Il importait de prendre une décision. Accablé depuis la veille par
la perte de son fils dont il savait, par une pièce laconique et
officielle, qu'il était mort au service de la patrie loin de tout
secours, dans un poste avancé, M. Roquevillard n'avait pas même la
suprême consolation de se rassasier de sa douleur. Hubert, parti
aux colonies pour chercher le danger et relever le nom compromis,
était la dernière victime expiatoire de l'erreur de Maurice
oublieux de la famille. Or, Maurice, le lendemain, comparaissait
aux assises, et l'on se débattait toujours dans les difficultés
voulues de sa défense. Sans doute, le sacrifice du patrimoine ne
pouvait être vain. Sans doute, la réparation du préjudice rendait
l'acquittement sinon certain, du moins probable, et renversait les
chances au profit de l'accusé. Mais cet acquittement même, il ne
fallait pas qu'il fût arraché à la faveur ou à la pitié. Pour
reprendre sa place au foyer, dans la cité, au barreau, pour
continuer une tradition et la transmettre à son tour, le
jeune homme devait sortir du Palais de Justice lavé de tout
soupçon injurieux, déchargé de toute faute contre la loi et contre
l'honneur. Et comment l'obtenir sans prononcer le nom de Mme
Frasne? Il est vrai que M. Bastard, après la vente de la Vigie,
était revenu sur son refus de plaider.
--ça vous coûte plus cher que ça ne vaut, avait-il dit à son
confrère avec son cynisme professionnel. Mais cette générosité
attendrira les jurés. Ces gens-là, qui tondraient sur un oeuf et
tueraient pour un poirier, pleureront comme des veaux en apprenant
que vous avez vendu votre terre pour désintéresser la victime. Ils
seraient bien capables, à la réflexion, de condamner quand même, à
cause du mauvais exemple que vous donnez, si la belle opération de
M. Frasne, dévoilée à l'audience en argument final, n'était
destinée à les précipiter dans une envie furieuse et favorable.
Car il estimait peu la justice et l'humanité. Il connaissait le
dossier, il s'offrait. Par sa réputation il s'imposait. À cinq
heures il devait une dernière fois s'entendre dans le cabinet de
M. Roquevillard avec celui-ci et M. Hamel sur les grandes lignes
de sa plaidoirie. Cependant le père de Maurice n'avait pas
confiance dans cet art théâtral et sceptique pour soutenir la
cause de sa race.
Après le déjeuner auquel sa fille et lui touchèrent à peine, il se
leva pour sortir. Entre ces murs sa douleur trop pesante
l'étouffait. Dehors, il réfléchirait mieux. L'air vivifierait ses
pensées, ses forces épuisées, son énergie vaincue. Comme il
gagnait la porte, Marguerite l'appela:
--Père.
Il se retourna, docile. Depuis la mort de sa femme, avant même,
elle était sa confidente, son conseil, la suprême douceur d ses
jours. Le départ du petit Julien, emmené à Lyon par Charles
Marcellaz le lendemain du conseil de famille, les avait laissés
seul en face l'un de l'autre, dans la maison peu à peu vidée.
Cette nuit encore, ils l'avaient passée ensemble presque jusqu'au
matin, à parler d'Hubert, à pleurer, à prier. Quand elle fut près
de lui, il posa lentement la main sur ses beaux cheveux. Elle
comprit qu'il la bénissait tout bas sans parler, et ses yeux, si
vite voilés, si accoutumés aux larmes, se mouillèrent une fois de
plus.
--Père, reprit-elle, qu'avez-vous décidé pour Maurice?
--Bastard est prêt à le défendre. À cinq heures il viendra ici
avec M. Hamel. Je vais préparer à l'air mes dernières
instructions.
--Vous n'avez pas besoin que je vous accompagne?
--Non, petite. Sois sans inquiétude sur moi. Je travaillerai en
marchant. Nous n'avons pas le loisir d'ensevelir nos morts. Les
vivants nous réclament.
--Alors moi, je vais à la prison, murmura la jeune fille.
--Oui, tu _lui_ apprendras le malheur.
