MADAME JOSÉPHINE BONAPARTE ET SA FAMILLE.

Le marquis de Beauharnais, père du général premier époux de madame

Bonaparte, avait été employé militairement à la Martinique. Il s'y

attacha à une tante de cette même madame Bonaparte avec laquelle il

revint en France et qu'il épousa dans sa vieillesse. Cette tante fit

venir en France sa nièce, Joséphine de la Pagerie. Elle la fit élever,

et profita de l'ascendant qu'elle avait sur un vieux mari pour la marier

à l'âge de quinze ans au jeune Beauharnais son beau-fils. Celui-ci se

maria malgré lui; cependant il est à croire qu'à une certaine époque il

conçut quelque attachement pour sa femme, car j'ai lu de lui des lettres

fort tendres, qu'il avait écrites lorsqu'il était en garnison, et

qu'elle conservait avec soin.

De ce mariage naquirent Eugène et Hortense. Quand la Révolution

commença, je crois que l'intimité de ce mariage était refroidie. Dans le

commencement de la Terreur, M. de Beauharnais commandait encore les

armées françaises, et n'avait plus guère de relations avec sa femme.

J'ignore quelles circonstances la lièrent avec certains députés de la

Convention, mais elle avait quelque crédit sur eux, et, comme elle était

bonne et obligeante, elle s'employait à rendre autant de services qu'il

lui était possible. Dès lors, sa réputation de conduite était fort

compromise; mais celle de sa bonté, de la grâce et de la douceur de ses

manières ne se contestait point. Elle fut plus d'une fois utile à mon

père, auprès de Barrère et de Tallien, et ce fut ce qui mit ma mère en

relation avec elle. En 1793, un hasard la plaça dans un village des

environs de Paris où, comme elle, nous passâmes l'été. Ce voisinage de

campagne amena quelque intimité. Je me souviens encore que la jeune

Hortense, moins âgée que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre

visite dans ma chambre, et, s'amusant à faire l'inventaire de quelques

petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son

ambition pour l'avenir se bornerait à être maîtresse d'un pareil trésor.

Cette malheureuse femme a été depuis surchargée de bijoux et de

diamants, et combien n'a-t-elle pas gémi sous le poids du brillant

diadème qui semblait l'écraser!

Dans ces temps où chacun fut forcé de chercher une retraite pour

échapper à la persécution qui poursuivit toutes les classes de la

société, nous perdîmes de vue madame de Beauharnais. Son mari, étant

devenu suspect aux jacobins, fut amené dans les prisons de Paris, et

condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Incarcérée aussi, elle

échappa cependant à la hache qui frappait tout le monde sans aucune

distinction. Liée avec la belle madame Tallien, elle fut introduite dans

la société du Directoire et protégée particulièrement par Barras. Madame

de Beauharnais avait peu de fortune, et son goût pour la parure et le

luxe la rendit dépendante de ceux qui pouvaient l'aider à le satisfaire;

sans être précisément jolie, toute sa personne possédait un charme

particulier. Il y avait de la finesse et de l'accord dans ses traits;

son regard était doux; sa bouche, fort petite, cachait habilement de

mauvaises dents; son teint, un peu brun, se dissimulait à l'aide du

rouge et du blanc qu'elle employait habilement; sa taille était

parfaite, tous ses membres souples et délicats; le moindre de ses

mouvements était aisé et élégant; on n'eût jamais mieux appliqué qu'à

elle ce vers de la Fontaine:

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

Elle se mettait avec un goût extrême, embellissait ce qu'elle portait;

et, avec ces avantages et la recherche constante de sa parure, elle a

toujours trouvé le moyen de n'être point effacée par la beauté et la

jeunesse d'un si grand nombre de femmes dont elle s'est entourée.

À tous ces avantages, j'ai déjà dit qu'elle joignait une extrême bonté;

de plus, une égalité d'humeur remarquable, beaucoup de bienveillance, et

de la facilité pour oublier le mal qu'on avait voulu lui faire.

