LES FIANÇAILLES DE MARGUERITE

La mort d'Hubert avait bouleversé Maurice et rompu l'orgueil qui

l'isolait encore de la famille. Marguerite revenait de lui porter

la triste nouvelle à la prison. Dans la rue elle marchait sans

rien voir, enfermée dans sa peine. Dès la porte, elle demanda à sa

domestique:

--Monsieur est-il rentré?

Avec cette force de résistance contre la douleur morale qui est

moins exceptionnelle chez une femme que chez un homme et qui lui

permettait de consoler au lieu de s'abandonner, après son frère

elle courait soutenir son père.

--Pas encore, mademoiselle, lui fut-il répondu.

Elle s'étonna et s'inquiéta:

--Pas encore?

Cependant, elle était demeurée longtemps à la prison. Le soir

venait. M. Roquevillard n'était sorti que pour une courte

promenade. Il attendait à cinq heures MM. Hamel et Bastard avec

lesquels il devait prendre les dernières dispositions en vue de

l'audience du lendemain. Cette absence prolongée, en de telles

circonstances, était singulière.

Déjà la servante ajoutait:

--Mais il y a au salon un monsieur qui a demandé à voir

mademoiselle.

--Moi?

--Oui, mademoiselle.

--Qui est-ce?

--Il a bien dit son nom. Je ne l'ai pas retenu. Un docteur.

C'était une fille de la campagne, peu acclimatée encore, et peu

familiarisée avec les figures et les noms de la ville.

--Il ne fallait pas le recevoir, Mélanie, dit Marguerite sur un

ton de reproche. Un jour comme aujourd'hui.

--Bien oui, mademoiselle, je pensais bien. Il n'a pas voulu s'en

aller. Il a une commission à faire à mademoiselle.

Marguerite entra au salon à contre-coeur en gardant son chapeau et

son voile de deuil afin d'inviter l'importun au départ. Elle s'y

trouva en face de Raymond Bercy. Aussi ému que la jeune fille, il

murmura:

--Mademoiselle...

Elle eut un mouvement de recul qu'il surprit et, d'une voix

suppliante, il tenta de la retenir:

--Mademoiselle Marguerite, pardonnez-moi d'être venu. J'ai appris

hier soir votre malheur. Alors...

--Monsieur, dit-elle en s'avançant.

Ce seul mot, prononcé avec fermeté, le rejetait à distance, lui

refusait le droit de la plaindre. Comme son père, elle écartait la

pitié. Déconcerté, son ancien fiancé baissa la tête, et garda le

silence. Plus doucement, elle 'reprit:

--Pourquoi, monsieur, insister pour me voir... aujourd'hui?

Il releva les yeux sur elle et, l'implorant humblement du regard,

il soupira:

--Parce que demain, il serait trop tard.

--Trop tard? demain? Vous avez quelque chose à me dire? S'agit-il

de Maurice?

Elle s'oubliait elle-même et ne songeait pas qu'elle pût être en

cause. Tout lien n'avait-il pas été rompu entre elle et Raymond

depuis un an, du jour où, chez Mme Bercy, elle n'avait pas craint

de briser ses fiançailles pour défendre l'honneur de son nom? Le

jeune homme n'avait rien tenté pour reconquérir son affection et

sa promesse. Les événements s'étaient précipités comme la tempête:

la dénonciation de M. Frasne, la mort de Mme Roquevillard, la

condamnation de Maurice par contumace, la honte et la ruine de la

famille, et, dernière cruauté du sort, la perte de l'aîné, réserve

de l'avenir. C'était plus qu'il n'en fallait pour justifier

l'abandon, l'éloignement, l'oubli. Le privilège du malheur n'est-

il pas de faire le vide? Elle avait dévoré dans la solitude ses

larmes et son affliction. Elle en avait jalousement épuisé

l'amertume sans la partager. De quel droit celui-ci revenait-il

maintenant lui imposer son inutile présence et son inactive

sympathie? Mais sans doute une autre cause le déterminait à cette

démarche. Il savait quelque chose peut-être qui intéressait la

défense de l'accusé. À ce titre, à ce seul titre elle l'excusa

d'avoir forcé la consigne et de s'être introduit dans la maison.