--Pauvre Maurice, comme il va souffrir!
--Moins que nous.
--Oh! non, père, autant que nous et plus que nous. Il s'adressera
des reproches.
--Il le peut. Hubert est parti à cause de lui.
--Justement, père. Nous pleurons, nous sans retour sur nous-mêmes.
Ne lui dirai-je rien de votre part?
--Non, rien.
--Père...
--Dis-lui... dis-lui qu'il se souvienne qu'il est le dernier des
Roquevillard.
Il sortit, passa devant le château et gagna la campagne. C'était
un beau jour d'hiver et le soleil brillait sur la neige.
Machinalement, il prit la route de Lyon qui conduisait à la Vigie,
et qui était sa promenade habituelle. Elle traverse le bourg de
Cognin et, après les scieries du pont Saint-Charles, s'engage,
entre les coteaux de Vimines et de Saint-Cassin, contreforts de la
montagne de Lépine et du Corbelet, dans un long défilé qui aboutit
à la passe des Échelles. Parvenu à cet endroit, M. Roquevillard,
absorbé dans sa méditation, suivit à gauche le chemin rural qui
desservait son ancien domaine. Il traversa le vieux pont jeté sur
l'Hyères, mince filet d'eau coulant entre deux bordures de glace
et dont les peupliers et les saules dépouillés ne cachaient plus
le cours. Après un contour il se trouva dans un pli de vallon
désert que fermaient les pentes de Montagnole dont le clocher se
profilait sur le ciel. Mais il ne remarqua pas sa solitude. Au
contraire, il marcha plus allègre et sentit un allégement à sa
douleur. N'était-il pas chez lui, chez lui des deux côtés? Et la
bonne terre ne lui apportait-elle pas le réconfort de sa vieille
et sûre amitié, des souvenirs d'enfance dont elle conservait la
grâce, de tout le passé humain qui l'avait refaite après la
nature? À gauche, ce vignoble aux ceps ensevelis dont il ne
distinguait que les piquets reliés par leurs fils de fer, il
l'avait encore vendangé à l'automne.
À droite, au delà du ruisseau qui sert de limite aux deux communes
voisines, ce coteau dégarni qu'un seul arbre dominait, c'était le
bois de hêtres, de fayards et de chênes qu'il avait acquis de son
épargne pour arrondir sa propriété, et dont il avait ordonné la
coupe. Au bout de la montée il atteindrait la maison qu'il avait
restaurée et dont la: vétusté même témoignait de la durée de la
race et de son goût de la solidité. Il entrerait à la ferme, il
caresserait les enfants, il boirait un petit verre de l'eau-de-vie
qu'il distillait lui-même avec la fermière qui ne redoutait point
l'alcool, et surtout il embrasserait du regard le vaste horizon
dont les formes tourmentées des monts, les plaines fertiles, un
lac lointain composaient les lignes immobiles, et inspiratrices,
puis l'horizon plus restreint de la Vigie et de ses diverses
cultures.
Ainsi, distrait, il marchait. Sur le sol familier, son pas
reprenait l'allure vive d'autrefois, du temps qu'il se sentait
jeune en dépit des ans puisqu'il était heureux, entouré, appuyé.
Brusquement, il s'arrêta:
"Ici, avait-il pensé tout à coup, je ne suis plus chez moi. La
Vigie est vendue. Les Roquevillard n'y sont plus les maîtres. Que
viens-je y faire? Allons-nous-en."
Et il rebroussa chemin, la tête basse, comme un vagabond surpris
dans un verger.