Ce n'était point une personne d'un esprit transcendant. Créole et

coquette, son éducation avait été assez négligée; mais elle sentait ce

qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle

possédait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisément à dire les

choses qui plaisent; sa mémoire était obligeante, c'est une qualité

utile pour ceux qui sont placés dans les hauts rangs. Malheureusement,

elle manquait de gravité dans les sentiments, et d'élévation d'âme. Elle

a préféré exercer sur son mari le charme de ses agréments à l'empire de

quelques vertus. Elle a poussé pour lui la complaisance à l'excès, et

n'assurait son crédit que par des facilités qui contribuaient peut-être

à fortifier cette sorte de mépris que les femmes lui inspiraient. Elle

eût pu lui donner parfois d'utiles leçons; mais elle le craignait, et

recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions. D'ailleurs,

légère, mobile, facile à émouvoir et à calmer, incapable d'une émotion

prolongée, d'une attention soutenue, d'une réflexion sérieuse, si la

grandeur ne lui tourna pas la tête, elle ne l'instruisit pas non plus.

Le penchant de son caractère la portait à consoler les malheureux; mais

elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne

pensa point aux maux de la France. Le génie de Bonaparte d'ailleurs lui

imposait; elle ne le jugeait que dans ce qui la regardait

personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu'il avait appelé

lui-même l'entraînement de sa destinée. Il eut sur elle quelques

influences funestes; car il lui inspira le mépris d'une certaine morale,

une assez grande défiance, et l'habitude du mensonge que tous deux

employaient habilement tour à tour.

On a dit qu'elle avait été le prix du commandement de l'armée d'Italie;

elle m'a assuré qu'à cette époque Bonaparte était réellement amoureux

d'elle. Elle hésita entre lui, le général Hoche et M. de Caulaincourt,

qui l'aimaient aussi. L'ascendant de Bonaparte l'emporta. Je sais que ma

mère, retirée alors à la campagne, s'étonna dans sa retraite que la

veuve de M. de Beauharnais eût épousé un homme si peu connu.

Quand je l'interrogeais sur les manières d'être de Bonaparte dans sa

jeunesse, elle me contait qu'il était alors rêveur, silencieux,

embarrassé avec les femmes, mais passionné et entraînant, quoique assez

étrange dans toute sa personne. Elle accusait fort le voyage d'Égypte

d'avoir changé son humeur, et développé ce despotisme journalier dont

elle a tant souffert depuis.

J'ai vu des lettres de Napoléon à madame Bonaparte, lors de la première

campagne d'Italie. Elle l'y avait suivi; mais quelquefois il la laissait

sur les derrières de l'armée, jusqu'à ce que la sûreté du chemin eût été

assurée par la victoire. Ces lettres sont très singulières: une écriture

presque indéchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et

confus. Mais il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments

si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un

amour si à part de tous les amours, qu'il n'y a point de femme qui ne

mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres. Elles formaient un

contraste piquant avec la bonne grâce élégante et mesurée de celles de

M. de Beauharnais. D'ailleurs, quelle circonstance pour une femme que de

se trouver (dans un temps où la politique décidait des actions des

hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une

armée! À la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte

écrivait: «Me voici loin de toi! Il semble que je sois tombé dans les

plus épaisses ténèbres; j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres

que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de cette obscurité

où m'a jeté ton absence. Joséphine, tu pleurais quand je t'ai quittée.

Tu pleurais! À cette idée, tout mon être frémit; va, calme-toi; Wurmser

payera cher les larmes que je t'ai vue répandre.» Et, le lendemain,

Wurmser était battu.

L'enthousiasme avec lequel le général Bonaparte fut reçu dans cette

belle Italie, la magnificence des fêtes, l'éclat des victoires, la

richesse des trésors que chaque officier y put acquérir, le luxe sans

mesure qui en fut la suite, accoutumèrent dès lors madame Bonaparte à

toutes les pompes dont elle a été environnée, et, de son aveu, rien n'a

pu égaler pour elle les impressions qu'elle reçut à cette époque, où

l'amour venait, ou semblait venir déposer journellement à ses pieds, une

conquête de plus sur un peuple enivré de son vainqueur. Cependant on

peut conclure de ces lettres mêmes que, malgré ce prestige de gloire et

d'amour, madame Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et

de licence, donna quelquefois des inquiétudes à cet époux vainqueur.

Elles décèlent les agitations d'une jalousie tantôt sombre, tantôt

menaçante. Alors on y trouve des réflexions mélancoliques, une sorte de

dégoût des illusions si passagères de la vie. Peut-être que ces

mécomptes qui froissèrent les premiers sentiments un peu vifs que

Bonaparte se fût encore avisé d'éprouver, eurent sur lui quelque

influence qui parvint à le dessécher peu à peu. Peut-être qu'il eût valu

davantage s'il eût été plus et surtout mieux aimé.