Il ne se pressait point de s'expliquer. Visiblement il était sous

l'empire d'un grand trouble intérieur.

--Parlez, monsieur.

D'une voix blanche, il répondit:

--Il ne s'agit pas de Maurice.

--Alors?

Elle fit un pas vers lui, et repoussa le voile qui gênait ses

mouvements et la dissimulait à demi. Ainsi rapprochée, droite et

rigide, elle lui parut plus distante encore. Entre la robe et la

coiffure noires, le visage ressortait si pâle, avec les yeux

meurtris et les lèvres minces comme un unique trait rouge, que la

sentant lointaine et douloureuse, craignant de ne la pouvoir

fléchir et avide de lui porter le secours de sa tendresse

passionnée, il retint ses larmes, appela tout son courage à lui,

et commença en balbutiant, puis d'une voix qui peu à peu se

raffermit:

--Mademoiselle, écoutez-moi. Il faut que vous m'écoutiez. Après,

vous me comprendrez et vous me pardonnerez. Je devais vous parler,

vous parler aujourd'hui. Votre douleur, je la respecte, je la

ressens. Ne protestez pas, je, vous en prie. Vous ne pouvez pas

m'empêcher de sentir votre peine. Je souffre aussi, moi, depuis le

jour... Et ma souffrance me permet de mieux connaître celle des

autres. Je vous aimais. Ah! ne m'arrêtez pas. Laissez-moi finir.

Oui, je vous aimais. Je n'envisageais mon avenir qu'avec vous.

Mais je rencontrais chez moi tant d'opposition, tant d'obstacles,

à cause... à cause de votre frère. Ma mère, qui est si bonne au

fond, cède à tous les préjugés.

Mon père songeait à ma carrière. Il est homme de science, il vit

dans son cabinet, ou bien auprès de ses malades. À la maison, il

ne gouverne pas. Et moi... Ah! non, je ne veux pas continuer

d'accuser les autres pour atténuer ma faute. J'ai été lâche,

abominablement lâche. Mais j'en ai été bien puni. Je ne vous ai

pas défendue, je n'ai pas su vous défendre.

À plusieurs reprises, du geste, elle avait tenté de l'interrompre.

Redressée et inconsciemment dédaigneuse, elle le regardait en

face. Elle montrait dans l'action cet air de hauteur naturel aux

Roquevillard et qui leur avait valu tant d'ennemis. Mais elle le

corrigeait par la mélancolie voilée des yeux et par l'expression

mystique qu'elle tenait de sa mère:

--Je ne vous avais pas demandé de me défendre, répondit-elle

simplement.

--C'est vrai, Marguerite...

Il abandonnait, dans l'émotion, les formules de politesse, et

l'appelait comme autrefois, du temps qu'il était son fiancé.

--Et même, ajouta-t-il, je vous en voulais de votre mépris.

--Je ne méprise personne, monsieur.

--Vous m'avez tant blessé, rien qu'en me regardant, ce jour où

vous m'avez rendu ma parole. Vous avez été si dure...

--Dure, moi?

Elle prononça presque à mi-voix ces deux mots, estimant inutile

toute réplique, et révoltée intérieurement d'une telle injustice.

--Oui, reprit-il, je ne comprenais pas encore qu'il convient

d'être fier dans le malheur. Je vous maudissais, mais j'avais le

coeur brisé. Et je vous accusais, au lieu d'avouer la misère de

mes doutes, de mes craintes, et mon souci mesquin de l'opinion.

J'ai bien changé, je vous le jure. Maintenant je vous admire, je

vous vénère, je vous adore. Si.

Ne dites rien: laissez-moi achever. J'ai essayé de vous oublier.

Mes parents ont voulu me marier ailleurs, m'établir, comme ils

disent. Je n'ai pas pu. Je n'aime, je ne puis aimer que vous.

--Je vous en prie, monsieur.

--Le peu de bien que je puis faire, c'est vous qui en êtes la

cause. Petit à petit, je m'élèverai jusqu'à vous. Les hommes comme

moi, tous les hommes sont flottants entre le bien et le mal, entre

le dévouement et l'égoïsme. Ils ne réfléchissent pas, ils sont

entraînés par toute la médiocrité de la vie.

