Madame Bonaparte, la mère (Ramolini de son nom), avait épousé, en 1767,
Charles Bonaparte, dont la famille était comptée, ou fut inscrite, au
rang des familles nobles de l'île de Corse. On a prétendu qu'il avait
existé une liaison entre elle et M. de Marbeuf, gouverneur de cette île,
et même on allait jusqu'à dire que Napoléon en était le fruit. Il est
bien certain qu'il a toujours eu des égards pour la famille Marbeuf.
Quoi qu'il en soit, le gouverneur fit comprendre Napoléon Bonaparte dans
le nombre des enfants nobles qui devaient être envoyés de Corse en
France pour être élevés à l'école militaire. Il fut placé à celle de
Brienne.
Les Anglais s'étant rendus maîtres de la Corse, en 1793, madame
Bonaparte, veuve et riche, se retira à Marseille avec ses autres
enfants. Leur éducation avait été fort négligée, et, s'il en faut croire
les souvenirs des Marseillais, les jeunes filles n'y montrèrent point
qu'elles eussent été élevées dans la sévérité d'une morale fort
scrupuleuse. L'empereur, au reste, n'a jamais pardonné à la ville de
Marseille d'avoir été témoin du peu d'importance que les siens y avaient
à cette époque, et des anecdotes fâcheuses, imprudemment rappelées par
quelques Provençaux, ont constamment nui près de lui aux intérêts de
toute la Provence.
Madame Bonaparte, la mère, s'établit à Paris lors de l'élévation de son
fils. Elle vivait assez à l'écart, amassant de l'argent autant qu'elle
le pouvait; elle ne se mêlait nullement des affaires, n'avait ni ne
cherchait aucun crédit. Son fils lui imposait à elle comme à tout le
monde. C'est une femme d'un esprit fort médiocre, et qui, malgré le rang
où les événements l'ont portée, n'a pu prêter à aucun éloge. Depuis la
chute de son fils, elle s'est retirée à Rome, où elle vit avec son
frère, le cardinal Fesch.
On assure que celui-ci, lors de la première campagne d'Italie, se
montra fort avide de profiter des chances qui se présentaient pour
fonder sa fortune. Il acquit, reçut, ou prit même, dit-on, une assez
grande quantité de tableaux, statues et choses précieuses qui, depuis,
ont servi à décorer ses différentes résidences. Plus tard, devenu
archevêque de Lyon et cardinal, il eut le bon esprit de se pénétrer des
devoirs de ses deux dignités, et il finit par acquérir dans le clergé
une réputation assez honorable. Il résista souvent à l'empereur, quand
ses différends avec le pape éclatèrent, et ne fut pas un des moindres
obstacles à l'exécution de ses volontés, lors de l'essai maladroit que
l'on fit d'un concile à Paris. Soit par politique, soit par esprit de
religion, il apporta quelque résistance au divorce, du moins madame
Joséphine Bonaparte le croyait ainsi. J'entrerai plus tard dans quelques
détails à ce sujet. Le cardinal a trouvé, depuis sa retraite à Rome, une
protection utile et soutenue auprès du pape[13].
[Note 13: Madame Bonaparte, née en 1750, est morte en
1839. Le cardinal Fesch, né à Ajaccio le 3 janvier 1763, est
mort à Rome le 13 mai 1839. (P. R.)]