Lorsque, au retour de cette brillante campagne, le général vainqueur fut

obligé de s'exiler en Égypte, pour échapper à l'inquiétude du

Directoire, la situation de madame Bonaparte devint précaire et

difficile. Son époux emportait contre elle des soupçons alimentés par

Joseph et Lucien, qui craignaient l'empire que sa femme pouvait

prendre. Madame Bonaparte, isolée, privée de son fils, qui avait suivi

Bonaparte, entraînée par ses goûts à des dépenses désordonnées,

tourmentée par des dettes, se rapprocha de Barras au moyen de madame

Tallien, son amie, et chercha des appuis auprès des directeurs, et de

Rewbel surtout. Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d'acheter une

terre; le voisinage de Saint-Germain, où on élevait sa fille, la

détermina pour la Malmaison. Ce fut là que nous la retrouvâmes, parce

que nous habitions pour quelques mois le château de l'un de nos

amis[18], situé à peu de distance de celui qu'elle venait d'acquérir.

Madame Bonaparte, naturellement expansive et même souvent un peu

indiscrète, n'eut pas plus tôt retrouvé ma mère, qu'elle lui livra un

grand nombre de confidences sur son époux absent, sur ses beaux-frères,

enfin sur tout un monde qui nous était absolument étranger. On croyait

presque Bonaparte perdu pour la France; on négligeait sa femme; ma mère

eut pitié d'elle, nous lui donnâmes quelques soins, elle n'en a jamais

perdu le souvenir. À cette époque, j'avais dix-sept ans, et j'étais

mariée depuis un an.

[Note 18: Madame de Vergennes était très liée avec M.

Chanorier, qui habitait à Croissy sur les bords de la Seine,

homme riche et intelligent qui a introduit en France un des

premiers troupeaux de moutons mérinos. C'est de là qu'elle

fit, avec ses filles, quelques visites de voisinage à la

Malmaison, et renoua avec madame Bonaparte sa liaison avec

madame de Beauharnais. (P. R.)]

Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse

quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient dès lors

son écrin, digne déjà de figurer dans les contes des _Mille et une

Nuits_, et qui pourtant devait tant s'augmenter depuis. L'Italie,

envahie et reconnaissante, avait concouru à toutes ces richesses, et

particulièrement le pape, touché des égards que lui témoigna le

vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les

murs de Rome. Les salons de la Malmaison étaient somptueusement décorés

de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l'Italie, et chacun

des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil

butin.

À côté de toutes ces richesses, madame Bonaparte manquait souvent des

moyens de payer ses moindres dépenses, et, pour se tirer d'affaire, elle

cherchait à vendre le crédit qu'elle avait sur les gens puissants de

cette époque, et se compromettait par d'imprudentes relations. Rongée

de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux-frères, ne prêtant que

trop à leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de

son époux, elle fut tentée de donner sa fille au fils du directeur

Rewbel; mais cette jeune personne n'y voulut point consentir, et, par sa

résistance, rompit un projet dont l'exécution eût sans doute déplu

fortement à Bonaparte.

