L'État prit ainsi, pour les mettre au Luxembourg, deux tableaux de

Manet sur trois, le _Balcon_ et _Angelina_, en laissant la _Partie de

crocket_. Il prit six Renoir sur huit. Renoir était très bien

représenté dans la collection par son _Moulin de la Galette_ et sa

_Balançoire_, qui furent parmi les premiers agréés. On prit encore

huit Claude Monet sur seize; six Sisley sur neuf; sept Pissarro sur

dix-huit; tous les Degas, de petite dimension, au nombre de sept.

Devant les oeuvres de Cézanne, qui inspiraient encore à cette époque

un effroi général, les répugnances se manifestèrent très fortes.

Enfin la Commission des Musées se laissa aller à prendre, sur quatre

tableaux, les deux moindres, en abandonnant les plus caractéristiques,

des _Baigneurs_, de vrais géants, et un _Vase de fleurs_, plein de

grandeur.

L'art de Manet et des Impressionnistes introduit au musée de l'État

allait aussi prendre sa place aux ventes publiques. Aucune vente

importante n'était venue s'ajouter à celle de l'atelier en 1884,

lorsque, dix ans après, les circonstances m'obligèrent à me défaire de

la collection que j'avais formée d'oeuvres de Manet, de Degas et des

Impressionnistes. Cinq tableaux de Manet allaient entre autres être

soumis aux enchères. La vente qui eut lieu le 19 mars 1894, à la

galerie Petit, rue de Sèze, attira cette fois le public spécial

d'habitués, critiques, collectionneurs, marchands, qui suivent les

grandes ventes. On ne vit point cette invasion extraordinaire du

peuple de la rue, survenue, en 1884, à l'Hôtel Drouot. Personne ne

pensait plus, à ce moment, qu'une vente des oeuvres de Manet fût une

occasion de venir se moquer et s'ébahir. Les prix atteints montraient

une grande avance sur ceux de 1884. _Chez le père Lathuille_, du Salon

de 1880, était adjugé 8.000 francs; le _Repos_, du Salon de 1873,

11.000 francs; le _Torero saluant_, 10.500 francs; le _Port de

Bordeaux_, 6.300 francs; la _Jeune femme au_ _chapeau noir_, 5.100

francs. Les tableaux de Degas et des Impressionnistes réalisaient des

prix proportionnellement élevés. On voyait apparaître, pour la

première fois aux enchères, des oeuvres de Cézanne, celui des peintres

impressionnistes qui avait conservé le dernier la réputation de n'être

qu'un barbare, foulant aux pieds toutes les règles. Et ses oeuvres

trouvaient des acheteurs, qui se les disputaient devant le public

surpris, mais ne pensant nullement à manifester de désapprobation.

[Illustration: PORTRAIT DE M. MANET PÈRE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)]

Les tableaux vendus allaient prendre place dans les grandes

collections de l'Europe et de l'Amérique ou dans les musées publics.

La _Conversation_ de Degas, devait, en effet, bientôt entrer à la

National-Galerie de Berlin, et la _Jeune femme au bal_, de Mlle Berthe

Morisot, était acquise, à la vente même, par le musée du Luxembourg.

Cet achat devait compléter la collection d'oeuvres de Manet et des

Impressionnistes, que le don de l'_Olympia_ et le legs Caillebotte

avaient fait entrer au Luxembourg. Le legs Caillebotte comprenait des

exemples de tous les Impressionnistes, sauf de la seule Mlle Morisot.

Lorsque ma vente survint, Stéphane Mallarmé, qui éprouvait pour Mlle

Morisot--Mme Eugène Manet--une vive amitié, et qui tenait son talent

en grande admiration, se mit en rapports avec M. Roujon, le directeur

des Beaux-Arts. Il lui représenta que la _Jeune femme au bal_ de ma

collection offrait un excellent exemple de son auteur, et que le musée

comblerait avec elle une lacune regrettable. M. Roujon, qui

connaissait le goût sûr et fin de Mallarmé, se laissa facilement

convaincre, et, d'accord avec M. Bénédite, le conservateur du musée du

Luxembourg, décida l'acquisition de l'oeuvre signalée.

A partir de 1889, on avait donc vu se succéder une série d'événements,

d'où Manet avait tiré une consécration qu'on pouvait dire définitive.