Il s'arrêta au ruisseau qui séparait Cognin de Saint-Cassin. Il le
franchit et se trouva, cette fois, sur le morceau de terre qui,
sans lien étroit d'exploitation avec le domaine, n'avait pas été
compris dans l'acte de vente et demeurait désormais sa seule
fortune immobilière. Au bas de la pente il s'arrêta un instant
pour reprendre son souffle, comme une troupe en retraite qui
rencontre un abri. Puis il commença de gravir le coteau, non sans
peine, car il glissait et devait enfoncer sa canne pour se
maintenir. Le sentier, mal frayé, finissait par se perdre tout à
fait. Alors il se dirigea sur l'arbre qui se découpait, solitaire,
au sommet de la colline. C'était un vieux chêne qu'on avait
respecté, non pour son âge ni pour l'effet de sa taille et de son
essor, mais pour un commencement de pourriture qui en avilissait
le prix. Ses feuilles tenaces, toutes resserrées et
recroquevillées comme pour mieux se défendre, refusaient, même
desséchées, de quitter les branches, et leur teinte de rouille, çà
et là, apparaissait sous le givre. Le long de la pente, les troncs
coupés que les bûcherons n'avaient pas eu le temps d'emporter
avant l'hiver gisaient comme des cadavres dans la neige, les uns
vêtus de leur écorce, les autres déjà nus.
Enfin M. Roquevillard parvint à son but. Il toucha de la main,
comme un ami, l'arbre qui l'avait attiré jusque-là. Et il en
admira la grandeur et la fierté.
"Tu es comme moi, songeait-il en s'épongeant le front. Tu as vu
frapper tes compagnons et tu demeures seul. Mais nous sommes
condamnés. Le temps sera la hache qui nous abattra bientôt."
Il s'était un peu attardé en montant. Bien que l'après-midi ne fût
pas avancé, le soleil inclinait déjà vers la chaîne de Lépine. Les
jours en décembre sont si courts, et la proximité de la montagne
les raccourcissait encore. De la colline, il commandait presque le
même horizon que de la Vigie: en face le Signal, en bas la fuite
du val des Échelles, et sur la droite, au fond, après la plaine,
le lac du Bourget, la chaîne du Revard, le Nivolet aux gradins
réguliers. La neige atténuait les contours, confondait les plans,
adoucissait, uniformisait le paysage. Les menaces du soir la
teintaient d'un rose délicat. C'était, sur les choses, comme un
frisson de chair.
Malgré la pureté du ciel, M. Roquevillard sentit le froid et
boutonna son pardessus. Maintenant que la marche ne l'échauffait
plus, il retrouvait son âge et sa peine. Pourquoi avait-il gravi
ce coteau dont la pente, avec ses arbres abattus qui jonchaient le
sol blanc, lui apparaissait semblable à un cimetière? Venait-il
ici, en face du vieux domaine abandonné après l'effort
conservateur de plusieurs siècles, contempler sa ruine et mener le
deuil de ses espérances? Il pouvait distinguer, de l'autre côté du
vallon, les bâtiments et les terres qui, par héritage, lui avaient
appartenu. La maison qui, l'année précédente, abritait encore
toute la famille rassemblée et joyeuse, était close maintenant, et
jamais plus il n'y rentrerait.
Sur ce tertre dépouillé, funéraire, le silence et la solitude
l'environnaient. Autour de lui, en lui, c'était la mort. Et comme
un chef vaincu, après la bataille, fait l'appel, il évoqua une à
une ses douleurs: sa femme épuisée, achevée par le chagrin; sa
fille Félicie donnée à Dieu, partie au delà des mers, perdue pour
lui; Hubert son fils aîné, son meilleur fils, frappé en pleine
jeunesse, loin de France, loin des siens; Germaine, fuyant le pays
natal, Marguerite vouée au célibat par sa pauvreté, et le dernier
des Roquevillard, celui de qui l'avenir de la race dépendait,
retenu en prison sous une accusation infamante, menacé d'une
condamnation même après le sacrifice du patrimoine. Vainement il
avait consacré soixante années au culte de la famille. La famille
décimée, accablée par la faute d'un unique descendant, gisait au
pied de la Vigie, comme ces troncs coupés qui trouaient la neige.
À lui, dont la force et la foi robustes promettaient la victoire,
revenait la honte de la défaite.
Dans son découragement, il s'appuya au chêne comme à un frère
d'infortune. Il eut un long gémissement désespéré, celui de
l'arbre qui, sous les coups répétés de la cognée, oscille tout à
coup et va choir. Le ciel et la terre, aux couleurs calmes,
immobiles, n'entendaient pas sa plainte. Et il se sentit
abandonné.