Cependant, tout à coup, le bruit de son arrivée à Fréjus se répand. Il

revient l'âme bourrelée des rapports que Lucien lui a faits dans ses

lettres. Sa femme, dès qu'elle apprend son débarquement, prend la poste

pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas et revient dans sa

maison de la rue Chantereine, quelques heures après lui. Elle descend de

voiture avec empressement, suivie de sa fille et de son fils, qu'elle a

retrouvé; elle monte l'escalier qui conduit à sa chambre; mais quelle

est sa surprise d'en voir la porte fermée! Elle appelle Bonaparte, le

presse d'ouvrir; il lui répond au travers de cette porte qu'elle ne

s'ouvrira plus pour elle. Alors elle pleure, tombe à genoux, supplie en

son nom et en celui de ses deux enfants; mais tout garde un profond

silence autour d'elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans

cette terrible anxiété. Enfin, vaincu par ses cris et sa persévérance,

vers quatre heures du matin, Bonaparte ouvre cette porte, et paraît, je

le tiens de madame Bonaparte elle-même, avec un visage sévère, et qui

montrait cependant qu'il avait beaucoup pleuré. Il lui reproche

amèrement sa conduite, son oubli, tous les torts réels ou inventés dont

Lucien avait surchargé ses récits, et finit par annoncer une séparation

éternelle. Puis, se retournant vers Eugène de Beauharnais, qui pouvait

bien avoir vingt ans à cette époque: «Quant à vous, lui dit-il, vous ne

porterez point le poids des torts de votre mère. Vous serez toujours mon

fils, je vous garderai près de moi.--Non, mon général, répond Eugène, je

dois partager la triste fortune de ma mère, et, dès ce moment, je vous

fais mes adieux.»

Ces paroles commencèrent à ébranler la fermeté de Bonaparte; il ouvrit

ses bras à Eugène en pleurant; sa femme et Hortense embrassaient ses

genoux, et peu après tout fut pardonné. Dans l'explication, madame

Bonaparte parvint à se justifier des accusations envenimées de son

beau-frère, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher

Lucien dès sept heures du matin; et, sans l'avoir prévenu, il ordonna

qu'il fût introduit dans la chambre où les deux époux, entièrement

raccommodés, occupaient dans ce moment le même lit.

Depuis ce temps, Bonaparte exigea que sa femme rompît avec madame

Tallien et toute la société directoriale. Le 18 brumaire détruisit

encore mieux ces relations. Elle m'a raconté que, la veille de cette

journée importante, elle avait vu avec surprise Bonaparte charger deux

pistolets et les mettre auprès de son lit. Sur ses questions, il lui

répondit qu'il pouvait arriver dans la nuit tel événement qui rendît

cette précaution nécessaire, et, après cette seule parole, il se coucha

et s'endormit profondément jusqu'au lendemain matin.

Parvenu au consulat, il tira un grand parti des qualités douces et

gracieuses de sa femme, pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse

naturelle aurait effarouchés; il lui laissa le soin du retour des

émigrés. Presque toutes les radiations passèrent par les mains de madame

Bonaparte; elle fut le premier lien qui rapprocha la noblesse française

du gouvernement consulaire. Nous le verrons avec plus de détail dans

plusieurs chapitres de ces Mémoires.

Eugène de Beauharnais, né en 1780, a traversé toutes les phases d'une

vie tantôt orageuse et tantôt brillante, en ne cessant de conserver des

droits à l'estime générale. Sa conduite prouva que c'est moins l'étendue

de l'esprit qui donne de l'aplomb aux actions et qui les coordonne entre

elles, qu'un certain accord dans les qualités du caractère. Le prince

Eugène, tantôt à l'armée près de son père, tantôt dans l'intérieur oisif

et élégant de sa mère, n'a, à vrai dire, été élevé nulle part; son

instinct naturel qui le porte vers ce qui est droit, l'école de

Bonaparte qui le façonna sans l'égarer, les leçons des événements, voilà

ce qui le forma. Madame Bonaparte était incapable de donner un conseil

fort; aussi son fils, qui l'aimait beaucoup, s'aperçut de bonne heure

qu'il ne devait jamais la consulter. Il y a des caractères qui vont

naturellement à la raison.

La figure du prince Eugène ne manque point d'agréments. Sa tournure a de

l'élégance; très adroit dans tous les exercices du corps, il tient de

son père cette bonne grâce de l'ancien gentilhomme français dont M. de

Beauharnais a pu lui donner les premières leçons. Il joint à cet

avantage de la simplicité et de la bonhomie; il n'a ni vanité ni

présomption; il est sincère sans indiscrétion, silencieux quand il le

faut; il a peu d'esprit naturel, son imagination est ténue, et son coeur

a quelque sécheresse. Il a toujours montré une grande soumission à son

beau-père, et quoiqu'il l'appréciât fort bien, et qu'il fût sans

illusion sur son compte, jamais il n'hésita à lui garder, même contre

ses propres intérêts, une fidélité religieuse. On ne lui surprit en

aucune occasion la moindre marque de mécontentement, soit lorsque

l'empereur, comblant d'honneurs sa propre famille, semblait l'oublier

comme à dessein, soit lorsqu'il répudiait sa mère. À l'époque du

divorce, Eugène eut une attitude fort noble.