L'exposition universelle de 1889, le mettant en parallèle avec les

maîtres du siècle entier, avait universellement amené à reconnaître

qu'il allait de pair avec eux. La souscription de l'_Olympia_ et le

legs Caillebotte l'avaient fait entrer au musée du Luxembourg, où tout

le monde, sauf à discuter sur les oeuvres à choisir, avait concédé

qu'il avait sa place marquée. Et, comme complément, la vente de mars

1894 avait montré les collectionneurs venant acquérir ses oeuvres à

hauts prix, ainsi que celles des Impressionnistes. C'était la fin de

la terrible lutte engagée en 1859, alors que Manet avait envoyé le

_Buveur d'absinthe_ à un premier Salon. Il était mort avant d'avoir pu

assister au succès définitif, mais ses amis, poursuivant le combat,

l'avaient enfin obtenu. Il avait ainsi fallu lutter pendant

trente-cinq ans pour triompher d'une des plus formidables oppositions

que l'esprit de routine ait jamais élevées contre l'originalité et

l'invention. Après les derniers succès, il ne devait plus y avoir,

pour les amis de Manet, de véritable combat à livrer. Le calme s'était

donc fait, et on ne s'attendait plus à des incidents particuliers,

lorsqu'il s'en produisit un au loin.

La _National-galerie_, à Berlin, est un édifice récent inauguré en

1876. Il a été construit pour recevoir les oeuvres des peintres

allemands modernes; cependant les admissions se sont étendues aux

étrangers, et des peintres de toute nationalité ont fini par y être

représentés. Le directeur actuel, M. de Tschudi, a été un des

premiers, en Allemagne, à juger à leur valeur Manet et les

Impressionnistes, et, en homme convaincu, il voulut les faire figurer

eux aussi dans sa galerie[4]. Il se rendit d'ailleurs compte que ce

serait une chose trop risquée que de prétendre acheter de leurs

oeuvres avec les fonds mis à sa disposition par l'État, mais il sut

gagner des personnes riches et en obtint, en don, des sommes avec

lesquelles il acquit _Dans la serre_, du Salon de 1879, de Manet, la

_Conversation_, de Degas, deux _Vues de Vétheuil_, de Claude Monet, et

des paysages de Pissarro, de Cézanne et de Sisley.

[4] M. de Tschudi a écrit une étude sur Manet. Bruno Cassirer,

éditeur, Berlin, 1902, in-8 illustré.

M. de Tschudi, possesseur de cet ensemble, le groupa dans une des

salles, à la partie principale de la galerie, au premier étage. Cette

entrée de Manet, de Degas et des Impressionnistes dans un musée

national fit grand bruit à Berlin. Elle donna lieu aux commentaires

divers de la presse et des connaisseurs. L'empereur Guillaume II

voulut se rendre compte personnellement de quoi il s'agissait et venu,

sans l'apprentissage nécessaire, devant des artistes originaux et

nouveaux pour lui, il ne put apprécier leur art. Le mérite des oeuvres

lui échappant, il jugea qu'elles n'avaient point de raison d'être. Il

ordonna donc leur enlèvement et il les fit remplacer par d'autres.

Peut-être que dans des circonstances différentes, il les eût tout à

fait expulsées, mais eu égard à la manière dont elles étaient entrées

à la galerie, il borna son action à les faire sortir de la place

choisie où on les avait mises au premier étage, pour les tenir en un

lieu moins apparent, au second.

EN 1900

XIV

EN 1900

Sous la coupole de la _National gallery_ à Londres, consacrée aux

maîtres anciens, se lit l'inscription suivante: «_The works of those

who have stood the test of ages, have a claim to that respect and

veneration, to which no modern can pretend._» C'est là une belle

sentence, parfaitement appropriée, qui serait à sa place dans tous les

grands musées. En disant que les artistes qui ont supporté l'épreuve

des siècles ont droit à un respect et à une vénération auxquels les

modernes ne sauraient prétendre, elle indique que c'est le temps qui

est le grand arbitre et qui prononce en dernier ressort. Il n'y a pas

de jugement sûr et du classement définitif à se promettre, en dehors

de l'action du temps et quelquefois d'un long temps. Les contemporains

sont presque toujours incapables d'établir la vraie valeur des

artistes et des écrivains qu'ils ont sous les yeux.

