Bonaparte est de petite taille, assez mal proportionné, parce que son
buste trop long raccourcit le reste de son corps. Il a les cheveux rares
et châtains, les yeux gris bleu; son teint, jaune tant qu'il fut maigre,
devint plus tard d'un blanc mat et sans aucune couleur. Le trait de son
front, l'enchâssement de son oeil, la ligne du nez, tout cela est beau
et rappelle assez les médailles antiques. Sa bouche, un peu plate,
devient agréable quand il rit, ses dents sont régulièrement rangées; son
menton est un peu court et sa mâchoire lourde et carrée; il a le pied et
la main jolis; je le remarque, parce qu'il y apportait une grande
prétention.
Son attitude le porte toujours un peu en avant; ses yeux, habituellement
ternes, donnent à son visage, quand il est en repos, une expression
mélancolique et méditative. Quand il s'anime par la colère, son regard
devient facilement farouche et menaçant. Le rire lui va bien, il
désarme et rajeunit toute sa personne. Il était alors difficile de ne
pas s'y laisser prendre, tant il embellissait et changeait sa
physionomie. Sa toilette a toujours été fort simple, il portait
habituellement l'un des uniformes de sa garde. Il avait de la propreté
plus par système que par goût; il se baignait souvent, quelquefois au
milieu de la nuit, parce qu'il croyait cette habitude utile à sa santé.
Mais, hors de là, la précipitation avec laquelle il faisait toute chose
ne permettait guère que ses vêtements fussent placés sur lui avec soin,
et, dans les jours de gala et de grand costume, il fallait que ses
valets de chambre s'entendissent entre eux pour saisir le moment de lui
ajuster quelque chose. Il ne savait bien porter aucun ornement; la
moindre gêne lui a toujours paru insupportable. Il arrachait ou brisait
tout ce qui lui causait le plus léger malaise, et quelquefois le pauvre
valet de chambre qui lui avait attiré cette passagère contrariété
recevait une preuve violente et positive de sa colère.
J'ai dit qu'il y avait une sorte de séduction dans le sourire de
Bonaparte; mais, durant tout le temps que je l'ai vu, il ne l'employait
pas fréquemment. La gravité était le fond de son caractère; non celle
qui vient de la noblesse et de la dignité des habitudes, mais celle que
donne la profondeur des méditations. Dans sa jeunesse, il était rêveur;
plus tard, il devint triste, et, plus tard encore, tout cela se changea
en mauvaise humeur presque continuelle. Quand je commençai à le
connaître, il aimait fort tout ce qui porte à la rêverie: Ossian, le
demi-jour, la musique mélancolique. Je l'ai vu se passionner au murmure
du vent, parler avec enthousiasme des mugissements de la mer, être tenté
quelquefois de ne pas croire hors de toute vraisemblance les apparitions
nocturnes; enfin, avoir du penchant pour certaines superstitions.
Lorsque, en quittant son cabinet, il rentrait le soir dans le salon de
madame Bonaparte, il lui arrivait quelquefois de faire couvrir les
bougies d'une gaze blanche; il nous prescrivait un profond silence, et
se plaisait à nous faire ou à nous entendre conter des histoires de
revenants; ou bien il écoutait des morceaux de musique lents et doux,
exécutés par des chanteurs italiens, accompagnés seulement d'un petit
nombre d'instruments légèrement ébranlés. On le voyait alors tomber dans
une rêverie que chacun respectait, n'osant ni faire un mouvement, ni
bouger de sa place. Au sortir de cet état qui semblait lui avoir procuré
une sorte de détente, il était ordinairement plus serein et plus
communicatif. Il aimait alors assez à rendre compte des sensations qu'il
avait reçues. Il expliquait l'effet de la musique sur lui, préférant
toujours celle de Paesiello, «parce que, disait-il, elle est monotone,
et que les impressions qui se répètent sont les seules qui sachent
s'emparer de nous». Les habitudes géométriques de son esprit l'ont
toujours porté à analyser jusqu'à ses émotions. Bonaparte est l'homme
qui a le plus médité sur les _pourquoi_ qui régissent les actions
humaines. Incessamment tendu dans les moindres actions de sa vie, se
découvrant toujours un secret motif pour chacun de ses mouvements, il
n'a jamais expliqué ni conçu cette nonchalance naturelle qui fait qu'on
agit parfois sans projet et sans but. C'est ainsi que, jugeant toujours
les autres d'après lui, il s'est si souvent trompé, et que ses
conclusions et les actions qui s'ensuivaient ont donné à faux plus d'une
fois.