Eugène, colonel d'un régiment, se fit aimer de ses soldats. En Italie,

aux armées, on le distingua partout. Les souverains de l'Europe

l'estiment, et tout le monde a vu avec plaisir que sa fortune avait

survécu à celle de sa famille.

Il a eu le bonheur d'épouser une princesse charmante qui n'a pas cessé

de l'adorer, et qu'il a rendue heureuse. Il possède parfaitement toutes

les qualités qui font le bonheur de la vie intime: de l'égalité dans

l'humeur, de la douceur, une gaieté naturelle qui survit à tout.

Peut-être est-ce bien un peu parce qu'il ne s'émeut profondément de

rien; mais, quand cette sorte d'indifférence pour tout ce qui intéresse

les autres se retrouve encore dans les tribulations qui nous sont

personnelles, on peut bien prétendre à ce qu'elle soit décorée du nom de

philosophie.

La soeur du prince Eugène, plus jeune que lui de trois ans (née en

1783), a été, je crois, la plus malheureuse personne de ce temps et la

moins faite pour l'être. Indignement calomniée par la haine des

Bonapartes, enveloppée dans les accusations que le public se plaisait à

intenter contre tout ce qui tenait à cette famille, elle ne s'est pas

trouvée assez forte pour lutter avec avantage, et résister à l'effet des

mensonges qui ont flétri sa vie[19].

[Note 19: On sera peut-être surpris en lisant dans ces

Mémoires les pages relatives à la reine Hortense. Ma

grand'mère a vécu et est morte dans la conviction qu'en

parlant ainsi, elle rendait hommage à la vérité. L'opinion

contraire a pourtant prévalu, et semble consacrée par son

fils l'empereur Napoléon III, qui a rendu de grands honneurs

à M. le duc de Morny. Il est possible, comme il arrive

souvent, que tout soit vrai suivant les époques. Dans la

jeunesse, l'innocence et la douleur, un peu plus tard, la

consolation. Il n'est pas nécessaire de dire que je ne

modifie pas le texte des Mémoires, tels qu'ils sont écrits de

la main même de l'auteur. J'ai cru seulement devoir, et dans

cet avant-propos et dans quelques chapitres, retrancher des

observations d'une nature toute contraire sur quelques femmes

de la cour. Mon père tenait à ce que le texte des Mémoires de

sa mère fût absolument respecté. Il m'a paru cependant que,

sur ce point, je devais manquer au devoir d'un éditeur

austère. Les habitudes, les goûts, les convenances se

modifient avec le temps, et ce qu'il semblait très naturel

d'écrire à une femme d'esprit et de bonne compagnie, pourrait

causer aujourd'hui une sorte de scandale. Elle pensait bien

que son ouvrage serait imprimé, mon père n'a jamais été

maintenu dans sa réserve par ce trait qui nous paraît

scabreux. Et pourtant j'ai cru remarquer que quelques

lecteurs étaient choqués par des détails que l'on trouvait

autrefois aussi naturels à écrire qu'à savoir. Y a-t-il là

quelque habitude d'ancien régime, ou notre temps est-il

devenu plus prude? On ne le croirait guère à lire les romans

et les journaux. Mais peut-être la licence des productions

légères nous a-t-elle rendus plus sévères pour les oeuvres

sérieuses. J'ai dû respecter cette disposition, et ne pas

user de tous les privilèges de l'historien. (P. R.)]

Madame Louis Bonaparte n'a pas, non plus que sa mère et son frère, un

esprit remarquable; mais, comme eux, elle possède un tact droit, et son

âme a quelque chose de plus élevé, ou, si l'on veut, de plus exalté que

la leur. Livrée à elle-même dans sa jeunesse, elle échappa aux exemples

dangereux dont elle était entourée. Dans la pension élégante de madame

Campan, elle acquit plus de talents que d'instruction. Dans sa jeunesse,

une grande fraîcheur, des cheveux d'une couleur charmante, une fort

belle taille la rendaient agréable; ses dents se sont gâtées de bonne

heure, et la maladie et les chagrins ont altéré ses traits.