Mais il suffit parfois d'un élan pour qu'ils se dépassent. Votre

amour m'a donné cet élan, Marguerite.

Il s'arrêta, attendant un mot d'espoir. Elle baissait les yeux, et

le voile qu'elle ne retenait plus retombait sur l'épaule,

projetait un peu d'ombre sur l'un des côtés du visage. Il murmura

comme une prière:

--Marguerite, rendez-moi votre parole. Acceptez de devenir ma

femme... Je vous aime. Pour toute votre douleur, je vous aime

davantage.

Il la vit toute frissonnante, mais sans hésiter elle répondit:

--C'est impossible. Ne me demandez pas cela.

Interloqué par ce refus quand un reste de vanité le persuadait

encore de la générosité de sa démarche, il eut comme un cri de

détresse:

--C'est le bonheur de ma vie et je ne vous le demanderais pas?

Alors elle vint à lui et sa voix prit une douceur nouvelle pour

lui dire:

--Une autre femme vous donnera ce bonheur. J'en suis sûre. Je le

désire pour vous.

--Il n'est pas d'autre femme que vous à mes yeux.

--Non, non, c'est impossible. Ne me tourmentez pas.

--Impossible, pourquoi, Marguerite? Pourquoi me décourager? Vous

ne m'aimez pas. Un jour, peut-être, je saurai me faire aimer de

vous. Vous secouez la tête? Oh! mon Dieu! m'écarterez-vous sans

une raison?

Elle parut chercher, hésiter, prendre un détour. Anxieux, il

guettait sa réponse:

--Je ne suis plus la jeune fille que j'étais l'an dernier.

--Je ne comprends pas.

--Je n'ai plus de dot.

--C'était cela? Marguerite, je ne mérite plus que vous me traitiez

ainsi. Il y a en vous, dans vos yeux, comme une clarté de vie qui

rayonne. En vous regardant, je sens mon courage, un désir de bien,

et le dédain, l'oubli de toutes les pauvres satisfactions que

peuvent distribuer les choses matérielles. Auprès de cela que vous

me donnez et qui sera ma force, qu'est-ce que la fortune?

--Et si demain...

Comme elle n'achevait pas sa phrase, il répéta:

--Si demain?

--Si demain un plus grand malheur nous atteignait, si demain mon

frère Maurice était condamné?

--Je suis venu aujourd'hui à cause de cette menace. Je voulais

revendiquer l'honneur d'assister votre père demain aux assises

comme un fils. Il me fallait vous rencontrer aujourd'hui.

--Ah! murmura-t-elle interdite.

Par cette seule exclamation il comprit que toute l'indifférence

qu'elle lui témoignait tombait enfin. Sur ce visage pâle dont il

suivait toutes les expressions, il avait distingué subitement la

sympathie, la gratitude, peut-être davantage encore. Le bonheur

était là, incertain, voilé, mais présent. Et cette présence

agitait son coeur.

Marguerite le fortifia dans cet espoir en lui tendant la main:

--Je vous remercie, Raymond, dit-elle sans craindre de l'appeler

par son nom, comme autrefois. Je suis touchée, profondément

touchée.

Ce n'étaient pas tout à fait les paroles qu'il attendait d'elle.

Il la considérait dans une extase inquiète, suppliante. Comme elle

se taisait, il murmura timidement:

--Pourquoi me remercier puisque je vous aime? Il me semble que

vous aimer c'est valoir mieux...

Et il ajouta comme un soupir:

--Marguerite, vous voulez bien être ma femme?

Il lut sur le beau visage exsangue la compassion et la douleur.

--Raymond, je ne puis pas.

--Vous ne pouvez pas? Alors... alors vous en aimez un autre.

--Oh! mon ami.

--Oui, vous en aimez un autre. Un autre qui n'a pas été lâche

comme moi, qui a su vous deviner, vous comprendre, vous mériter,

tandis que moi j'ai perdu mon bonheur par ma faute. C'est juste,

mais cela fait mal quand on aime.

Il eut un sanglot déchirant.

--Raymond, dit-elle tremblante. Je vous en prie, ne parlez pas

ainsi.