Bonaparte manque d'éducation et de formes; il semble qu'il ait été
irrévocablement destiné à vivre sous une tente, où tout est égal, ou sur
un trône, où tout est permis. Il ne sait ni entrer ni sortir d'une
chambre; il ignore comment on salue, comment on se lève ou s'asseoit.
Ses gestes sont courts et cassants, de même sa manière de dire et de
prononcer. Dans sa bouche, j'ai vu l'italien perdre toute sa grâce.
Quelle que fût la langue qu'il parlât, elle paraissait toujours ne lui
être pas familière; il semblait avoir besoin de la forcer pour exprimer
sa pensée. D'ailleurs, toute règle continue lui devient une gêne
insupportable, toute liberté qu'il prend lui plaît comme une victoire,
et jamais il n'eût voulu céder quelque chose même à la grammaire.
Il racontait que, dans sa jeunesse, il avait aimé les romans, en même
temps que les sciences exactes. Peut-être que son esprit se ressentait
de ce premier mélange. Mais il paraît qu'il est malheureusement tombé
sur les plus mauvais de ces sortes de livres, et il a gardé un tel
souvenir du plaisir qu'ils lui ont fait, que, lorsqu'il eut épousé
l'archiduchesse, il lui donna _Hippolyte, comte de Douglas_ et _les
Contemporaines_[11], «pour qu'elle prît une idée, disait-il, de la
délicatesse des sentiments et des usages de la société».
[Note 11: _Les Contemporaines_ sont un roman ou plutôt
une série de petits romans ou de portraits par Rétif de la
Bretonne. Je ne sais quel est ce _Comte de Douglas_. (P. R.)]
Quand on veut essayer de peindre Bonaparte, il faudrait, en suivant les
formes analytiques pour lesquelles il a tant de goût, pouvoir séparer en
trois parts fort distinctes son âme, son coeur et son esprit, qui ne se
fondaient presque jamais les uns avec les autres.
Quoique très remarquable par certaines qualités intellectuelles, rien de
si rabaissé, il faut en convenir, que son âme. Nulle générosité, point
de vraie grandeur. Je ne l'ai jamais vu admirer, je ne l'ai jamais vu
comprendre une belle action. Toujours il se défiait des apparences d'un
bon sentiment; il ne fait nul cas de la sincérité et n'a pas craint de
dire qu'il reconnaissait la supériorité d'un homme au plus ou moins
d'habileté avec laquelle il savait manier le mensonge; et, à cette
occasion, il se plaisait à rappeler que l'un de ses oncles, dès son
enfance, avait prédit qu'il gouvernerait le monde, parce qu'il avait
coutume de toujours mentir. «M. de Metternich, disait-il encore, est
tout près d'être un homme d'État, il ment très bien.»
Tous les moyens de gouverner les hommes ont été pris par Bonaparte
parmi ceux qui tendent à les rabaisser. Il redoutait les liens
d'affection, il s'efforçait d'isoler chacun, il n'a vendu ses faveurs
qu'en éveillant l'inquiétude, pensant que la vraie manière de s'attacher
les individus est de les compromettre, et souvent même de les flétrir
dans l'opinion. Il ne pardonnait à la vertu que lorsqu'il avait pu
l'atteindre par le ridicule.
On ne peut pas dire qu'il ait vraiment aimé la gloire, il n'a pas hésité
à lui préférer toujours le succès; aussi, véritablement audacieux dans
la fortune, et la poussant aussi loin qu'elle peut aller, on l'a vu
constamment timide et troublé quand le malheur a pesé sur sa tête. Tout
courage généreux semble lui être étranger, et, sur ce point, on
n'oserait pas le dévoiler autant qu'il l'a fait lui-même par l'un de ses
aveux, consacré dans une anecdote que je n'ai jamais oubliée.
