Édith, couchée, se souleva sur le bord du lit et s'accouda pour
regarder son amant qui achevait sa toilette. Il avait posé la
lampe à terre afin qu'elle ne reçût pas la lumière que l'abat-jour
étouffait.
--Pourquoi te lèves-tu si matin? lui demanda-t-elle d'une voix
endormie et les yeux mal ouverts.
--Je n'ai plus sommeil. Le jour vient.
Il souffla la lampe. Une mince clarté, au bout d'un instant,
filtra entre les persiennes.
--C'est la nuit, Maurice.
--Ne vois-tu pas un peu de jour?
--Ce n'est pas le jour. Il y a clair de lune.
--Repose encore, Édith. Tu en as le temps.
--Oui. Je suis si lasse, si délicieusement lasse.
Elle se laissa retomber sur l'oreiller et ferma les paupières.
Même dans le sommeil, elle gardait un air de passion. Il
s'approcha du lit, se pencha, sur elle, et à l'incertaine lueur
qui venait de la fenêtre, il considéra son visage.
Cette petite flamme du regard qui animait ma vie, songeait-il,
pour moi elle est éteinte. Je ne la verrai plus briller. Je ne
vois pas le mouvement du sang sur les joues, ni la lumière sur les
dents, bien que les lèvres soient entr'ouvertes, à peine l'arc de
la bouche, le dessin du nez, la sombre masse des cheveux dont je
sens le parfum. Et son corps est perdu pour moi..."
Il s'attendrissait, dangereusement. La tentation lui vint de
rester. Il se baissa, effleura le front dont il sentit la douce
chaleur. Elle sourit vaguement en gardant les yeux clos. Et il
sortit de la chambre.
Dans le corridor de l'hôtel, il ne rencontra qu'un garçon qui
bâillait en frottant le parquet, et qui ne prêta pas d'attention à
sa tenue. Il emportait pour tous bagages un sac à main, un
pardessus d'hiver et sa canne.
Pour gagner la gare d'Orta, le plus court était de traverser le
Mont Sacré. La lune, qui pâlissait devant les menaces du matin,
pénétrait, comme avec crainte et mystère, dans le bois à demi
dépouillé. Entre les troncs élancés des pins et des mélèzes, ses
lueurs glissaient jusqu'aux feuilles mortes qui jonchaient le sol,
se posaient sur les façades des chapelles. Lorsque Maurice fut
parvenu devant la quinzième, il leva la tête et s'arrêta. Les
sveltes colonnettes se détachaient en blanc, et l'une ou l'autre
se reflétait en ombre noire sur le mur.
Il monta les marches et se retourna pour embrasser d'un dernier
coup d'oeil le paysage familier. La margelle du puits, les formes
claires de quelques-uns des sanctuaires surgissaient autour de lui
comme des apparitions. Il distinguait en face les montagnes
sombres, et de chaque côté de la colline, des parties du lac. Déjà
il ne pouvait plus apercevoir l'hôtel du Belvédère que supprimait
la pente. C'était cela, pourtant, qu'il cherchait. Ces pierres
qu'il foulait, ces arbres, ces chapelles et tous ces contours
indécis à qui, tout à l'heure, le soleil restituerait leur valeur,
il les emportait dans sa mémoire. Tant qu'il aurait la force de se
souvenir, il les reverrait dans leur intégrité, non pour leur
grâce particulière, mais comme le décor accessoire qui se
subordonne à la figure principale. À distance, cette figure
principale, fleur unique de sa jeunesse, exerçait encore sur lui
une fascination. Au lieu de fuir, de fuir sans regarder en
arrière, il demeurait immobile, à cette place qu'elle
affectionnait et qu'elle était venue occuper, ses roses dans les
mains, la veille de leur anniversaire, le dernier jour de leur
bonheur.
Dans _leur_ chambre, elle dormait, délicieusement lasse. Dans une
heure, dans deux heures, peut-être plus tôt, quand elle se
lèverait pour le rejoindre, elle trouverait sur la table à coiffer
la lettre meurtrière qui lui annoncerait, avec des mots de
tendresse, la séparation. Elle ne comprendrait pas tout de suite.