Deux larmes coulèrent sur ses joues. C'étaient de ces larmes
d'homme, rares et émouvantes parce qu'elles sont un aveu
d'humilité et de faiblesse. À cause du froid, elles descendaient
lentement, à demi gelées sur la chair sans chaleur. Il ne songeait
pas qu'il pleurait. Il ne le comprit qu'en apercevant une forme
humaine qui, lentement, à son tour, gravissait la pente. Et pour
ne pas être surpris dans sa douleur, il s'essuya les yeux. La
forme noire était une vieille femme qui ramassait du bois mort
pour en faire un fagot. Penchée sur le sol blanc, elle ne le
voyait pas. Quand elle fut près du chêne, elle se redressa un peu
et le reconnut.
--Monsieur François, murmura-t-elle.
--La Fauchois.
Elle s'approcha encore, posa son fardeau, chercha ce qu'elle
pouvait bien dire, et ne trouvant rien, elle se mit à sangloter,
non pas silencieusement, mais tout haut.
--Pourquoi pleures-tu? lui demanda M. Roquevillard.
--C'est pour vous, monsieur François.
--Pour moi?
--Oui.
Il n'avait jamais confié sa peine à personne. Sa fierté distante
écartait la commisération. Pourtant, il accepta celle de la
vieille pauvresse, et lui tendit la main.
--Tu as su mes malheurs?
--Oui, monsieur François.
--Le dernier?
--Oui... par un de Saint-Cassin qui est revenu ce matin de la
ville.
--Ah!
Ils se turent, puis la Fauchois recommença de se lamenter à haute
voix. Le silence dans la douleur est contraire aux natures
primitives.
--M. Hubert, si gaillard, si jeunet, et gentil avec tout le
monde... À la cuisine il venait regarder les plats et riait avec
nous... Et Madame... Madame, c'était une sainte du bon Dieu. Tout
ça, monsieur François, c'est de la graine de paradis.
M. Roquevillard, immobile, muet, enviait les morts qui se
reposaient. Déjà la Fauchois, bavarde, reprenait:
--Et M. Maurice, on vous le rendra?
Et tout bas, avec cette peur de la justice, fréquente dans le
peuple, elle ajouta:
--C'est demain qu'il passe.
Il la vit se signer comme pour implorer le secours divin.
Involontairement il se souvint de la fille de cette femme qui
avait été condamnée pour vol, et il s'en informa avec douceur, car
son âme éprouvée ne connaissait plus le mépris:
--Et ta fille, en as-tu de bonnes nouvelles?
--Elle m'est revenue, monsieur François.
--Elle a bien fait.
--Oh! elle n'y a pas de mérite. C'est la nécessité. Elle est
revenue de Lyon toute malade. Elle ne veut pas guérir.
--Qu'a-t-elle?
--C'est à la suite de ses couches.
--De ses couches? S'est-elle mariée?
--Non, monsieur François. Seulement elle a un enfant. Un petiot
mignon et vif qui frétille tout le long du jour. Je ne voulais pas
le voir, cet ange. Vous comprenez, à cause de la honte. Et quand
je l'ai vu, d'une risette il m'a tourné les sangs. Maintenant,
c'est tout mon plaisir.
--Est-ce une fille?
--Une fille? Vous voulez dire un garçon, un gros garçon bien dodu.
--C'est bien des charges pour toi.
--Pour sûr. Mais quand je rentre, je vois ce gosse qui biberonne
et ça me fait l'effet d'un verre de votre vin. Une chaleur et du
goût à vivre.
--Tu es déjà vieille pour travailler.
--Justement. Je ne suis plus bonne qu'à ça.
Ainsi, de sa misère même, elle tirait des consolations, et le
malheur apportait à ses derniers jours un suprême intérêt.
Distrait de son propre chagrin par ce récit, M. Roquevillard
admira la pauvre femme qui, sans le savoir, lui donnait un exemple
de pardon et de courage. Elle se pencha pour recharger son fagot
sur l'épaule.
--Au revoir, monsieur François.
--Où vas-tu?
--À Cognin, porter mon bois au boulanger.
--Attends.