Un jour,--c'était après sa défaite de Leipzig et lorsque, de retour à
Paris, il s'occupait à rassembler les débris de son armée pour défendre
nos frontières,--il parlait à M. de Talleyrand du mauvais succès de la
guerre d'Espagne et des embarras où elle le plongeait à cette époque. Il
s'ouvrait sur sa propre situation, non pas avec ce noble abandon qui ne
craint pas de convenir d'une faute, mais avec ce sentiment hautain de la
supériorité qui permet de ne rien dissimuler. C'est même dans cet
entretien qu'au milieu de ses épanchements, M. de Talleyrand lui disant
tout à coup: «Mais, à propos, vous me consultez comme si nous n'étions
plus brouillés?» Bonaparte lui répondit: «Ah! aux circonstances, les
circonstances. Laissons le passé et l'avenir, et voyons votre avis sur
le moment présent.
--Eh bien, reprit M. de Talleyrand, il ne vous reste qu'un parti à
prendre: vous vous êtes trompé. Il faut le dire, et tâcher de le dire
noblement. Proclamez donc que, roi par le choix des peuples, élu des
nations, votre dessein n'a jamais été de vous dresser contre elles; que,
lorsque vous avez commencé la guerre d'Espagne, vous avez cru seulement
délivrer les peuples du joug d'un ministre odieux, encouragé par la
faiblesse de son prince; mais que, en y regardant de plus près, vous
vous apercevez que les Espagnols, quoique éclairés sur les torts de leur
roi, n'en sont pas moins attachés à sa dynastie; que vous allez donc la
leur rendre, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous soyez opposé à
aucun voeu national. Après cette proclamation, rendez la liberté au roi
Ferdinand, et retirez vos troupes. Un pareil aveu pris de si haut et
quand les étrangers sont encore hésitants sur notre frontière, ne peut
que vous faire honneur, et vous êtes encore trop fort pour qu'il soit
pris pour une lâcheté.
--Une lâcheté? reprit Bonaparte; eh! que m'importe; sachez que je ne
craindrais nullement d'en faire une, si elle m'était utile. Tenez, au
fond, il n'y a rien de noble ni de bas dans ce monde; j'ai dans mon
caractère tout ce qui peut contribuer à affermir le pouvoir, et à
tromper ceux qui prétendent me connaître. Franchement, _je suis lâche,
moi, essentiellement lâche_; je vous donne ma parole que je
n'éprouverais aucune répugnance à commettre ce qu'ils appellent dans le
monde une action déshonorante. Mes penchants secrets, qui sont après
tout ceux de la nature, opposés à certaines affectations de grandeur
dont il faut que je me décore, me donnent des ressources infinies pour
déjouer les croyances de tout le monde. Il s'agit donc seulement
aujourd'hui de voir si ce que vous me conseillez s'accorde avec ma
politique présente, et de chercher encore (ajouta-t-il avec un sourire
de Satan, disait M. de Talleyrand) si vous n'avez point quelque intérêt
secret à m'entraîner dans cette démarche.»
Dussé-je prolonger ce portrait au delà des bornes ordinaires, je ne me
refuserai point à y insérer les différentes anecdotes que je ne saurais
rattacher ailleurs, et qui doivent servir à prouver ce que j'avance. En
voici une autre qui ne me paraît point déplacée en cet endroit.
Bonaparte était sur le point de partir pour l'Égypte; il alla voir M. de
Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères du Directoire.
«J'étais dans mon lit assez malade (disait M. de Talleyrand); Bonaparte
s'assit près de moi, m'abandonna les rêveries de sa jeune imagination,
et m'intéressa par l'activité de son esprit, et aussi par les obstacles
qu'il devait rencontrer dans les ennemis secrets que je lui connaissais.
Il me parla de l'embarras où il se trouvait faute d'argent, et me dit
qu'il ne savait où en prendre. «Tenez, lui dis-je, ouvrez mon
secrétaire, vous y trouverez cent mille francs qui m'appartiennent; ils
sont à vous pour ce moment, vous me les rendrez à votre retour.»
Bonaparte me sauta au col, et j'éprouvai réellement un sentiment doux de
sa joie. Quand il fut consul, il me rendit l'argent que je lui avais
prêté; puis il me demanda un jour: «Quel intérêt pouviez-vous donc
avoir à me prêter cet argent? Je l'ai cent fois cherché dans ma tête
alors, et je ne me suis jamais bien expliqué quel avait pu être votre
but.--C'est, lui répondis-je, que je n'en avais point. Je me sentais
très malade; je pouvais fort bien ne vous revoir jamais; mais vous étiez
jeune, vous me causâtes une impression vive et pénétrante, et je fus
entraîné à vous rendre ce service sans la moindre arrière-pensée.--Dans
ce cas, reprit Bonaparte, et si c'était réellement sans prévision, vous
faisiez une action de dupe.»