Les papiers contenus dans l'enveloppe la renseigneraient mieux.
C'étaient la note de l'hôtel acquittée, quelques billets de banque
et les reçus de dépôt donnés à son nom par la Banque
internationale de Milan, complétés par le chèque de Marguerite
Roquevillard que Maurice avait endossé. Là elle reconnaîtrait
l'intervention qui la brisait. La famille qu'elle avait vaincue
lui reprenait son amant. Alors elle pousserait un grand cri de
douleur. Si loin qu'il serait d'elle, il l'entendrait toujours
retentir en lui-même...
Au bois, la lumière de la lune se dissipait dans celle du matin.
L'heure passait. Appuyé à l'une des colonnes, Maurice ne pouvait
se décider à partir.
"Où donc, se disait-il, ai-je pris le courage de briser son coeur
et le mien? Elle es là, tout près de moi encore. Si je rentrais,
elle ne saurait pas. Son réveil serait doux et léger. Mais non, je
ne la reverrai jamais plus. Il est des liens que l'amour ne peut
pas supprimer. Le bonheur, je le comprends, n'est pas un droit. Je
la torture et je l'aime. Le mal qu'elle m'a fait était
involontaire.
Je ne me souviens plus que d'avoir senti la vie auprès d'elle à
chaque minute, et pourtant avec elle je ne puis plus vivre...
Édith, te rappelles-tu le passé? Tu m'as donné des fleurs le
premier soir. Et puis, tu m'as donné tes lèvres, comme tes fleurs,
sans hésiter. Lorsque tu m'as dit: "Je serai à toi, mais à toi
seul, quand tu voudras", j'ai senti d'avance tes caresses qui se
sont incorporées à ma chair. Ah! parce que tu es trop sensible aux
caresses, parce que maintenant même que tu vas souffrir par ma
faute, ta faiblesse me fait trembler pour l'avenir, ne crois pas
que je t'aime moins, et de savoir que par là je puis te perdre un
jour, Édith, je ne devrais pas le penser, mais peut-être je t'aime
davantage encore... Quel souvenir garderas-tu de moi? Entre deux
automnes a tenu notre amour. Tu préférais cette saison où la
nature s'exalte. Je retrouvais son or dans tes yeux, et sa fièvre
dans tes bras. Je découvrais en elle un voluptueux enthousiasme.
Maintenant, je la vois pareille aux chrysanthèmes du cimetière
d'Orta. Elle cachait la mort. Oui, la mort, comprends-tu? Je ne
t'ai pas dit adieu, et c'est fini. C'est comme la mort pour nous.
Tu pleureras, tu parleras, tu marcheras, tu seras pour d'autres un
être vivant, un être de grâce et de jeunesse; mais pour moi qui ne
saurai plus rien de toi, tu seras morte. Et mieux vaudrait que tu
fusses morte, en effet tu ne me maudirais pas, moi qui t'aime et
qui dois égorger notre amour..."
Le sifflet d'un train l'arracha brutalement à cet état de
désespoir où peu à peu sa volonté s'alanguissait. Avait-il laissé
passer l'heure? Non, ce devait être l'express qui descend à Novare
et qui précède de quelques minutes celui qui monte à Domodossola.
Cet appel opportun le rendait à sa décision. Il abandonna la
chapelle, traversa le bois en courant, et gagna la gare. Sur les
monts, le matin naissait et la lune se désagrégeait dans l'espace.
Il prit un billet pour Corconio, station toute voisine d'Orta,
mais dans le sens opposé à la direction qu'il allait suivre, afin
d'empêcher les recherches d'Édith qui peut-être essaierait de le
rejoindre. En route, il prétexterait une erreur.
Jusqu'à Omegna, la voie ferrée longe de haut le petit lac. Dans le
wagon, Maurice s'assit au rebours et se pencha à la portière afin
que son regard prît l'empreinte de ces lieux qui lui
appartenaient. Au jour levant, les eaux se moiraient de légers
frissons. Les arbres de la presqu'île montraient leurs fûts
élancés et l'essor de leurs branches. Là, il avait connu le
bonheur. Le train quitta Omegna. En vain il tenta d'apercevoir
encore Orta Novarese, de retenir avec ses yeux, avec son coeur, ce
paysage qui fuyait. Les secondes qui accroissaient la distance
tombaient comme des pierres au gouffre. Une à une il entendait
leur chute.
