CONTES NOIRS

Le reste du voyage se passa sans accident. Une fois sûr de ma

discrétion, le capitaine me prit en amitié; quand nous descendîmes à

terre, à Saint-Louis du Sénégal, il me garda à son service, et me fit

demeurer avec lui.

Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne voulus rien

négliger de ce qui pouvait m'instruire. Les nègres qui nous entouraient

de tous côtés parlaient une langue que personne ne voulait se donner la

peine d'apprendre: «Ce sont des sauvages», répétait mon capitaine; après

cela tout était dit.

Pour moi qui rôdais dans la ville, je me fis bientôt des amis parmi ces

pauvres nègres, si affectueux et si bons. Moitié patois, moitié signes,

nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec

eux de choses et d'autres, que j'en vins à parler leur langue, comme si

le bon Dieu m'avait fait naître avec une peau de taupe.--«Qui s'embarque

sans savoir la langue du pays où il va, dit un proverbe, ne va pas

en voyage, il va à l'école.»--Le proverbe avait raison, j'appris par

expérience que les nègres n'étaient ni moins intelligents ni moins fins

que nous.

Parmi ceux que je voyais le plus souvent, était un tailleur qui aimait

beaucoup à causer; il ne perdait jamais une occasion de me prouver, dans

sa langue, que les noirs avaient plus d'esprit que les blancs.

--Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis marié?

--Non, lui dis-je, je sais que tu as une femme qui est une des ouvrières

les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m'as pas dit comment tu l'as

choisie.

--C'est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il; cela seul te prouve

combien nos femmes ont d'intelligence et de sens. Écoute mon récit, il

t'intéressera.

Nouveaux contes bleus · 第 63 / 90 题