En adoptant l'ordre que j'ai indiqué, je devrais parler maintenant du
coeur de Bonaparte. Mais, s'il était possible de croire qu'un être, sur
tout autre point semblable à nous, fût cependant privé de cette portion
de notre organisation qui nous donne le besoin d'aimer et d'être aimés,
je dirais qu'à l'instant de sa création, son coeur pourrait fort bien
avoir été oublié, ou bien peut-être était-il venu à bout de le comprimer
complètement. Il s'est toujours fait trop de bruit à lui-même pour être
arrêté par un sentiment affectueux, quel qu'il fût. Il ignore à peu près
les liens du sang, les droits de la nature; je ne sais même si la
paternité n'eût pas échoué devant lui. Il semblerait du moins qu'elle ne
lui apparaissait point comme la première de ses relations avec son fils.
Un jour, à son déjeuner, pendant lequel il avait admis Talma, ce qui lui
arrivait assez fréquemment, on lui amena le jeune Napoléon. L'empereur
le prend sur ses genoux, et, loin de lui faire aucune caresse, il
s'amuse à le frapper, mais à la vérité légèrement; puis, se retournant
vers Talma: «Talma, lui dit-il, dites-moi ce que je fais là.» Talma,
comme on le pense bien, était un peu embarrassé de sa réponse. «Vous ne
le voyez pas? reprend l'empereur; je fouette un roi!»
Malgré cette sécheresse habituelle, Bonaparte n'est pas cependant sans
avoir quelquefois éprouvé de l'amour. Mais quelle manière de le sentir,
bon Dieu! D'ailleurs, comme la dévotion, on sait que l'amour prend
toutes les nuances du caractère. Chez un être sensible, il se transforme
presque entièrement dans l'objet aimé, tandis que, chez un homme de la
trempe de Bonaparte, il ne tend qu'à exercer un despotisme de plus.
L'empereur méprise les femmes; ce n'est pas le moyen d'apprendre à les
aimer. Leur faiblesse lui apparaît une preuve sans réplique de leur
infériorité, et le pouvoir qu'elles ont acquis dans la société lui
semble une usurpation insupportable, suite et abus des progrès de cette
civilisation, toujours un peu son _ennemie personnelle_, selon
l'expression de M. de Talleyrand. Par ce côté, Bonaparte a éprouvé toute
sa vie une sorte de gêne avec les femmes; et, comme toute espèce de gêne
lui donne de l'humeur, il les a toujours abordées de mauvaise grâce, ne
sachant guère comment il faut leur parler. À la vérité, il n'a vu qu'un
bien petit nombre de celles qui auraient pu redresser ses idées. On peut
présumer de quelle nature furent ses liaisons dans sa première jeunesse;
il a trouvé en Italie cet abandon complet des moeurs dont la présence de
l'armée française augmentait la licence, et, quand il revint en France,
la société se trouvait entièrement dispersée. Le cercle corrompu qui
environnait le Directoire, ces femmes vaines et frivoles des gens
d'affaires et des fournisseurs: voilà quelles Parisiennes il fut admis à
connaître, et, quand il parvint au consulat et qu'il fit marier les
généraux et les aides de camp, ou qu'il appela leurs épouses à la cour,
il ne vit près de lui que de très jeunes personnes craintives et
silencieuses, ou bien les femmes de ses compagnons d'armes, tirées tout
à coup de leur très obscur réduit par la fortune de leurs maris, fortune
un peu trop subite pour qu'elles en pussent supporter l'évidence.