Une heure plus tard il arrivait à Domodossola, petite ville
italienne appuyée aux grandes Alpes, que baigne la Tosa rapide et
verte en amont du lac Majeur. De là part la diligence qui relie
l'Italie à la Suisse en traversant le col du Simplon. Avec de bons
attelages et des relais bien échelonnés, elle parcourt en douze
heures les soixante-quatre kilomètres qui séparent le val d'Ossola
de la vallée du Rhône.
La traversée coûte près d'un louis. Pour s'acquitter complètement
envers Édith, Maurice avait presque épuisé ses ressources. Il
avait consulté les indicateurs. Par Turin, le trajet était plus
cher. Quand il aurait payé le parcours en troisième classe d'Orta
à Domodossola et de Brieg à Chambéry, il ne devait plus lui rester
en poche, d'après ses calculs, que le prix de trois ou quatre
repas très modestes. C'était véritablement le retour de l'enfant
prodigue. La pénurie qui l'assimilait aux humbles ouvriers avec
lesquels il partageait son compartiment, il la supportait sans
déplaisir. Par de mesquins soucis, elle le détournait de sa peine.
D'ailleurs, il n'avait pas d'inquiétude réelle. Il savait comment
on opère pour économiser la voiture et les coûteux hôtels de
Brieg. Au sommet du col, l'hospice du Simplon, comme celui du
Grand-Saint-Bernard, donne l'hospitalité gratuite aux pauvres gens
qui passent la montagne, et les touristes eux-mêmes en profitent
sans vergogne. Son voisin, un Piémontais qui connaissait le pays,
acheva de le renseigner: "L'hospice est toujours ouvert. Le jour
et la nuit, la nuit et le jour. La nuit, on entre, on cherche une
chambre au premier étage sans demander rien à personne."
Ainsi les difficultés du voyage se simplifiaient. Il franchirait
le Simplon à pied, et coucherait à l'hospice. À Domodossola, point
extrême de la voie, il descendit du train et passa fièrement à
côté de la diligence qui stationnait devant la gare et qui, une
fois chargée, ne tarda pas à l'atteindre au trot de ses cinq
chevaux dont l'ardeur est toute fraîche au début de l'interminable
ascension. Le conducteur évalua du regard ce jeune homme bien vêtu
qui tenait un sac à la main et ne craignait pas d'user ses
souliers. Il mit son attelage au pas, fit claquer son fouet pour
attirer l'attention, et du geste galant dont on offre un bouquet à
une dame, il offrit une place libre dans le coupé.
--Merci, répondit Maurice, je vais à pied.
--Impossible, impossible à des jambes de _seigneur_. Et quel
retard! je suis sûr que la _signorina_ vous attend.
--Personne ne m'attend.
--Ah! tant pis. Un bon feu, une soupe chaude et une femme, c'est
agréable à l'arrivée.
Et ramassant les rênes, il secoua ses bêtes. Bientôt la voiture
fut hors de vue. Rendu à l'isolement, Maurice continua sa route.
Lentement il s'élevait au-dessus du val. Avant d'entrer dans les
étroites gorges des Alpes, il cueillait, en se retournant, les
derniers sourires de la grâce italienne. Sur la plaine sinueuse
qu'arrosait la Tosa, elle fleurissait, et sur les pentes boisées,
même sur les rampes abruptes que décoraient des buissons d'or. Au
soleil, il était visible que ce pays cherchait à plaire en dépit
des sévérités de la montagne. Les paysannes qui descendaient à la
messe --c'était un dimanche--portaient des fichus de couleur qui
leur retombaient en pointe sur le dos, et des jupes courtes et
bariolées. Les premières, elles saluaient les passants d'un gentil
bonjour dont le jeune homme s'attendrissait. Il avait l'impression
qu'il s'exilait volontairement. Édith n'était-elle pas sa patrie?
Édith! Elle s'éveillait à cette heure, elle savait... Et il
accéléra sa marche pour oublier son mal dans la fatigue.