Il s'opère tous les vingt ou trente ans, alors qu'une génération cède

la place à une autre, un travail, qui fait tomber dans l'oubli la

plupart des hommes prônés de leur vivant et jugés immortels.

Quelques-uns surnagent seuls dans le naufrage de tous les autres. Et

ce ne sont pas toujours ceux qu'admiraient le plus les contemporains,

qui acquièrent la survie. Les hommes d'abord méconnus, ou le plus

combattus, sont souvent mis à un haut rang par la postérité. Le

travail qui abaisse le plus grand nombre, et élève quelques-uns

s'opère naturellement. Il ne dépend pas de l'action réfléchie des

nouvelles générations. Ce n'est pas par un choix délibéré qu'elles

gardent seulement, pour se les approprier, certains hommes. La

décision faisant les condamnés et les élus vient du temps. Mais alors

pour lui ce sont, en dehors des considérations passagères, la valeur

réelle et le mérite intrinsèque, qui créent les titres. Il conserve

seuls les hommes doués de ces qualités puissantes, capables de

toucher à jamais. Les contemporains pouvaient ne pas les voir

ou les dédaigner, préférant admirer ces dons superficiels qui

correspondaient à leur goût du moment, mais aussitôt que la génération

éphémère a disparu, que le temps est survenu, ce sont véritablement

alors les qualités profondes et intrinsèques qui se dégagent, pour

luire mettre à leur vraie place définitive ceux qui les possèdent.

En 1900, l'Exposition universelle, avec ses sections décennales et

centennales des Beaux-Arts, a permis de se rendre compte du travail

accompli par le temps, dans le domaine de la peinture, pour élever ou

abaisser les morts du dernier demi-siècle. Manet a été reconnu comme

ayant grandi dans l'opinion et comme s'étant élevé, depuis

l'exposition précédente de 1889. M. Roger Marx, inspecteur des

Beaux-Arts, à qui avait été remis le choix des tableaux à exposer,

n'avait nullement pris, pour les montrer, ces toiles, jugées sages. Il

avait tenu, au contraire, à présenter Manet sous sa forme la plus

personnelle. Il avait donc mis au centre du panneau qui lui était

consacré le _Déjeuner sur l'herbe_, du Salon des refusés, en 1863, et

l'avait flanqué, d'un côté, de l'_Artiste_, refusé au Salon de 1876,

et de l'autre, du _Portrait d'Eva Gonzalès_ et du _Bar aux

Folies-Bergère_. Le tableau le plus en vue était donc celui-là même

qui, le premier, avait attiré à son auteur l'animadversion générale;

mais maintenant il n'inspirait plus de répulsion, on se plaisait, au

contraire, à en reconnaître la puissance et l'originalité. Trente-sept

ans s'étaient écoulés depuis que le tableau vu pour la première fois

avait semblé monstrueux, dix-sept ans s'étaient écoulés depuis que son

auteur était mort et le temps, opérant son travail, laissait

maintenant découvrir dans l'oeuvre les qualités profondes qui assurent

accès auprès de la postérité. Manet, à l'épreuve de 1900, a donc

définitivement pris place parmi ce petit nombre d'artistes que le

temps respecte, pour lesquels il travaille et qu'il élève.

En cherchant aujourd'hui à dégager ses qualités dominantes, on en

trouve surtout deux, d'abord la valeur de la peinture en soi, les

mérites de palette, qui font que la matière est chez lui supérieure,

puis le fait d'avoir rendu avec originalité le monde vivant autour de

lui. On comprend que ces avantages soient de nature à assurer la

durée, mais on s'explique aussi qu'ils ne puissent attirer tout

d'abord les louanges, car, l'histoire est là pour le prouver, ce sont

aussi ceux qui touchent le moins communément les contemporains et

demandent le plus long temps pour exercer la séduction. Ce que nous

appelons la valeur de la peinture en soi, les mérites de palette,

correspondent à l'originalité du style chez les écrivains. Or, si les

contemporains peuvent déjà errer en marquant les rangs entre les

hommes de plume et si souvent ils mettent sur le même pied les auteurs

de grand style et d'autres qui n'en ont pas, à plus forte raison

peuvent-ils se tromper dans leurs jugements sur les peintres en voie

de production, car l'art de la peinture est peut-être, de tous, celui

où il est d'abord le plus difficile de voir juste.