Je serais tentée de croire que Bonaparte, presque toujours exclusivement
occupé de politique, n'a guère été éveillé sur l'amour que par la
vanité. Il ne faisait cas d'une femme que lorsqu'elle était belle, ou au
moins jeune. Il aurait peut-être assez volontiers opiné pour que, dans
un pays bien organisé, on nous tuât comme certains insectes voués à une
mort prompte par la nature, lorsqu'ils ont accompli l'oeuvre de la
maternité. Et cependant Bonaparte a eu quelque affection pour sa
première femme; et, en effet, s'il s'est ému quelquefois, nul doute que
ce n'ait été et pour elle et par elle. On a beau être Bonaparte, on ne
peut pas échapper complètement à toutes les influences, et le caractère
se compose, non de ce qu'on est toujours, mais de ce que l'on est le
plus souvent.
Bonaparte était jeune quand il connut madame de Beauharnais; elle avait,
par le nom qu'elle portait et l'extrême élégance de ses manières, une
grande supériorité sur le cercle où il la démêla. Elle s'attacha à lui,
flatta son orgueil; elle lui valut un grade élevé; il s'accoutuma à
joindre l'idée de son influence à ce qui lui arrivait d'heureux. Cette
superstition, qu'elle entretenait fort habilement, a eu longtemps un
grand pouvoir sur lui; elle a même retardé plus d'une fois l'exécution
de ses projets de divorce. En épousant madame de Beauharnais, Bonaparte
crut s'être allié à une très grande dame; c'était donc une conquête de
plus. Je parlerai avec plus de détail du charme qu'elle sut exercer sur
lui, quand je traiterai plus particulièrement d'elle.
Malgré la préférence qu'il lui accordait, je l'ai pourtant vu amoureux
deux ou trois fois; et c'est alors qu'il donnait la mesure du despotisme
de son caractère. Combien il s'irritait du moindre obstacle! Comme il
repoussait rudement les jalouses inquiétudes de sa femme! «Vous devez,
lui disait-il, vous soumettre à toutes mes fantaisies, et trouver tout
simple que je me donne de pareilles distractions. J'ai le droit de
répondre à toutes vos plaintes par un éternel _moi_. Je suis à part de
tout le monde, je n'accepte les conditions de personne.» Mais cette même
autorité dont il accablait ainsi celle qu'il dédaignait momentanément,
il s'en fallait de bien peu qu'il ne voulût encore l'exercer sur l'objet
de sa préférence passagère. Étonné de l'ascendant qui semblait vouloir
le dominer, il s'irritait, ne se soumettait qu'en passant, brusquait sa
victoire autant qu'il lui était possible, et, promptement distrait après
l'avoir obtenue, il s'en affranchissait en livrant au public la
confidence de son succès.
L'esprit de l'empereur est la partie de lui-même la plus singulièrement
remarquable. Il serait difficile, je pense, d'en avoir un plus étendu.
L'instruction n'y avait guère ajouté; car, au fond, il est ignorant,
n'ayant que très peu lu, et toujours avec précipitation. Mais il s'est
emparé vivement du peu qu'il a appris, et son imagination le développe
d'une manière qui a pu en imposer souvent.
La capacité de sa tête semble immense par le nombre de choses qui
peuvent y entrer et s'y classer facilement, sans qu'il se fatigue. Chez
lui, une seule idée en enfante mille autres, et le moindre mot
transporte sa conversation dans des régions toujours élevées, où la
saine logique ne l'accompagne pas toujours, mais où l'esprit ne cesse de
se faire remarquer.
C'était toujours pour moi un grand plaisir que de l'entendre causer, ou
plutôt parler, car son entretien se composait le plus souvent de longs
monologues; non qu'il ne permît la réplique, quand il était en bonne
humeur, mais on comprendra que, pour quantité de raisons, il n'était pas
toujours très facile de la donner. Sa cour, pendant si longtemps
toujours militaire, avait coutume d'écouter ses moindres discours avec
la déférence que l'on doit à la consigne, et, plus tard, elle devint
trop nombreuse pour qu'on se souciât de se donner en spectacle, en
entreprenant de le réfuter, ou de lui servir comme de compère.
J'ai dit qu'il parlait mal, mais son langage est ordinairement animé et
brillant; ses irrégularités grammaticales lui donnent même souvent une
force inattendue, parfaitement soutenue par l'originalité de ses idées.
