LA BOHÉMIENNE

Quand la vieille eut achevé son conte, elle porta le souper au second et

à ses amis; je l'aidai dans cette besogne, et pour ma part je plaçai sur

la table deux grandes peaux de chèvre toutes pleines de vin; après quoi,

je retournai à la cuisine avec la bohémienne, ce fut notre tour de

manger.

Il y avait déjà quelque temps que notre repas était achevé, je causais

amicalement avec ma vieille hôtesse, quand tout à coup on entendit du

bruit, des imprécations, des jurements dans la salle du souper. Le

second sortit bientôt; il avait à la main la hache qu'il portait

d'ordinaire à la ceinture, il en menaçait ses compagnons de table, qui

tous tenaient leur couteau à demi caché dans la main. On se querellait

pour les comptes, car un des contrebandiers tenait un sac plein de

piastres qu'il refusait de livrer; l'intérêt et l'ivresse empêchaient

qu'on ne s'entendît.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on venait chercher la vieille pour

trancher la question. Elle avait sur ces hommes une grande autorité

qu'elle devait sans doute à sa réputation de sorcière; on la méprisait,

mais on en avait peur. La bohémienne écouta tous ces cris qui se

croisaient, puis elle compta sur ses doigts ballots et piastres, et

enfin donna tort au second.

--Misérable! s'écria celui-ci, c'est toi qui payeras pour ce tas de

voleurs. Il leva sa hache; je me jetai en avant pour lui arrêter le

bras, et je reçus un coup qui m'estropia le pouce pour le reste de mes

jours. Première leçon que me vendait l'expérience, et qui m'a donné

l'horreur de l'ivresse pour le reste de mes jours.

Furieux d'avoir manqué la victime, le second me renverse à terre d'un

coup de pied; il se jetait de nouveau sur la vieille, quand, soudain,

je le vois s'arrêter, porter ses mains à son ventre, en retirer un long

couteau tout sanglant, s'écrier qu'il est un homme mort, et tomber.

Cette horrible scène ne dura pas le temps que je prends pour la conter.

On fit silence autour du cadavre; puis bientôt les cris recommencèrent,

mais cette fois on parlait une langue que je n'entendais pas, la langue

des bohémiens. Un des contrebandiers montrait le sac d'argent, un autre

me secouait par le collet comme s'il voulait m'étrangler, un troisième

me prenait par le bras et me tirait à lui. Au milieu de ce vacarme, la

vieille allait de l'un à l'autre, criant plus fort que toute la bande,

portant les mains à sa tête, puis prenant mon bras et montrant mon pouce

ensanglanté et presque détaché; je commençais à comprendre. Évidemment

il y avait des contrebandiers qui pensaient à profiter de l'occasion, et

qui, pour avoir à bon marché tout ce que nous apportions, proposaient de

se débarrasser de moi et de garder l'argent. J'allais payer de ma vie la

faute de me trouver, malgré moi, en mauvaise compagnie; c'est encore une

leçon qui m'a coûté cher, mais qui m'a servi.

Heureusement pour moi, la vieille l'emporta; un grand coquin que sa

figure pendable eût fait reconnaître au milieu de tous ces honnêtes gens

se fit mon défenseur; il me mit près de lui avec la bohémienne,

et, tenant à la main la hache du second, il fit un discours que je

n'entendis pas, mais dont je ne perdis pas un mot; j'aurais pu le

traduire ainsi: «Cet enfant a sauvé ma mère; je le prends sous ma garde;

le premier qui y touche, je l'abats.»

[Illustration: Cet enfant a sauvé ma mère, je le prends sous ma garde;

le premier qui y touche, je l'abats.]

C'était la seule éloquence qui pouvait me sauver; un quart d'heure

après tout ce bruit, ma blessure était pansée avec de la poudre et de

l'eau-de-vie; on m'avait monté sur une mule; dans un des paniers était

le paquet de piastres, à côté de moi, en travers, on avait placé

un grand sac qui pendait des deux côtés. Le bohémien mon sauveur

m'accompagnait seul, un pistolet à chaque poing.

Arrivés à la plage, mon conducteur appela le capitaine qui se

trouvait dans la chaloupe, il eut avec lui à terre une longue et vive

conversation. Après quoi il m'embrassa, me remit l'argent et me dit: «Un

_roumi_[1] paye le bien par le bien, et le mal par le mal. Pas un mot de

ce que tu as vu, ou tu es mort.»

[Note 1: C'est le nom que se donnent entre eux les bohémiens.]

--J'entrai alors dans la chaloupe avec le capitaine, qui fit jeter dans

un coin le sac, porté par deux matelots. Une fois à bord, on m'envoya

coucher, j'eus grand'peine à m'endormir, mais la fatigue l'emporta sur

l'agitation; quand je m'éveillai, il était midi. Je craignais d'être

battu; mais j'appris qu'on n'avait pas levé l'ancre: un malheur arrivé

à bord en était la cause, le second, me dit-on, était mort subitement

d'une attaque d'apoplexie pour avoir trop bu d'eau-de-vie; le matin même

on l'avait jeté à la mer, cousu dans un sac, un boulet aux pieds. Sa

mort n'attristait personne; il était fort méchant, et on profitait de sa

part dans l'expédition. Une heure après ces funérailles, on mettait à la

voile, nous marchions sur Malaga et Gibraltar.

V

Nouveaux contes bleus · 第 62 / 90 题