--Je ne vous accuse pas. C'est moi le coupable. Et votre bonheur

m'est plus cher que le mien.

--Raymond, écoutez-moi.

Vaincu, l'âme défaillante, il s'était laissé choir brusquement sur

un fauteuil, et se cachant la tête dans les mains, il ne craignait

pas, en pleurant, de donner le spectacle de sa faiblesse. D'un

geste rapide, elle ôta sa coiffure, comme une garde-malade se

libère de vêtements inutiles pour mieux remplir ses fonctions, et

lui prenant les mains, elle les écarta d'autorité.

--Regardez-moi.

Elle commandait, non pas impérieusement à la façon de son père,

mais avec une persuasive douceur. Elle ne se contraignait plus,

elle ne se tenait plus sur la défensive, elle venait à lui en

toute simplicité. Machinalement il subit son ascendant et lui

obéit. Sitôt qu'il l'eut regardée, en effet, il cessa de se

plaindre. La jeune fille était transfigurée. Le regard extatique

semblait illuminer sa pâleur. Elle resplendissait d'une expression

surhumaine, l'expression de ceux qui, au delà des agitations et

des passions, mouvant témoignage de notre vie, ont rencontré la

paix. Elle portait, vivante, la sérénité que l'on voit au visage

des morts qui se sont endormis dans le Seigneur. Il n'y avait plus

trace de douleur sur ses joues exsangues, dans ses yeux meurtris,

mais un calme profond, inaltérable, presque effrayant.

--Marguerite, qu'avez-vous? implora-t-il avec angoisse, comme on

arrête d'un cri son compagnon qui court à l'abîme.

Elle répéta:

--Raymond, écoutez-moi. Oui, j'en aime un autre...

--Ah! je savais bien.

--Un autre dont vous - ne pouvez pas être jaloux. Je ne me

marierai pas, je ne serai la femme de personne. Je suivrai une

autre voie. Pourtant, je suis si imparfaite que tout à l'heure,

lorsque vous me parliez, j'éprouvais de la fierté. Je suis

orgueilleuse encore. C'est un défaut de chez moi. Mais nous avons

été si éprouvés qu'il fallait bien se raidir un peu.

Un frêle sourire se dessina au coin de sa bouche, puis disparut,

comme pour ne pas modifier la pureté des traits immobiles. Elle

reprit, tandis qu'il se taisait, subjugué par la puissance

mystérieuse qui se dégageait d'elle:

--Non, je n'oublierai pas que vous avez choisi l'heure de ma plus

grande détresse pour venir à moi.

Comme un enfant, il se lamenta.

--Je vous aime.

--Il ne faut plus m'aimer, Raymond. Avant le vôtre, j'ai entendu

un autre appel. Je vais vous révéler un secret que nul ne connaît,

pas même mon père. Je n'hésite pas à vous le confier. Gardez-le-

moi. Quand j'ai perdu ma mère, j'ai promis à Dieu de la remplacer

à notre foyer que le malheur avait ravagé.

--N'avez-vous pas empli votre rôle?

--Il n'est pas terminé.

--Le mariage vous empêcherait-il de le remplir? Nous ne

quitterions pas Chambéry.

--On ne se donne pas à demi, Raymond. J'ai renoncé à mon bonheur

personnel. Et du jour où j'y renonçai, je me sentis une grande

force.

Il eut, pour protester, un sursaut de violence.

--Mais c'est insensé, Marguerite. Vous n'avez pas le droit de vous

oublier ainsi vous-même. Après votre père, vous vivrez. Votre

frère, acquitté demain, se fera sa vie sans vous. À quoi bon vous

sacrifier pour de vains scrupules?

--Mon père a été frappé au coeur. Mon frère est toujours en

danger. Ne m'ôtez pas une part de mon courage en me disant que je

leur suis inutile.

Raymond cessa de lutter. Une intuition qui lui venait de

l'expression de Marguerite plus encore que de ses paroles

l'avertissait de la défaite. Pourtant, il essaya de retarder cette

défaite, et d'une voix attendrie et timide, il implora un délai.