Il n'a pas besoin de second pour s'échauffer. Dès le moment où il entre
en matière, il part rapidement pour aller très loin, attentif cependant
à regarder s'il est suivi, et sachant gré à qui le comprend et
l'applaudit. Autrefois, savoir l'écouter était un moyen assez sûr et
fort commode de lui plaire. À peu près semblable à un acteur qui s'anime
par l'effet qu'il produit, Bonaparte jouissait de l'approbation qu'il
cherchait avec soin dans les regards de son auditoire. Je me souviens
que, par la raison qu'il m'intéressait fort lorsqu'il parlait, et que je
l'écoutais avec plaisir, il me proclama une femme d'esprit, que je ne
lui avais pas encore adressé peut-être deux phrases qui eussent un peu
de suite.
Il aimait beaucoup à parler de lui, se racontait lui-même et se jugeait
sur quelques points comme un autre aurait pu le juger. Pour tirer parti
de tout son caractère, il semblait quelquefois qu'il n'eût pas craint de
le soumettre à la plus exacte analyse. Il disait souvent que l'homme
vraiment politique sait calculer jusqu'aux moindres profits qu'il peut
faire de ses défauts; et M. de Talleyrand poussait encore plus loin
cette réflexion. Je l'ai entendu, un jour, s'écrier avec une sorte
d'humeur: «Ce diable d'homme trompe sur tous les points. Ses passions
mêmes vous échappent; car il trouve encore le moyen de les feindre,
quoiqu'elles existent réellement.»
Il me revient à la pensée une scène qui montrera en effet à quel point,
quand il le croyait utile, il savait passer du plus grand calme à la
plus grande colère.
Peu de temps avant notre dernière rupture avec l'Angleterre, le bruit se
répandit fortement tout à coup que la guerre allait se renouveler, et
que l'ambassadeur, lord Withworth, se préparait à partir. Une fois par
mois, le premier consul avait coutume de recevoir le matin, chez madame
Bonaparte, les ambassadeurs et leurs femmes. Cette audience se donnait
avec beaucoup de pompe. Les étrangers se rangeaient dans un salon, et,
lorsqu'ils y étaient réunis, on avertissait le premier consul, qui
paraissait accompagné de sa femme, tous deux suivis d'un préfet et d'une
dame du palais. On leur nommait à l'un et à l'autre les ambassadeurs et
leurs femmes, madame Bonaparte s'asseyait un moment, le premier consul
soutenait la conversation plus ou moins longtemps, et se retirait
ensuite après une légère révérence.
Peu de jours avant la rupture de la paix, le corps diplomatique fut donc
réuni aux Tuileries comme de coutume. Pendant qu'il attendait,
j'arrivai jusqu'à l'intérieur de l'appartement de madame Bonaparte, et
j'entrai dans le cabinet où elle achevait sa toilette. Le premier
consul, assis à terre, se jouait fort gaiement avec le petit Napoléon,
fils aîné de son frère Louis.
En même temps, il s'amusait à contrôler la parure de sa femme et la
mienne, nous donnant son avis sur chacune des parties de notre
ajustement: Il semblait de la meilleure humeur du monde; je le
remarquai, et je lui dis que vraisemblablement les lettres des
ambassadeurs expédiées après cette audience s'accorderaient pour ne
parler que de paix et de concorde, tant il allait leur paraître serein.
Bonaparte se mit à rire, et continua ses jeux avec l'enfant.
Tout à coup, on vint l'avertir que le cercle était formé. Alors, se
relevant brusquement et la gaieté disparaissant de ses lèvres, je fus
frappée de l'expression sévère qui la remplaça subitement, son teint
parut presque pâlir à sa volonté ses traits se contractèrent, et tout
cela en moins de temps que je ne mets à le conter. En prononçant d'une
voix émue ces seuls mots: «Allons, mesdames!» il marcha précipitamment,
entra dans le salon, et, ne saluant personne, il s'avança vers
l'ambassadeur d'Angleterre. Alors il commença à se plaindre amèrement
des procédés de son gouvernement. Sa colère semblait s'accroître de
moment en moment; elle fut bientôt portée à un point qui terrifia
l'assemblée: les paroles les plus dures, les menaces les plus violentes
sortaient entre-choquées de ses lèvres tremblantes. On n'osait faire un
mouvement. Madame Bonaparte et moi, nous nous regardions muettes
d'étonnement, et chacun réellement frémissait plus ou moins autour de
lui. Le flegme de l'Anglais en fut même déconcerté, et il eut beaucoup
de peine à trouver des paroles pour lui répondre.
