Elle se mit à sangloter, balbutiant: «J'savais ti, mé? J'savais ti, mé?»

Le père Malandain la guettait, l'œil éveillé, la mine satisfaite. Il

demanda:

--Quéque tu ne savais point?

Elle prononça à travers ses pleurs: J'savais ti, mé, que ça se faisait

comme ça, d's'éfants!»

Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère: «La v'là grosse, à

c't'heure.»

Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule

sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée».

Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour

aller causer de leurs affaires avec maît' Césaire Omont, il déclara:

«All' est tout d'même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait

point c'qu'all' faisait, c'te niente (rien du tout).

Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M.

Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.

_Les Sabots_ ont paru, précédés d'une introduction qui n'est pas dans

le volume, dans _le Gil Blas_ du dimanche 21 janvier 1883, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE. Voici cette introduction:

Vous rappelez-vous, Madame, cette rencontre dans cette auberge du

Midi? Je ne vous ai point vue, depuis deux mois, et pourtant... Mais

je vous ai dit tout cela malgré votre refus de m'écouter.

En entrant dans la salle, je vous aperçus du premier coup, tout au

fond, en face de votre mari. Je ne l'aime pas votre mari et il a

l'air de s'en douter, ce dont je me moque, d'ailleurs.

J'ai été vous retrouver à votre table, on a mis un couvert de plus,

et nous avons causé comme des indifférents. Vous lui disiez «tu»

et me disiez «vous», et cela me faisait pousser des colères dans

le cœur; parfois je rencontrais rapidement votre regard et il me

semblait alors que c'était à moi que votre œil disait «tu» et à lui

qu'il disait «vous».

J'avais des envies furieuses de vous embrasser devant lui, de lui

casser la tête avec une carafe, s'il se fâchait selon son droit.

Puis nous avons fait une longue promenade au bord de la mer endormie.

Vous alliez un bras à son bras, et moi, de l'autre côté de vous, je

rencontrais votre main qui pendait ouverte sur votre robe, et je la

pris et je la sentis qui serrait la mienne. C'est la meilleure joie

d'amour. Une main pressée donne parfois une possession plus parfaite,

plus profonde, plus absolue qu'une longue étreinte de toute une nuit.

Il faisait nuit, vous êtes rentrés ensemble et moi je suis encore

resté longtemps assis en face de la mer.

Tout le monde dormait dans la maison quand je pris mon bougeoir

pour regagner ma chambre. J'allais doucement le long du corridor

où s'ouvraient les portes, et soudain je reconnus vos bottines,

vos petites bottines de voyage, abattues sur le côté, vides, comme

fatiguées entre deux souliers d'homme qui paraissaient les garder. Une

d'elles était même couchée sur un des grands souliers, se reposant sur

lui. Et une colère tumultueuse me souleva. J'avais envie de crever la

porte et de vous assommer tous les deux, dans votre lit.

Et ce fut la plus brutale de mes douleurs d'amour. Et je restai

longtemps ma bougie à la main en face de ces chaussures mêlées devant

cette porte fermée.

Si je vous avais vue en ses bras, je n'aurais pas souffert davantage.

Ce souvenir cuisant vient de me retomber sur le cœur tout à l'heure,

au moment de conter une petite histoire de paysans, dont le sujet

touche, par les pieds, à cette aventure de là-bas.

Et je vous dédie ce simple récit en mémoire de ma souffrance.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 06 · 第 28 / 74 题