Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'œil
troublé, il déclara: «Écoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre
nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons
point nos sabots.
--Oui, not' maître.
--Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine; j'ai ma salle. A part ça,
tout sera pour té comme pour mé. C'est convenu?
--Oui, not' maître.
--Allons, c'est bien, va à ton ouvrage.
Et elle alla reprendre sa besogne.
A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier
peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M.
Omont.
--«C'est servi, not' maître.»
Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita
une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:
--«Adélaïde!»
Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer. «Eh bien,
nom de D... et té, ousqu'est ta place?
--«Mais... not' maître...»
Il hurlait: «J'aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett'
là ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et
ton verre.»
Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant: «Me v'là, not'
maître.»
Et elle s'assit en face de lui.
Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait
des histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un
mot.
De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre,
des assiettes.
En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui; alors,
repris de colère, il grogna:
--Eh bien, et pour té?
--J'n'en prends point, not' maître.
--Pourquoi que tu n'en prends point?
--Parce que je l'aime point.
Alors il éclata de nouveau: «J'aime pas prend' mon café tout seul, nom
de D... Si tu n'veux pas t'mett' à en prendre itou, tu vas foutre le
camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que ça.»
Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la
grimace, mais, sous l'œil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis
il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le
second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.
Et M. Omont la congédia. «Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une
bonne fille.»
Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos;
puis il l'envoya se mettre au lit.
--«Va te coucher, je monterai tout à l'heure.»
Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa
prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps.
Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la
maison.
--«Adélaïde?»
Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier:
--«Me v'là not' maître.»
--Ousque t'es?
--Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître.
Alors il vociféra: «Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas
coucher tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre
le camp, nom de D...»
Alors elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle:
--«Me v'là, not' maître!»
Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de
l'escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il
la prit par le bras, et dès qu'elle eut laissé devant la porte ses
étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il
la poussa dans sa chambre en grognant:
--«Plus vite que ça, donc, nom de D...!»
Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait:
--«Me v'là, me v'là, not' maître.»
Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son
père l'examina curieusement, puis demanda:
--T'es-ti point grosse?
Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant: «Mais non, je n'
crois point.»
Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:
--Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots?
--Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l'sautres.
--Mais alors t'es pleine, grande futaille.