Une autre anecdote, assez étrange à raconter, mais très caractéristique,
peut encore prouver à quel point, lorsqu'il le voulait, il savait se
rendre maître de lui[12].
[Note 12: L'abbé de Pradt racontait qu'une fois, après
une scène violente, l'empereur s'approcha de lui et lui dit:
«Vous m'avez cru bien en colère? Détrompez-vous: chez moi, la
colère n'a jamais passé ça.» Et il fit glisser sa main devant
son cou, indiquant par là que les mouvements de sa bile
n'arrivaient jamais jusqu'à troubler sa tête. (P. R.)]
Quand il faisait quelque voyage ou même quelque campagne, il lui
arrivait de ne point négliger un genre de distraction qu'il plaçait
dans les courts répits de ses affaires ou de ses batailles. Son
beau-frère Murat, ou son grand maréchal Duroc étaient chargés de
s'informer pour lui des moyens de satisfaire ces fantaisies passagères.
Lors de la première entrée en Pologne, Murat, qui l'avait précédé à
Varsovie, reçut l'ordre de chercher pour l'empereur, qui allait arriver,
une femme jeune et jolie, et de la prendre de préférence dans la
noblesse. Il s'acquitta adroitement de cette commission, et détermina à
cet acte de complaisance une jeune et noble Polonaise, mariée à un vieux
mari. On ne sait quels moyens il employa et quelles furent ses
promesses; mais enfin elle consentit à tout arrangement, et même à
partir un soir pour le château voisin de Varsovie où l'empereur s'était
arrêté.
Voilà donc cette belle personne expédiée et arrivant assez tard au lieu
de sa destination. Elle a conté elle-même cette aventure, avouant (ce
que l'on croira facilement) qu'elle arriva émue et tremblante.
L'empereur était renfermé dans son cabinet. On lui annonça la nouvelle
venue; sans se déranger, il ordonne qu'on la conduise à l'appartement
qui lui est destiné, et qu'on lui propose un bain et à souper, ajoutant
qu'après elle sera libre de se mettre au lit. Cependant il continue son
travail jusqu'à une heure assez avancée dans la nuit.
Enfin, ses affaires étant terminées, il se rend à l'appartement où il
était attendu depuis longtemps, et se présente tout à coup avec toutes
les apparences d'un maître qui dédaigne l'inutile des préparations;
puis, sans perdre un seul instant, il entame la plus singulière
conversation sur la situation politique de la Pologne, interrogeant
cette jeune femme comme il eût fait d'un agent de police, et lui
demandant des notes fort circonstanciées sur tous les grands seigneurs
polonais qui se trouvaient alors à Varsovie. Il s'informa soigneusement
de leurs opinions, de leurs intérêts présents, et prolongea longtemps ce
bizarre interrogatoire.
On se figure l'étonnement d'une femme de vingt ans qui ne s'était point
préparée à un semblable début. Elle satisfit à tout de son mieux, et,
lorsqu'elle n'eut plus rien à répondre, alors seulement il parut se
souvenir que Murat avait au moins promis en son nom quelques paroles
d'un genre plus doux.
Quoiqu'il en soit, apparemment que cette façon d'agir n'empêcha point la
jeune Polonaise de s'attacher à lui, car cette liaison s'est prolongée
pendant plusieurs campagnes. Plus tard, elle est venue à Paris; elle y
mit au monde un fils, objet des espérances des Polonais qui plaçaient
sur sa tête l'espoir de leur indépendance future. J'ai vu la mère
présentée à la cour impériale, exciter d'abord la jalousie de madame
Bonaparte, et, après le divorce, devenir au contraire à la Malmaison la
compagne assez intime de l'impératrice répudiée à qui elle amenait
souvent son fils.
On a assuré que, fidèle à l'empereur dans son malheur, elle le visita
plus d'une fois à l'île d'Elbe; il la retrouva en France quand il fit sa
dernière et funeste apparition. Mais, après sa seconde chute (je ne sais
à quelle époque elle était devenue veuve), elle se maria et elle est
morte à Paris cette année même 1818. Je tiens ces détails de M. de
Talleyrand.
Achevons ce portrait commencé.