Il avait réparti en trois étapes les 64 kilomètres du parcours:
Iselle, 18 kilomètres; le col, 22 Brieg, 24. Il pensait déjeuner à
Iselle, atteindre le col, qui est à 2 000 mètres d'altitude, pour
dîner et coucher à l'hospice, et descendre sur Brieg le lendemain
matin, assez tôt pour y prendre le train de Lausanne et Genève
qui, à la frontière française, trouve la correspondance de Savoie.
Le lundi à six heures du soir, il débarquerait à Chambéry.
Iselle, que précède un petit vallon verdoyant, est le dernier
village avant la Suisse. On y a véritablement l'impression qu'il
faut ici dire un adieu mélancolique à l'Italie. Bâti en longueur
sur les bords de la route de Napoléon, il est déjà enfermé entre
deux murailles hautes de quatre à cinq mille pieds, mais il suffit
encore de regarder en arrière pour apercevoir des prairies,
quelques bouquets d'arbres, et comme une ouverture de clarté à
travers les montagnes. Les grelots de la diligence qui relaie à
Iselle et les exercices des douaniers qui, distingués et farauds
comme des soldats, portent le nom majestueux de _gardes des
finances_, animaient seuls jadis le petit bourg, quand au mois
d'août 1898 commencèrent les travaux de la nouvelle voie ferrée
creusée à travers les Alpes. Comme par enchantement la population
quadrupla. Des cités ouvrières se bâtirent, et aussi de petites
villas avec des jardins pour les ingénieurs et contremaîtres.
_Alberghi_ et _trattorie_ se multiplièrent, avec des enseignes à
la gloire du Simplon et l'annonce d'un asti pétillant.
Toute cette population flottante était sur pied, à cause du
dimanche. Des cloches sonnaient la sortie de la grand'messe quand
Maurice arriva. Il croisa le cortège des femmes qui, le paroissien
à la main, rentraient au logis, tandis que les jeux de boules
accaparaient les hommes, et que de chaque guinguette sortaient,
avec une odeur de cuisine, des sons de guitare et d'harmonica. Il
mangea pour une somme modique dans une osteria de chétif aspect,
en compagnie de bruyants convives. Au lieu de profiter du jour et
de brusquer le départ, --la nuit en novembre tombe si vite,-- il
s'attarda sans prévoyance comme s'il préférait le tapage le plus
vulgaire à la solitude. Il ne pouvait se décider à franchir la
frontière. Il y voyait l'image matérielle de la rupture, il se
rattachait éperdument à son amour. Jusque dans cette salle enfumée
où le vacarme assourdissant qui l'empêchait de penser allégeait sa
douleur, il lui semblait demeurer en communication lointaine avec
Édith.
Un peu avant les gorges de Gondo où mugissent des cascades, il
trouva la borne qui marque la séparation des deux pays. Et après
l'avoir dépassée, il sentit l'ombre qui envahissait son coeur
avant même de recouvrir le morceau de terre amincie où il
cheminait entre deux rochers. En levant la tête, il vit les
dernières lueurs roses se retirer du ciel. La nuit, qui le
surprenait beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait prévu dans son
itinéraire, ne lui permit pas de prendre le raccourci qui évite le
long contour d'Algaby. Il parvint déjà tard, et fatigué, au
village de Simplon où il soupa et se reposa.
Quand il se remit en route, l'obscurité et le silence
l'attendaient sur le seuil de l'auberge. Il les accueillit comme
les compagnons naturels de son triste voyage. Il accomplissait un
devoir: peu lui importaient désormais les conditions. N'avait-il
pas tué de ses propres mains son bonheur, et les meurtriers ne
méritent-ils pas d'expier? C'était le temps où la lune décroît.
Elle ne se montra qu'à onze heures du soir, comme il approchait du
sommet du col. À sa clarté il se découvrit seul dans un cirque
désert et désolé, entouré de la neige qui rend tous les objets
uniformes. Il ne s'entendait même pas marcher. Son ombre lui
tenait une compagnie inquiétante qui s'allongeait, s'amincissait,
disparaissait et renaissait.