--Et si je vous attendais, me repousseriez-vous? Si je vous

demeurais fidèle jusqu'à ce que, votre oeuvre de famille

accomplie, vous consentiez à venir à moi? Je vous aime tant que

plutôt que de vous perdre je saurais être patient. Ce serait cruel

et doux ensemble. Ne le voulez-vous pas?

À cette proposition héroïque et romanesque, les yeux de la jeune

fille cessèrent un instant de répandre leur rayonnement. La

découvrant plus humaine, il crut qu'elle se rapprochait de lui, et

il en conçut un nouvel espoir que les premiers mots de sa réponse

dissipèrent:

--Non, Raymond, je n'accepterai jamais de fonder mon avenir sur

votre douleur. C'est impossible. Vous ne m'avez pas entièrement

comprise. Je me suis donnée à Dieu. Ne cherchez pas à me

reprendre.

--Ah! Marguerite.

--Se donner à Dieu, c'est se donner à tous ceux qui souffrent.

--Je comprends, maintenant. Vous voulez entrer en religion.

--Je ne sais pas encore. Il y a bien des manières de servir Dieu.

Ce que je vous dis, ne le révélez à personne. Vous pleurez. Ne

pleurez pas, Raymond, Dieu vous consolera, comme il m'a consolée.

--Non, pas moi.

Et entre deux sanglots, il l'interrogea:

--Qu'allez-vous faire?

--Tant que mon père vivra, je l'assisterai. Tant que Maurice aura

besoin de moi, je l'aiderai. Au lit de mort de ma mère, je l'ai

promis. Après, je consacrerai mes forces aux malheureux, aux

vieillards, ou bien aux enfants qui n'ont pas de parents. Peut-

être tiendrai-je une école pour les petits pauvres. Je ne sais

pas. Je ne puis pas savoir. Il ne faut pas vouloir trop presser

l'avenir. Il vient de lui-même. Vous voyez: maintenant vous

connaissez tous mes secrets.

--Et moi, murmura-t-il, que deviendrai-je? Vous pensez à soulager

toutes les misères et vous oubliez la mienne.

--Raymond!

--Je suis plus malheureux que les plus misérables. Eux, du moins,

n'avaient pas entrevu leur bonheur, et moi, je suis précipité de

si haut.

--Non, ne me regrettez pas. Je n'étais pas destinée au mariage.

Dieu m'en a avertie, un peu rudement. À vous il a réservé sans

doute une autre femme qui vous rendra plus heureux.

-Vous ne ressemblez à aucune autre femme, Marguerite. Vous n'êtes

pas de celles qu'on oublie. Vous n'êtes pas de celles qu'on

remplace.

L'ombre envahissait le salon avec le soir. Et dans cette ombre où

les contours de la robe noire se confondaient, le visage diaphane

de la jeune fille gardait comme un reste de lumière. Mais cette

lumière animait à peine la pureté des traits et leur pâleur. Il

eût semblé qu'en touchant la joue, on eût craint de sentir, au

lieu de la chaleur de la vie, le froid de la pierre.

--Si, dit-elle, vous m'oublierez. Il le faut, et puis je le

désire.

Il la regardait avec découragement, comme un voyageur contemple la

cime qu'il n'atteindra pas.

--Vous ne pouvez rien sur mon souvenir.

--Alors, souvenez-vous de moi sans amertume, comme d'une soeur

perdue.

--Non, Marguerite, pas sans amertume. Vous m'aviez élevé la

pensée, le coeur. Maintenant, je vais retomber.

Elle s'émut de cette parole, et ce fut d'un ton grave, presque

solennel, qu'elle répondit:

--Si vous m'avez aimée, Raymond, si vous n'avez aimée vraiment,

vous me donnerez la joie suprême de penser que ma vocation, à vous

non plus, n'aura pas été inutile. Vous ne pouvez pas être

désespéré de mon refus: il ne vous atteint pas. Il ne peut ni vous

blesser ni vous amoindrir. Mon souvenir doit vous être doux et non

pas nuire à votre vie. Car je vous ai aimé, mon ami. Je voyais

s'approcher en paix le jour de notre mariage. Et la paix, c'est la

confiance de l'âme, c'est la sécurité de l'avenir. Un orage

imprévu nous a séparés. J'y ai discerné l'appel de Dieu. S'il n'a

pas voulu que je vous apporte le bonheur, s'il vous a éprouvé à

votre tour, laissez-moi croire que cette épreuve même vous

fortifiera, vous grandira, vous ennoblira. Si, tout imparfaite que

je suis, j'ai servi à votre élévation, ne me dites pas que vous

retomberez. Je prierai tant pour vous.