Bonaparte pousse à un tel point la personnalité qu'il n'est pas facile
de l'émouvoir sur ce qui ne le regarde point. Cependant, quelquefois, on
l'a vu comme surpris par certains mouvements de sensibilité, mais ils
étaient fort passagers et finissaient toujours par lui donner de
l'humeur. Il n'est pas rare de le voir ému jusqu'à répandre quelques
larmes; il semble qu'elles soient le résultat d'une sorte d'irritation
nerveuse dont alors elles deviennent la crise. «J'ai, disait-il, des
nerfs fort intraitables, et, dans cette disposition, si mon sang ne
battait avec une continuelle lenteur, je courrais risque de devenir
fou.» Je tiens, en effet, de Corvisart que ses artères donnent un peu
moins de pulsations que le terme moyen ordinaire chez les hommes.
Bonaparte n'a jamais éprouvé ce qu'on appelle vulgairement un
étourdissement, et il prétendait ne pouvoir attacher aucune idée à cette
expression, _la tête me tourne_.
Non seulement, par la complaisance avec laquelle il cédait à ses
premiers mouvements, il laissait échapper souvent des paroles dures et
embarrassantes pour ceux à qui elles étaient adressées, mais encore il a
paru toujours trouver un secret plaisir à exciter la crainte et à
froisser les individus plus ou moins tremblants devant lui. Il pense que
l'inquiétude stimule le zèle; aussi a-t-il souvent évité de se montrer
content des choses et des personnes. Admirablement servi, toujours obéi
à la minute, il se plaignait encore, et laissait volontairement planer
une petite terreur de détail dans l'intérieur le plus intime de son
palais. Si l'entraînement de sa conversation établissait momentanément
une aisance modérée, on s'apercevait tout à coup qu'il en craignait
l'abus, et, par un mot dur et impérieux, il remettait à sa place,
c'est-à-dire dans sa crainte, celui qu'il avait accueilli et encouragé.
Il a l'air de haïr sans cesse le repos, et pour lui et pour les autres.
Quand M. de Rémusat lui avait donné quelqu'une de ces fêtes magnifiques
où tous les arts étaient appelés pour contribuer à ses plaisirs, il ne
m'arrivait jamais de demander si l'empereur était content, mais s'il
avait plus ou moins grondé. Son service était la chose la plus pénible
du monde; aussi lui est-il arrivé de dire dans un de ces moments où la
puissance de la conviction apparemment le pressait fortement: «L'homme
vraiment heureux est celui qui se cache de moi au fond d'une province,
et, quand je mourrai, l'univers fera un grand _ouf!_»
J'ai dit que Bonaparte est étranger à toute générosité; et cependant ses
dons ont été immenses, et les récompenses qu'il a accordées
gigantesques. Mais, quand il payait un service, il faisait trop sentir
qu'il croyait en acheter un autre, et on demeurait toujours dans une
inquiétude vague sur les conditions du marché. Il y avait bien aussi
quelquefois de la fantaisie dans ses largesses; aussi est-il rare que
ses bienfaits aient enchaîné la reconnaissance. D'ailleurs, il exigeait
que l'argent qu'il distribuait fût exactement dépensé; il aimait assez
qu'on fît des dettes, parce qu'elles entretenaient la dépendance. Sa
femme lui donnait une satisfaction étendue sur cet article; il n'a
jamais voulu remettre ses affaires en ordre, afin de conserver des
occasions de l'inquiéter.
À une certaine époque, il assura à M. de Rémusat un revenu considérable,
en exigeant que nous eussions ce qu'on appelle _une maison_, et que nous
réunissions beaucoup d'étrangers. Nous fîmes très exactement les
premières dépenses que demande un grand établissement. Peu de temps
après, de perdre ma mère, et je fus forcée de fermer ma
maison. L'empereur alors nous retira subitement tous ses dons, puisque,
disait-il, nous ne pouvions tenir l'engagement que nous avions pris, et
nous laissa durement dans un véritable état de gêne, que ses largesses
passagères et onéreuses avaient seules causé.
Je m'arrête ici. Si j'exécute le projet que j'ai formé, peu à peu ma
mémoire attentivement consultée me fournira d'autres anecdotes qui
compléteront cette ébauche. Elle doit suffire à donner une idée du
caractère de celui auprès duquel les circonstances ont attaché les plus
belles années de ma vie.