Le souffle court et les jambes rompues, depuis longtemps il
explorait des yeux l'horizon pour y découvrir l'hospice. Aurait-il
passé devant sans le voir? La lassitude ne lui permettait plus
d'évaluer les distances. Et puis, à quoi bon tant d'efforts. Il
n'avait qu'à se laisser choir au bord du chemin. Sur la neige, il
serait bien pour dormir ou pour mourir. Ce serait fini de penser,
fini de marcher.
--Édith! murmura-t-il tout haut.
Au son de sa propre voix, il s'arrêta et tressaillit comme si on
l'avait appelé. N'était-ce pas elle qui l'appelait une fois
encore, une dernière fois? Il irait la rejoindre sans peine. Déjà
il ne sentait plus ses jambes. Il glisserait vers elle doucement,
comme ces rayons de lune sur la neige. L'excès de fatigue, le
froid, la raréfaction de l'air et aussi le désespoir lui donnaient
une hallucination. Dans cet état d'épuisement, celui qui s'arrête
est perdu. Il ne peut plus remettre un pied devant l'autre. C'est
un mécanisme brisé.
--Édith! prononça-t-il encore.
Et il sourit. Aucune angoisse ne l'étreignait. C'était si simple
de s'asseoir et d'attendre. Devant lui, sur la droite, les
glaciers du Monte Leone brillaient en tremblant comme si quelque
mouvement les animait. Il lui parut que tout l'horizon blanc se
déplaçait, rétrogradait vers l'Italie. Il connaissait, avec
l'engourdissement, une sorte de béatitude. L'instinct de la
conservation ou la curiosité du mirage lui maintenaient les yeux
ouverts quand le sommeil l'envahissait, mais il n'avait plus envie
de remuer. Le silence de la montagne que la neige et la lune
paraissaient élargir emplissait tout l'espace et montait jusqu'aux
étoiles.
Dans cette fuite du paysage où il se laissait couler, il y eut un
temps d'arrêt, occasionné par la chute de son sac qu'il avait
lâché machinalement. Le geste qu'il fit pour le retenir brisa le
sortilège. À la difficulté de se mouvoir il comprit le danger.
"Mais je vais mourir! se dit-il brusquement. Là, tout seul, dans
ce désert."
Mourir! Édith, vers qui il croyait redescendre, disparut
instantanément de sa pensée, comme une sirène au fond de la mer,
et fut remplacée par le pays de son enfance, par le coteau de la
Vigie, par sa famille.
"Ils m'attendent."
Était-ce un talisman contre la mort, ce rappel des premières
années qui substitue des images de durée aux tentations de fin,
aux désirs d'anéantissement? Sa jeunesse aidant, il récupéra
quelque énergie. Il souleva ses pieds successivement, comme s'il
les dégageait d'une boue tenace où ils se seraient enfoncés. Il se
traîna plutôt qu'il ne marcha sur une étendue de quelques mètres.
Maintenant il avait peur et se raidissait contre le péril dont il
devinait la présence à son côté, qui l'accompagnait pas à pas dans
cette solitude comme un ennemi guettant ses défaillances. Il
savait qu'au bord de la route, près du col, des refuges en
planches offrent de distance en distance un abri aux voyageurs
surpris par la tempête ou le froid. À la découverte de l'une de
ces baraques il bornait toute son ambition. Alors il aperçut au
bas du Monte Leone une frêle lumière qui brillait à peine dans la
nuit trop claire. Tout petit, serré contre l'énorme masse de la
montagne, c'était l'hospice dont la porte demeure toujours grande
ouverte et même désignée par une lampe. Du moment qu'il voyait le
but, il était sauvé. Il ne quitta plus du regard cette lueur qui
l'encourageait. Bientôt le bâtiment prit son importance réelle,
haut et large en grosses pierres de taille. Enfin, il gravit le
perron et entra. Des chiens, du fond d'un chenil éloigné,
signalaient son arrivée. Mais dans le corridor où le clair de lune
entrait, il ne rencontra personne. Le laisserait-on en détresse au
port même? Dans son état de fatigue, il allait se coucher sur la
pierre quand le renseignement du Piémontais lui revint en mémoire:
--La nuit, on entre, on cherche une chambre au premier étage sans
demander rien à personne.