Il voulut, pour l'assister dans sa détresse, lui donner une pièce
de cinq francs, mais elle refusa.
--Prends, te dis-je.
--Monsieur François, maintenant, la Vigie, ce n'est plus à vous, à
ce qu'ils racontent.
Le front de l'avocat se rembrunit.
--Non, la Vigie n'est plus à moi. Prends tout de même. Cela me
portera bonheur.
Elle comprit qu'elle l'humilierait par un refus et tendit la main.
Elle descendit la pente en pliant sur les jambes à chaque, pas
afin de ne pas glisser. Il la regarda qui diminuait jusqu'à n'être
plus qu'un point noir dans le fond du val. Et il se retrouva seul,
mais différent. Cette pauvresse venait de lui rendre au centuple
le secours d'énergie qu'il avait pu lui donner l'année précédente
aux vendanges.
Le soir, pendant ce colloque, était venu. Il se faisait dans la
nature immobile et comme figée sous la neige, ce recueillement
solennel et mystérieux qui précède la fuite du jour. Les contours
des montagnes se fondaient avec le bord du ciel pâle. Aucun bruit
ne troublait le silence, plus impressionnant dans son indifférence
que le déchaînement d'une tourmente.
Au bas de la colline, le petit ruisseau glissait sournoisement
sous une mince couche de glace qui, rompue, se reformait. La
terre, d'une seule teinte, paraissait ensevelie dans sa blancheur,
comme un joyau dans l'ouate.
M. Roquevillard fixait la Vigie fermée, déserte, veuve de la race
qui l'avait conquise. Cette vue l'attirait, le fascinait. La
Fauchois avait réveillé en lui l'instinct de lutte, éloigné de lui
le désespoir. Le chef de famille écartait la douleur pour songer à
l'enfant dont il avait la charge. Il cherchait un moyen de le
sauver. Mais son regard, qui implorait comme une supplication, se
heurtait à cet enveloppement froid et cruel de l'espace clair et
sans paroles, sans aucune de ces paroles que prononcent les
saisons de vie, le printemps, l'été, et l'automne même. Comment
défendre son fils avec le seul passé? Quel concours attendre de la
terre abandonnée, de la race descendue au tombeau? Et tout haut,
il répéta les mots que M. Bastard lui avait dits en lui apprenant
que l'accusé refusait de discuter l'accusation:
--On ne plaide pas avec les morts.
Le soleil qui touchait la ligne de faîte jeta son dernier éclat.
Aux pentes des monts, la neige accumulée parut tressaillir sous
ses feux, et comme réveillée d'une léthargie s'empourpra. Enfin,
l'horizon immobile s'animait sous la lumière. Silencieux et
immaculé, il consentait à sentir la vie et à l'exprimer. La terre
frémissante se séparait nettement du ciel dont le bleu pâle se
tintait de mille nuancés où dominait l'or. Et plus près, le givre
qui recouvrait les arbres et les buissons refléta les rayons du
couchant comme ces pierres qui résument en un tout petit espace la
clarté des lustres.
Les yeux fixés sur la Vigie, M. Roquevillard assistait à ce
phénomène de résurrection. Aux caresses du soir, pour quelques
instants la nature renaissait. Le sang de nouveau circulait sur
son visage de marbre. Le long des vignes, au sommet du coteau
atteint plus directement par les flèches presque horizontales du
soleil, au lieu d'un terrain uniforme dans sa blancheur, le
propriétaire dépossédé distinguait maintenant, reconnaissait les
mouvements du sol qui lui rappelaient l'emplacement des cultures,
et voici que de-ci, de-là, les arbres, --hauts peupliers calmes et
fiers comme des palmes droites, tilleuls aux branches en fusées,
minces bouleaux, châtaigniers massifs, délicats arbres fruitiers
aux membres chétifs et pourtant si experts à porter leur charge,--
tout à l'heure anonymes et brouillés, lui parurent surgir comme
des personnages.
Et il ne sentit plus son isolement, car il nomma ces fantômes.