Son penchant naturel la porte vers la vertu; mais, absolument ignorante

du monde, trop étrangère à cette partie de la morale qui s'applique aux

usages de la société, pure et sage pour elle-même seulement, livrée

presque entièrement à des opinions idéales prises dans une sphère

qu'elle s'est créée, elle n'a pas su rattacher sa vie à ces convenances

sociales qui ne préservent pas la vertu des femmes, mais qui,

lorsqu'elles sont accusées, leur procurent un appui dont on ne peut

guère se passer dans le monde, et que l'approbation de la conscience ne

remplace pas; car, au milieu des hommes, il ne suffit pas de se bien

conduire pour paraître vertueuse, il faut encore se conduire dans les

règles qu'ils ont imposées. Madame Louis, aux prises avec des situations

difficiles, s'est toujours trouvée sans guide; elle jugeait parfaitement

sa mère, et n'osait avoir confiance en elle. Sévère dans les principes

qu'elle s'était faits, ou, si l'on veut, dans les sentiments que lui

créait son imagination, elle fut d'abord très surprise des écarts

qu'elle découvrit chez les femmes dont elle était environnée, et plus

surprise encore que ces mêmes écarts ne fussent pas toujours la suite

des tendresses du coeur. Dépendante par son mariage du plus tyran des

maris, victime résignée et découragée d'une persécution continuelle et

outrageante, son âme se flétrit sous le poids de ses peines; elle s'y

abandonna sans oser se plaindre, et il fallut qu'elle fût sur le point

d'en mourir, pour qu'on les devinât. J'ai vu madame Louis Bonaparte de

très près, j'ai fini par connaître tous les secrets de son intérieur, et

elle m'a toujours apparu la plus pure comme la plus infortunée des

femmes.

La seule consolation qui lui ait été accordée fut dans la tendre amitié

qu'elle a pour son frère. Elle jouissait de son bonheur, de ses succès,

de son aimable humeur. Combien de fois lui ai-je entendu dire ces

touchantes paroles: «Je ne vis que de la vie d'Eugène.»

Elle refusa le fils de Rewbel, et ce refus raisonnable fut le résultat

d'une des erreurs de son imagination, qui rêva dès sa première jeunesse

qu'une femme qui voulait être sage et heureuse ne pouvait épouser que

l'homme qu'elle aimerait passionnément. Un peu plus tard, elle résista

encore à sa mère, qui voulait la marier au comte de Mun, aujourd'hui

pair de France.

M. de Mun avait émigré, madame Bonaparte venait d'obtenir sa radiation;

il retrouvait une fortune considérable, et demandait en mariage

mademoiselle de Beauharnais. Bonaparte, alors premier consul, avait peu

de penchant vers cette union; cependant madame Bonaparte l'eût emporté,

sans la résistance opiniâtre de sa fille. On s'avisa de dire devant

celle-ci que M. de Mun avait été amoureux en Allemagne de madame de

Staël; cette femme célèbre apparaissait à l'imagination de cette jeune

fille comme une sorte de monstre bizarre. M. de Mun lui devint odieux,

et manqua cette grande fortune et la chute éclatante qui eût suivi.

C'est un assez étrange accident de la destinée que d'avoir failli être

prince, peut-être roi, et ensuite roi détrôné.