Il monta l'escalier, tâta une première porte qui était fermée,
puis une seconde qui céda. Il se trouva dans une chambre simple
mais confortable, meublée d'un lit aux draps frais et largement
pourvu de couvertures, d'une table de toilette, d'une commode, de
deux ou trois chaises et d'un tapis. Devant cette installation, il
sourit de plaisir. On avait poussé la prévenance jusqu'à placer
sur la commode, de manière à attirer l'attention, un flacon de
rhum, un verre et un sucrier. La liqueur le réconforta. À vingt-
cinq ans, le danger s'oublie vite.
"Je suis ici chez moi, comme un voleur", se dit-il plaisamment,
tout disposé à estimer de nouveau la vie. Mais sa réflexion le fit
tressaillir. Comme un voleur, en effet. N'avait-il pas été
condamné pour vol? Le souvenir de la honte lui gâta son plaisir.
Il se coucha rapidement. Les épaisses couvertures lui
communiquèrent une chaleur bienfaisante. Sa fatigue était si
grande qu'il s'endormit aussitôt, sans même songer que c'était la
première nuit qu'il passait loin d'Édith et hors de l'Italie,
depuis son départ de la maison paternelle.
Le lendemain, il se réveilla trop tard pour descendre sur Brieg.
Les religieux, mis au courant des péripéties de son voyage, le
gardèrent une journée et le restaurèrent de leur mieux. Il refusa
de prendre la diligence, mais sa fierté l'empêcha d'en révéler le
motif. Ce fut une journée de repos, de distraction, presque
d'oubli. Dans cette thébaïde, perdue à deux mille mètres
d'altitude, il montra une gaieté d'enfant, interrompue de temps à
autre, assez rarement, par de brusques accès de tristesse. Il
mangea comme un ogre, se promena
aux abords de l'hospice pour dérouiller ses jambes raidies,
caressa dans leur chenil les molosses à longs poils, admira les
effets du soleil sur les glaciers et la diversité des petits
cristaux de neige, exprima plusieurs fois son désir de demeurer
plus longtemps dans la montagne, et se coucha de bonne heure.
Personne n'aurait pu supposer qu'il venait de quitter la plus
chère des maîtresses et qu'il rentrait en France pour se
constituer prisonnier. Au milieu des plus grands chagrins, il est
ainsi des oasis inattendues que nous ménage la faiblesse de notre
nature incapable de se fixer dans la douleur, ou ce brutal
instinct de vivre qui nous soutient malgré nous.
Le mardi, à quatre heures du matin, il quitta l'hospice, après
avoir mangé un peu de pain et de fromage que la veille au soir le
père chargé du soin des étrangers avait à toute force voulu qu'il
emportât de table pour son déjeuner du lendemain. Encore en garda-
t-il la moitié en prévision de la route, n'étant pas certain qu'il
lui restât en poche plus d'argent que le prix de son billet, à
cause du repas supplémentaire qu'il avait dû prendre au village de
Simplon. Personne n'était levé. Il partit comme il était venu,
secrètement. Comme le soir de son arrivée, la porte était grande
ouverte. Dehors, au lieu de la lune dont il espérait le concours
amical, il se heurta à l'obscurité. Sur le perron, il sentit la
neige.
Il fallait se hâter, la descente devenant moins facile. De la
route, il se retourna pour chercher dans l'ombre le bâtiment noir
et lui adresser un regret. Raffermi, il marchait à l'avenir sans
crainte. La paix de la montagne, celle des religieux, avaient
calmé son coeur sans qu'il s'en doutât. D'un pas délibéré, il
allait reconquérir au foyer sa place dont une passion accidentelle
l'avait détourné. Le geste de hasard auquel il devait son salut
l'avait en même temps restitué à lui-même. Il rentrait dans la vie
normale de la façon audacieuse et romanesque dont généralement on
s'en écarte, et il savourait son sacrifice avec une ardeur tout
amoureuse.
Sans doute la neige tombait depuis plusieurs heures, car le chemin
n'était pas frayé. Il avançait avec la crainte permanente de
perdre la route qui longe des abîmes. Elle traverse, peu après le
sommet du col, deux ou trois tunnels taillés dans le roc.
