Remis en marche, on arriva en silence au palais de Crapaudine; Gracieux
fut introduit en grande cérémonie par deux beaux lévriers caparaçonnés
de pourpre et portant au cou de larges colliers étincelants de rubis.
Après avoir traversé un grand nombre de salles toutes pleines de
tableaux, de statues, d'étoffes d'or et de soie, de coffres où l'argent
et les bijoux débordaient, Gracieux et ses compagnons entrèrent dans un
temple rond qui était le salon de Crapaudine. Les murs en étaient de
lapis; la voûte, d'émail azuré, était soutenue par douze colonnes
cannelées en or massif, qui portaient pour chapiteaux des feuilles
d'acanthe en émail blanc bordées d'or. Sur un large fauteuil de velours
était placé un crapaud gros comme un lapin: c'était la déesse du lieu.
Drapée dans un grand manteau d'écarlate tout bordé de paillettes
éclatantes, l'aimable Crapaudine avait sur la tête un diadème de rubis
dont l'éclat animait un peu ses grosses joues marbrées de jaune et de
vert. Sitôt qu'elle aperçut Gracieux, elle lui tendit ses quatre doigts
tout couverts de bagues; le pauvre garçon fut obligé, par respect, de
les portera à ses lèvres en s'inclinant.
--Mon ami, lui dit la fée avec une voix rauque qu'elle essayait
d'adoucir, je t'attendais, je ne veux pas être moins généreuse pour toi
que ne l'ont été mes soeurs. En venant jusqu'à moi, tu as vu une faible
part de mes richesses. Ce palais avec ses tableaux, ses statues, ses
coffres pleins d'or, ces domaines immenses, ces troupeaux innombrables,
tout cela est à toi, si tu veux; il ne tient qu'à toi d'être le plus
riche et le plus heureux des hommes.
--Que faut-il faire pour cela? demanda Gracieux tout ému.
--Moins que rien, répondit la fée: me hacher en cinquante morceaux et me
manger à belles dents. Ce n'est pas là chose effrayante, ajouta-t-elle
avec un sourire; et, regardant Gracieux avec des yeux encore plus rouges
que de coutume, Crapaudine se mit à baver agréablement.
--Peut-on au moins vous assaisonner? dit Pensive, qui n'avait pu
regarder sans envie les beaux jardins de la fée.
--Non, dit Crapaudine, il faut me manger toute crue; mais on peut se
promener dans mon palais, regarder et toucher tous mes trésors, et se
dire qu'en me donnant cette preuve de dévouement on aura tout.
--Maître, soupira Fidèle d'une voix suppliante, un peu de courage, nous
sommes si bien ici!
Pensive ne disait rien, mais son silence était un aveu. Quant à
Gracieux, qui songeait aux buffles et à l'anneau d'or, il se défiait de
la fée; Crapaudine le devina.
--Ne crois pas, lui dit-elle, que je veuille te tromper, mon cher
Gracieux. En t'offrant tout ce que je possède, je te demande aussi un
service que je veux dignement récompenser. Quand tu auras accompli
l'oeuvre que je te propose, je deviendrai une jeune fille, belle comme
Vénus, sinon qu'il me restera mes mains et mes pieds de crapaud. C'est
peu de chose quand on est riche. Déjà dix princes, vingt marquis, trente
comtes me supplient de les épouser telle que je suis; devenue femme,
c'est à toi que je donnerai la préférence, nous jouirons ensemble de mon
immense fortune. Ne rougis pas de ta pauvreté, tu as sur toi un trésor
qui vaut tous les miens: c'est le flacon que t'a donné ma soeur; et elle
étendit ses doigts visqueux pour saisir le talisman.
--Jamais, cria Gracieux en reculant, jamais! Je ne veux ni du repos ni
de la fortune; je veux sortir d'ici et aller au Château de la Vie.
--Tu n'iras jamais, misérable! s'écria la fée en furie.
Tout aussitôt le temple disparut; un cercle de flammes entoura Gracieux,
une horloge invisible commença de sonner minuit.
Au premier coup, le voyageur tressaillit; au second, et sans hésiter, il
se jeta à corps perdu au milieu des flammes. Mourir pour sa grand'mère,
n'était-ce pas pour Gracieux le seul moyen de lui témoigner son repentir
et son amour?