A la surprise de Gracieux, le feu s'écarta sans le toucher; il se trouva
tout à coup dans un pays nouveau avec ses deux compagnons auprès de lui.
Ce pays, ce n'était plus l'Italie; c'était une Russie, c'était la fin
de la terre. Gracieux était égaré sur une montagne couverte de neige.
Autour de lui il ne voyait que de grands arbres couverts de frimas et
qui égouttaient l'eau de toutes leurs branches; un brouillard humide et
pénétrant le glaçait jusqu'aux os; la terre détrempée s'enfonçait sous
ses pieds; pour comble de misère, il lui fallait descendre une pente
rapide au bas de laquelle on entendait un torrent qui se brisait avec
fracas sur les rochers. Gracieux prit son poignard et coupa une branche
d'arbre pour soutenir ses pas incertains. Fidèle, la queue entre les
jambes, jappait faiblement; Pensive ne quittait pas l'épaule de son
maître, ses plumes hérissées se couvraient de petits glaçons. La pauvre
bête était à demi morte, mais elle encourageait Gracieux et ne se
plaignait pas.
Quand, après des peines infinies, on fut arrivé au bas de la montagne,
Gracieux trouva un fleuve couvert de glaçons énormes qui se heurtaient
les uns contre les autres et tournoyaient dans le courant. Ce fleuve, il
fallait le passer, sans pont, sans barque, sans secours.
--Maître, dit Fidèle, je n'irai pas plus loin. Que maudite soit la fée
qui m'a mis à votre service et tiré du néant!
Ayant dit cela, il se coucha par terre et ne bougea plus; Gracieux
essaya en vain de lui rendre du courage, et l'appela son compagnon et
son ami. Tout ce que put faire le pauvre chien, ce fut de répondre une
dernière fois aux caresses de son maître en remuant la queue, en lui
léchant les mains; puis ses membres se raidirent, il expira.
Gracieux chargea Fidèle sur son dos pour l'emporter au Château de la
Vie, et monta résolument sur un glaçon, toujours suivi de Pensive. Avec
son bâton il poussa ce frêle radeau jusqu'au milieu du courant, qui
l'emporta avec une effroyable rapidité.
--Maître, disait Pensive, entendez-vous le bruit de la mer? Nous allons
à l'abîme qui va nous dévorer! Donnez-moi une dernière caresse, et
adieu!
--Non, disait Gracieux; pourquoi les fées m'auraient-elles trompé?
Peut-être le rivage est-il près d'ici; peut-être au-dessus du nuage y
a-t-il le soleil. Monte, monte, ma bonne Pensive, peut-être au-dessus du
brouillard trouveras-tu la lumière et verras-tu le Château de la Vie.
Pensive déploya ses ailes à demi gelées, et courageusement elle s'éleva
au milieu du froid et de la brume. Gracieux suivit un instant le bruit
de son vol; puis le silence se fit, tandis que le glaçon continuait sa
course furieuse au travers de la nuit. Longtemps Gracieux attendit;
mais, enfin, quand il se sentit seul, l'espoir l'abandonna; il se coucha
pour attendre la mort sur le glaçon qui vacillait. Parfois un éclair
livide traversait le nuage; on entendait d'horribles coups de tonnerre:
on eût dit la fin du monde et du temps. Tout à coup, dans son désespoir
et son abandon, Gracieux entendit le cri de l'hirondelle: Pensive tomba
à ses pieds.
--Maître, maître, dit-elle, vous aviez raison; j'ai vu la rive, l'aurore
est là-haut: courage!
Disant cela, elle ouvrit convulsivement ses ailes épuisées et resta sans
mouvement et sans vie.
Gracieux, qui s'était relevé en sursaut, mit sur son coeur le pauvre
oiseau qui s'était sacrifié pour lui, et, avec une ardeur surhumaine,
il poussa le glaçon en avant pour trouver enfin le salut ou la perte.
Soudain il reconnut le bruit de la mer qui accourait en grondant. Il
tomba à genoux et ferma les yeux en attendant la mort.
Une vague haute comme une montagne lui fondit sur la tête, et le jeta
tout évanoui sur le rivage où nul vivant n'avait abordé avant lui.
[Illustration: Pensive ouvrit convulsivement ses ailes épuisées, et
resta sans mouvement et sans vie.]