Avant l'entrée en séance des conseillers, d'habitude avocats et
avoués, dans la salle des pas-perdus, bavardent quelques minutes
entre eux. C'est le laminoir où passent les nouvelles de la ville.
Mais M. Roquevillard, recherché pour sa belle humeur et redouté
pour ses pointes, agrafa sa robe au vestiaire, et gagna
directement sa place à la barre. De loin, ses confrères le
considéraient avec une curiosité malveillante en s'égayant de
l'équipée du jeune Maurice, qu'ils traitaient d'ailleurs avec
légèreté et comme une revanche contre la contrainte des moeurs en
province. Il paraissait absorbé dans la préparation de sa
plaidoirie. Un huissier vint à son banc et lui toucha l'épaule:
--Maître, on vous demande au parquet.
Il se leva aussitôt avec déférence:
--J'y vais, dit-il.
Il arrive quotidiennement que le ministère public profite de la
présence d'un avocat à l'audience pour le faire appeler au sujet
de quelque affaire pénale. M. Roquevillard, néanmoins, n'était pas
sans inquiétude: sa rencontre, sur le seuil du palais, avec M.
Frasne, lui inspirait cette réflexion:
--Commettrait-il la folie de déposer une plainte en adultère?
Légalement, l'adultère demeure un délit. Il appartient au mari
seul de le dénoncer, et c'est un privilège dont il use rarement.
Mais le visage du notaire était si malaisé à déchiffrer...
Le procureur de la République, M. Vallerois, dirigeait le parquet
de Chambéry depuis plusieurs années. Il avait eu le temps
d'apprécier la probité professionnelle, le caractère et le talent
de l'avocat. On parlait, il est vrai, de la candidature éventuelle
de celui-ci aux prochaines élections législatives, et l'opposition
au pouvoir trouverait en lui, s'il acceptait, son chef le plus
énergique et le plus autorisé. L'accusation de M. Frasne
détruisait fatalement ce danger politique. Fonctionnaire
ambitieux, M. Vallerois le constatait sans déplaisir quand M.
Roquevillard entra dans son cabinet.
Il n'y songea plus lorsqu'il dut lui parler et ce fut son honneur
de ne plus voir en face de lui qu'un honnête homme dans l'épreuve.
Il lui tendit la main et commença:
--Je dois remplir auprès de vous une mission pénible.
Il s'arrêta et hésita. La force morale de l'avocat se montrait
mieux dans les circonstances difficiles. Il sut gré au procureur
de sa délicatesse, mais il marcha droit au but.
--Il s'agit de mon fils.
--Oui.
--D'une instance en divorce où son nom est mêlé? D'une plainte en
adultère?
--Non, malheureusement.
--Malheureusement?
Ce mot ne pouvait guère avoir qu'une signification. D'une voix
ferme, mais assourdie, M. Roquevillard demanda:
--S'agirait-il d'un accident? d'un suicide?
--Non, non, rassurez-vous, s'écria M. Vallerois, se rendant compte
de l'erreur qu'il avait provoquée. Il est parti cette nuit avec
Mme Frasne toute la ville le sait. Mais ce qui est plus grave,
c'est que M. Frasne qui sort d'ici a déposé entre mes mains une
plainte en abus de confiance contre lui.
Malgré sa possession de lui-même, le vieil avocat, le rouge au
front, s'indigna:
--Abus de confiance? Je connais mon fils. C'est impossible.
Le procureur lui donna lecture de la dénonciation que le notaire
avait signée et des constatations relevées par le commissaire de
police. Attentif, M. Roquevillard l'écouta sans l'interrompre. Ce
pouvait être, c'était l'effondrement de sa famille, la honte de
son nom. Maître de lui, mais frappé au coeur, il conclut:
--M. Frasne se venge bassement.
--Comme vous je le crois, reprit M. Vallerois, qui laissa paraître
sans détour sa sympathie. Mais l'argent a disparu: comment arrêter
l'action publique?
-- Mon fils n'est pas seul en cause. Quand un enfant de vingt ans
enlève une femme de trente ans, lequel des deux prépare et dirige
l'expédition?
--Je l'ai donné à entendre tout à l'heure, à cette place même,
avec insistance. J'ai recommandé la prudence et réclamé vingt-
quatre heures de réflexion. Je me suis heurté à une décision
formelle. La justice va suivre son cours. Je suis obligé de
commettre le juge d'instruction.
Rassemblant son courage devant ce coup du sort, M. Roquevillard se
taisait, tandis que le chef du parquet tournait et retournait
l'insoluble problème:
--Il y a contre lui des présomptions graves, précises,
concordantes d'abord les facilités de sa situation à l'étude, puis
sa présence hier soir, avec les clefs, après le départ des autres
clercs, son manque de ressources pour entreprendre son audacieux
enlèvement, et jusqu'au souci d'arrêter lui-même le chiffre de son
vol, comme on fixe la quotité d'un emprunt qu'on restituera.
--Il y a pour lui d'autres présomptions, répliqua fièrement le
père. D'abord sa famille. On ne ment pas à toute une lignée de
braves gens. Et qui vous dit qu'il est parti sans ressources?
Quand son argent à lui sera épuisé, il reviendra, j'en réponds.
Leur entretien fut interrompu par un huissier qui venait chercher
l'avocat dont la Cour attendait la plaidoirie:
--Je vous suis, dit M. Roquevillard en le congédiant d'un geste.
--Mais s'il est arrêté, comment se défendra-t-il? reprit M.
Vallerois. Comprenez bien que son cas est mauvais. Les preuves
s'accumulent contre lui. Et dans l'hypothèse la plus favorable,
pour se disculper, il faudra qu'il accuse. Le voudra-t-il? Et il
passera toujours pour complice. Dans tous les cas, si vous
connaissez le lieu de sa résidence, conseillez-lui d'attendre,
avant de rentrer en France. Je réclamerai mollement l'extradition.