Avec une émotion croissante, il évoqua toutes les générations
successives qui avaient défriché ces terres, bâti cette maison de
campagne, cette ferme, ces rustiques, fondé ce domaine depuis la
première blouse du plus ancien paysan jusqu'aux toges du Sénat de
Savoie, jusqu'à sa robe d'avocat. Le plateau qui s'étendait à sa
hauteur, en face de lui, était occupé comme un fort, par la chaîne
de ses ancêtres qui, avec le blé, le seigle, l'avoine, et les
vergers et les vignes, avaient implanté sur ce coin de sol une
tradition de probité, d'honneur, de courage, de noblesse. Et comme
les produits du patrimoine en répandaient au loin la réputation,
cette tradition rayonnait sur la cité que là-bas, au fond du
cirque de montagnes, l'ombre commençait d'envahir, sur la province
qu'elle avait servie, protégée, illustrée
même à certaines heures historiques, et jusque sur le pays dont la
force était faite de la continuité et de la fermeté de ces races-
là.
Et il répéta pour la seconde fois:
"On ne plaide pas avec les morts."
Mais il ajouta aussitôt:
"Avec les morts, non, mais avec les vivants. Ils sont là, tous.
Pas un ne manque à l'appel. La terre s'est ouverte pour les
laisser passer. Ce vallon qui nous sépare, je le franchirai. Je
veux les rejoindre."
Et il mesura le creux du val déjà noir, comme si tous ces fantômes
s'y étaient massés.
L'ombre s'emparait de la nature. Déjà toute la plaine lui
appartenait. Elle montait. Les montagnes la défiaient encore, et
spécialement le Nivolet en étages qui, faisant face au couchant,
on recevait toute la flamme, et dont la neige pourpre et violette
semblait échauffée comme un métal en fusion.
Penché vers le bas de la colline, M Roquevillard suivait cet
effort. Et tout à coup, il tressaillit de tout son être. Avec
l'ombre, les ombres montaient, toutes les ombres. Elles avaient
quitté la Vigie, elles venaient. Tout à l'heure c'étaient elles
qu'il avait vues groupées au fond du vallon. Elles lui apportaient
leur présence, leur assistance, leur témoignage. Il y en avait sur
toutes les pentes.
C'était comme une armée qui se ralliait autour de son chef debout
au pied du chêne. Et quand toute l'armée fut rassemblée, il
l'entendit qui lui réclamait la victoire:
"Nous avons travaillé, aimé, lutté, souffert, non point dans un
dessein personnel, pour un but atteint ou manqué par chacun de
nous, mais à une fin plus durable et qui nous dépassait, en vue de
la famille. Ce que nous avons réservé pour le fonds commun, nous
te l'avons confié pour le transmettre. Ce n'est pas la Vigie. Une
terre s'acquiert avec de la sueur et de l'ordre. C'est l'âme de
notre race que tu portes en toi. Nous avons confiance en toi pour
la défendre.
Que parlais-tu, dans ton désespoir, de solitude et de mort? De
solitude? Compte-nous et dis-nous d'où tu viens. De mort? Mais la
famille est la négation de la mort. Puisque tu vis, nous sommes
tous vivants. Et quand tu nous rejoindras à ton tour, tu revivras,
il faut que tu revives dans tes descendants. Vois: à cet instant
décisif, nous sommes tous là. Soulève ta douleur comme nous avons
soulevés la pierre de nos tombes. C'est toi, entends-tu, à qui est
réservé l'honneur de défendre, de sauver le dernier des
Roquevillard. Tu parleras en notre nom. Après ta tâche accomplie,
tu pourras nous rejoindre dans la paix de Dieu..."
M. Roquevillard, de la main, s'appuya au chêne. L'ombre assiégeait
le Nivolet dont le gradin supérieur que surmonte une croix
flamboya encore avant de s'éteindre. Alors il connut un grand
calme intérieur et accepta la mission qu'il recevait du passé.
"Maurice, ton défenseur, ce sera moi... Et je ne prononcerai pas
le nom de Mme Frasne."
Comme il abandonnait l'arbre, il considéra l'emplacement qu'il
quittait:
"Là, pensa-t-il, je rebâtirai... Moi ou mon fils."
V