Absorbée dans sa supplication, elle, ne le vit pas qui, d'un lent

mouvement, avait fléchi le genou devant elle, mais elle sentit

tout à coup les lèvres du jeune homme sur sa main:

--Que faites-vous, Raymond? Relevez-vous, je vous en prie.

Elle le regardait à ses pieds, surprise de la résolution nouvelle

qu'elle lui découvrait. Il n'avait plus la figure tourmentée et

douloureuse, seulement sérieuse et triste. Il avait subi, malgré

lui, l'influence de fermeté et de pacification qu'exerce la foi

jusque sur les autres.

--Je n'étais pas digne de vous, murmura-t-il. Mais je vous aimais

tant.

--Relevez-vous, je vous en prie.

Et, relevé, il lui rendit ce dernier hommage:

--Aucun homme ne vous méritait. C'est ma consolation.

Elle détourna la tête, comme pour repousser les louanges:

--Non, mon ami, ne me parlez plus ainsi.

Le sacrifice était achevé. Ils en éprouvèrent comme une sensation

physique, et ils se turent. Pendant ce silence oppressant, chargé

de mélancolie, la servante entra dans la pièce qui s'obscurcissait

tout à fait. Elle eut quelque peine à découvrir sa maîtresse dont

la silhouette se mêlait à l'ombre.

--Mademoiselle, appela-t-elle.

--Q'y a-t-il, Mélanie?

--Ces messieurs sont arrivés.

--Ah! Vous les avez introduits dans le cabinet de Monsieur?

--Oui, mademoiselle.

--Et Monsieur n'est pas rentré encore?

--Non, mademoiselle.

--Priez-les d'attendre quelques instants. Monsieur va rentrer.

Ce retard inexplicable devenait inquiétant. Raymond Bercy devina

que la pensée de la jeune fille s'éloignait de lui.

"Déjà"! songea-t-il.

Tout à l'heure, du moins, quand elle écartait doucement son amour,

il occupait cette pensée et ce coeur. La douleur même qu'elle lui

causait, le rapprochait d'elle, lui était chère puisqu'elle

émanait d'elle. Il la regarda une dernière fois, avec des yeux

désespérés, comme pour mesurer toute l'étendue de sa perte et

lever l'empreinte de son souvenir. Et se décidant, il murmura:

--Adieu, Marguerite.

Elle lui tendit la main.

--Adieu, mon ami. Allez en paix. Dans mes prières de chaque jour,

je joindrai votre nom à ceux de ma famille. Vous le voulez bien?

--Merci. J'avais conçu un grand espoir, et je l'ai moi-même brisé.

De sa voix grave, elle répondit:

--Dieu l'a voulu, et non pas nous. Que Dieu vous garde.

Il s'inclina et il partit. Demeurée seule, elle se cacha le front

dans les mains, puis se redressa. Elle se rendit dans le cabinet

de son père où elle invita MM. Hamel et Bastard à patienter

quelques minutes encore; puis, comme l'anxiété l'étreignait de

plus en plus, elle se disposa à sortir quand elle entendit la clef

qui grinçait dans la serrure. Elle se précipita vers la porte:

--Père, c'est vous, enfin!

M. Roquevillard, qui avait marché vite, s'essuya le front en sueur

malgré le froid.

--Marguerite, ces messieurs sont venus?

--Ils vous attendent.

--Bien, j'y vais.

Dans le corridor éclairé, ils se trouvaient face à face. Après

s'être quittés dans la débilité morale et le découragement, ils

s'étonnèrent de rencontrer sur le visage l'un de l'autre une

sortie de sérénité victorieuse de la douleur et de la crainte,

l'illumination spirituelle que donne la confiance. L'un avait

entendu l'appel du passé venu du fond permanent des générations,

et l'autre la voix de Dieu.

Les Roquevillard · 第 39 / 55 题