Si le mérite de la peinture en soi, les qualités de palette demandent

déjà pur elles-mêmes du temps pour se faire reconnaître, il semble que

quand elles se rencontrent, chez un artiste, comme elles se sont

rencontrées chez Manet, avec la particularité de peindre la vie autour

de soi, alors qu'elles forment la combinaison de toutes peut-être la

plus grande, elles forment aussi celle de toutes la plus longue à être

appréciée. On n'a qu'à voir quel a été le sort de Velasquez, de Frans

Hals et des Vénitiens, qui ont également, chacun à leur manière, peint

la vie et les hommes de leur temps. Ils triomphent aujourd'hui, mais

depuis peu seulement. En Espagne ce n'est pas Velasquez, c'est Murillo

qui était mis au premier rang. Au dix-huitième siècle et au

commencement du dix-neuvième, on payait très cher les Van der Werff

que l'on faisait entrer dans les collections, alors qu'on écartait les

Frans Hals, qu'on eût eus à vil prix. Et on peut encore se souvenir

d'avoir vu Guido Reni tenir les meilleures places dans les musées, au

détriment du Tintoret. Quand on constate que cette rencontre des

qualités de palette et de l'application à peindre la vie a pu exister

chez les plus grands, en les tenant cependant très longtemps méconnus,

on voit qu'elle a tout simplement amené Manet à subir le sort de ses

devanciers et que la même erreur de jugement qui avait régné ailleurs

est aussi venue régner en France. En observant combien lent a été le

mouvement, qui a fini par mettre les grands artistes à leur juste

place, on doit penser que le travail du temps en faveur de Manet n'est

pas terminé, et que l'avenir lui réserve un surcroît d'estime.

Mais, dès maintenant, au point d'appréciation où il est parvenu, on

peut préciser ce qu'il a personnellement apporté et ce qu'il a, par

son exemple, fait naître autour de lui. A un moment où une tradition

vieillie tenait l'art dans la routine, il est venu marquer le retour à

la fécondité, par l'étude de la vie. Doué d'une originalité et d'un

éclat de vision naturels, il a sorti la peinture des ombres

conventionnelles où on la plongeait, pour la ramener à ces tons

clairs, qui ont été le propre des grandes écoles à leurs moments

heureux. L'oeuvre qu'il a personnellement produite est puissante et

variée. Il a, en outre, ouvert la voie à des artistes féconds et

originaux. De telle sorte que l'initiateur et le groupe venu de son

exemple, Manet et les Impressionnistes, ne peuvent être séparés et

forment un ensemble caractéristique, venant compléter l'Ecole

française au XIXe siècle.

Le temps qui classe définitivement les oeuvres est éclectique. Il

donne la consécration aux écoles diverses. Il met souvent sur le même

pied réconciliés, les hommes qui, de leur vivant, s'étaient

anathémisés et avaient prétendu représenter des systèmes exclusifs. Ce

qui compte à ses yeux, ce sont la vie, l'originalité, l'invention,

mais alors les oeuvres qui possèdent ces mérites, de quelque manière

que ce soit, sont également reconnues par lui. Il ne bannit point ceux

qu'il a une fois admis, pour leur en substituer d'autres. Son

impartialité s'étend à toutes les révolutions de l'esthétique, et,

sans toucher aux maîtres qu'au cours des trois derniers siècles il a

consacrés, il tiendra Manet et les Impressionnistes au premier rang,

après eux, comme ayant su ajouter de nouvelles formes à celles qui ont

fait, en succession, l'éclat et la grandeur de la peinture française.

TABLE DES MATIÈRES

I.--Années de jeunesse 3

II.--Dans l'atelier de Couture 11

III.--Les premières oeuvres 23

IV.--_Le Déjeuner sur l'herbe_ 37

V.--_L'Olympia_ 49

VI.--L'Exposition particulière de 1867 69

VII.--De 1868 à 1871 91

VIII.--_Le Bon Bock_ 129

IX.--Le plein air 153

X.--L'oeuvre gravée 195

XI.--Les dessins et les pastels 209

XII.--Les dernières années 219

XIII.--Après la mort 251

XIV.--En 1900 283

Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, r. Cassette.--11607.

Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre · 第 13 / 13 段