L'obscurité, dans ces tunnels, était si intense qu'il croyait être
devenu aveugle au fond d'une cave. La canne en avant dans la main
droite, et le bras gauche tendu malgré le sac qu'il tenait, il
marchait à tâtons, enfonçant à chaque pas dans les flaques d'eau
que fait la roche en s'égouttant, et il sentait la sortie à l'air
froid bien plutôt qu'en recouvrant la vue.
Les obstacles de la route durcissaient son courage. Il faut aux
jeunes gens des épreuves, et s'ils recherchent tant l'amour, c'est
plus encore frénésie de vivre que volupté. Celui-ci qui fuyait le
bonheur, pareil à un mendiant, ne souffrait point d'avoir tout
perdu. Il luttait bravement contre le froid, la neige, la nuit et
la peur, et ce combat l'échauffait.
Le jour se leva peu à peu, mais il y gagna peu de chose. Le
brouillard blanc que formaient les flocons le baignait de toutes
parts, comme la mer un îlot. Cette route, qui est si pittoresque
et découvre au regard les Alpes bernoises, le glacier d'Aletsch,
les contreforts magnifiques et divers de la vallée du Rhône, lui
paraissait creusée dans du coton. Parfois, à dix pas de lui, un
sapin chargé de givre se détachait au bord. Et après l'avoir
dépassé, il cherchait un autre point de repère. Dans cette
monotonie fastidieuse, il atteignit Brieg. Ce fut la fin de la
période héroïque.
La journée de wagon fut longue et pénible, malgré le voisinage de
plus en plus immédiat de la terre natale. Il descendit à six
heures du soir au Vivier, qui est la gare la plus proche de
Chambéry. La crainte chimérique d'être reconnu et arrêté en
débarquant du train lui inspira cette résolution. Il s'achemina
donc à pied par la route d'Aix. Elle passe au-dessous du Calvaire
de Lémenc.
--Édith! soupira-t-il, en s'arrêtant à cet endroit.
Il comprit à quel point ces trois jours l'avaient séparé d'elle.
Et comme il l'aimait il s'affligea de sa cruauté. Puis il
s'approcha du garde-fou qui protège la route creusée à flanc du
coteau. Les feux de Chambéry brillaient. Il s'orienta.
--Le cimetière. La maison.
Sa première visite fut pour sa mère. Le champ des morts était clos
et il ne put y pénétrer. Alors, par des rues tortueuses, il gagna
la maison. Une horloge sonna huit heures. Il était glacé, il avait
faim: où aller, sinon là? Le coeur battant, il pressa le timbre.
Une servante nouvelle lui ouvrit la porte, et, au lieu de pénétrer
librement, il dut demander d'une voix indistincte:
--Mademoiselle Roquevillard.
On le laissa dans l'antichambre. Humilié, vaincu, il fut tenté de
s'enfuir, d'aller n'importe où. Quelle force étrange l'avait
poussé par les épaules jusque sous le toit paternel?
Marguerite parut et se jeta dans ses bras:
--Toi, Maurice, toi.
Et comme il se raidissait pour ne pas pleurer, elle ajouta
doucement:
--Depuis hier, je t'attendais.
Elle l'emmena à la salle à manger. Abattu, désemparé, il
s'abandonnait à ses soins. Le couvert n'était pas encore enlevé.
--Et. père? demanda-t-il enfin avec un peu de crainte.
--Après le dîner, il s'est enfermé dans son cabinet pour
travailler, pendant que je déshabillais le petit Julien. Je vais
le prévenir.
--Non, Marguerite, n'y va pas.
--Pourquoi?
--Je ne sais pas.
Et après un lourd silence, il murmura:
--Alors... il a bien changé?
--Oui.
Il avait faim et il n'osait pas manger des plats qu'elle allait
chercher elle-même à la cuisine. Elle le comprit, et, quand elle
le vit absorbé elle s'éloigna pour courir au cabinet de son père.
--Père, il est là.
M. Roquevillard, penché sur un dossier, se leva brusquement. Ce
fut un mouvement involontaire. Tout de suite il se posséda:
--C'est bien tard pour revenir.
--Ne le verrez-vous pas? Il est si malheureux.