Peu de temps après, Duroc, alors aide de camp du consul, et déjà

distingué par lui, devint amoureux d'Hortense. Elle y fut sensible, et

crut avoir trouvé cette moitié d'elle-même qu'elle cherchait. Bonaparte

se montra favorable à leur union, mais madame Bonaparte à son tour fut

inflexible: «Il faut, disait-elle, que ma fille épouse un gentilhomme ou

un Bonaparte.» On pensa alors à Louis. Il n'avait aucun goût pour

Hortense, il détestait les Beauharnais, et méprisait souverainement sa

belle-soeur; mais, comme il était silencieux, on le crut doux; comme il

se montrait sévère, on ne douta point qu'il ne fût honnête homme. Madame

Louis m'a dit, depuis, qu'à la nouvelle de cet arrangement, elle éprouva

une douleur violente; non seulement on lui défendait de penser à l'homme

qu'elle aimait, mais on allait la donner à un autre qui lui inspirait

une défiance secrète. Cependant ce mariage convenait à sa mère; il

devait resserrer utilement les liens de famille; il pouvait servir à

l'avancement de son frère; elle s'y dévoua en victime, soumise, et même

elle fit plus. Son imagination s'exaltant sur les devoirs qui lui

étaient imposés, elle se prescrivit les sacrifices les plus minutieux à

l'égard d'un mari qu'elle avait le malheur de ne pas aimer. Trop vraie,

et d'ailleurs trop peu communicative pour feindre des sentiments qu'elle

n'éprouvait pas, elle fut parfaitement douce, soumise, pleine de

déférence, et plus attentive à lui plaire peut-être, que si elle l'eût

aimé. Louis Bonaparte, défiant et faux, prit pour l'affectation de la

coquetterie les attentions de sa femme. «Elle s'exerce sur moi d'abord,

disait-il, pour me tromper.» Il crut que cette conduite, suivie avec

une exagération de vertu et une vivacité de dévouement que la prudence

ne modérait pas, était dirigée par les conseils d'une mère expérimentée;

il repoussa les soins qu'on voulait lui rendre, et se montra plus d'une

fois dur et méprisant. Il fit plus: il se permit d'éclairer madame Louis

sur toutes les faiblesses qu'on prêtait à sa mère; et, après avoir

poussé ce récit aussi loin qu'il pouvait aller, il signifia qu'il

voulait que toutes les confidences fussent supprimées entre sa femme et

une pareille mère. Il ajouta encore: «Vous êtes à présent une Bonaparte;

nos intérêts doivent être les vôtres, ceux de votre famille ne vous

regardent plus.» Enfin il accompagna cette déclaration de menaces

insultantes, appuyées sur l'opinion méprisante qu'il avait des femmes;

il annonça toutes les précautions qu'il était déterminé à prendre «pour

échapper au sort commun, disait-il, à tous les maris», et déclara qu'il

ne serait dupe ni des entreprises qu'on tenterait pour lui échapper, ni

des ruses d'une feinte douceur qui essayerait de le gagner.

Qu'on se représente l'effet d'un pareil discours sur une jeune femme

toute nourrie d'illusions, éclairée malgré elle sur les mécomptes

qu'elle n'avait point prévus! Elle se montra cependant épouse

obéissante, et, pendant plusieurs années, sa tristesse et l'altération

de sa santé trahirent seules ses souffrances. Son époux, sec et

capricieux, personnel comme tous les Bonapartes, rongé et aigri de plus

par un mal âcre et grave, qui, dès l'Égypte, avait corrompu sa jeunesse,

ne mit aucune mesure à ses exigences. Comme il craignait son frère, et

qu'il voulait cependant tenir sa femme loin de Saint-Cloud, il ordonna

qu'elle s'attribuât la volonté de n'y point paraître souvent, de n'y

demeurer jamais la nuit, quelques instances que lui fît sa mère. Madame

Louis devint grosse très peu de temps après son mariage; les Bonapartes,

et surtout madame Murat, qui avaient vu cet hymen avec humeur, parce

que, Joseph n'ayant que des filles, on prévoyait que le premier garçon

de Louis, petit-fils en même temps de madame Bonaparte, serait l'objet

d'un grand intérêt, les Bonapartes répandirent le bruit outrageant que

cette grossesse était le résultat d'une liaison intime du premier consul

avec sa belle-fille, favorisée par la mère elle-même. Le public

accueillit volontiers ce soupçon. Madame Murat en fit part à Louis,

qui, soit qu'il l'adoptât ou non, s'en servit pour augmenter et

justifier ses surveillances. Le récit de sa tyrannie envers sa femme

m'entraînerait trop loin en ce moment, j'y reviendrai plus tard.

Espionnage prescrit aux valets, ouverture des moindres lettres, défense

de toute liaison, jalousie contre Eugène lui-même, scènes violentes

renouvelées sans cesse, rien ne fut épargné. Le premier consul s'aperçut

facilement de cette mésintelligence; mais il sut gré à madame Louis de

son silence, qui le mettait à l'aise, et lui permettait de ne point

prendre parti. Lui qui n'estimait guère les femmes, il a toujours fait

profession de vénération pour Hortense, et la manière dont il parlait

d'elle et dont il agissait envers elle dément bien formellement les

accusations dont elle a été l'objet. Devant elle, ses paroles étaient

toujours plus mesurées et plus décentes. Il l'appelait souvent comme

juge entre sa femme et lui; et recevait d'elle des leçons qu'il n'eût

pas écoutées patiemment d'une autre. «Hortense, disait-il quelquefois,

me force de croire à la vertu.»

Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 20 / 44 题