Il a raconté tout ce que Robespierre avait souffert pour l'écouter; son

masque, si froid qu'on eût dit un parchemin tendu sur une tête de mort,

était agité de frémissements musculaires; aux passages pressants, il se

couvrait les yeux de sa main pour qu'on ne vît pas le poignard de la

haine dans ses prunelles. Cependant il le laissa lire jusqu'au bout.

Puis:

--C'est à merveille, dit-il, mais que voulez-vous que j'y fasse? je n'y

puis rien, ni moi, ni personne. Vous dites qu'ils n'ont point d'avocat;

ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils le sont tous, avocats!

Le décret de la Convention fut apporté au tribunal révolutionnaire à

huit heures du soir.

Grâce à ce décret, le jury se trouva éclairé tout à coup et déclara

qu'il était inutile de continuer les débats. Les jurés ne firent

qu'entrer et sortir dans la salle des délibérations. Le président, sur

son âme et conscience, annonça que les vingt-deux girondins étaient

condamnés à mort.

Je sentis frissonner le bras de Camille.

--Oh! malheureux que je suis, murmura-t-il tout bas, c'est mon livre qui

les tue!

Il paraît que Camille avait écrit un livre contre les girondins.

Cette condamnation était si inattendue que les spectateurs n'y voulaient

pas croire. Les condamnés poussèrent un cri de malédiction contre

leurs juges. Les gendarmes étaient paralysés; chaque accusé eût pu

tirer du fourreau le sabre du gendarme placé près de lui, et poignarder

les juges sans que personne s'y opposât.

En ce moment Valazé sembla s'évanouir et glissa sur le parquet.

--Tu pâlis, Valazé? lui dit Brissot.

--Non, je meurs, répondit celui-ci.

Il venait de s'enfoncer la pointe d'un compas dans le coeur.

Il était onze heures du soir.

Après un moment donné à l'émotion du public, aux malédictions des

condamnés, aux soins inutiles portés à Valazé, qui s'était tué roide,

les condamnés se serrent l'un contre l'autre et crient:

--Nous mourons innocents! Vive la République!

Le mort et les vivants descendirent du tribunal et prirent l'escalier

qui les conduisait à la Conciergerie. Ils avaient promis aux autres

détenus de les informer de leur sort; ils trouvèrent un moyen bien

simple: ils chantèrent le premier couplet de la _Marseillaise_, en

changeant un seul mot au quatrième vers.

Allons enfants de la patrie!

Le jour de gloire est arrivé!

Contre nous de la tyrannie

Le _couteau_ sanglant est levé!

Les autres prisonniers attendaient et écoutaient. Ce mot _couteau_

substitué au mot _étendard_ leur dit tout.

On entendit alors par tous les cachots des cris, des pleurs et des

sanglots.

Eux ne pleuraient pas.

Un repas les attendait, envoyé par un ami.

Valazé, tout mort qu'il était, y assista. Le tribunal avait ordonné que

le corps du suicidé serait réintégré dans la prison, conduit sur la même

charrette au lieu du supplice, et inhumé avec eux.

Terrible tribunal, auquel on n'échappait point par la mort, et qui

suppliciait la mort.

On dit que c'est le représentant Bailleul, proscrit comme eux, mais

échappé à la proscription et caché dans Paris, qui leur a envoyé ce

dernier repas qui leur a permis de faire ce que les chrétiens dévoués au

cirque appelaient le _repas libre_.

Vergniaud avait été nommé président du repas; son visage resta calme et

souriant.

--Ne vous en étonnez pas, dit-il, craignant d'humilier ses amis par sa

sérénité. Je ne laisse derrière moi ni père, ni mère, ni épouse, ni

enfants. J'étais seul dans la vie, je vais vous avoir tous pour frères

dans la mort.

Comme personne n'a assisté à ce dernier repas, comme aucun des convives

n'a survécu, on ne saurait dire sur quel sujet roula la conversation.

Cependant un geôlier entendit Ducos qui disait:

--Que ferons-nous demain à pareille heure?

--Notre journée sera faite, répondit Vergniaud, et nous dormirons.

Lorsque le jour descendant par une lucarne dans le cachot des girondins

fit pâlir les bougies:

--Allons nous coucher, dit Ducos, la vie est si peu de chose qu'elle ne

vaut pas l'heure de sommeil que nous perdons à la regretter.

--Veillons, dit Lassource, l'éternité est si redoutable que mille vies

ne suffiraient pas à nous y préparer.

À dix heures, ceux qui dormaient furent réveillés par le bruit des

verrous; ceux qui ne dormaient pas virent entrer les exécuteurs, qui

venaient pour préparer leurs têtes au couteau.

Les uns après les autres ils vinrent alors, souriants et soumis,

incliner leur tête sous les ciseaux et tendre leurs bras aux cordes.

On avait permis à un autre prisonnier, l'abbé Lambert, d'entrer près

d'eux à ce moment suprême, pour préparer à la mort ceux qui

demanderaient les secours de la religion.

Gensonné ramassa une boucle de ses cheveux noirs, et, la donnant à

l'abbé:

--Dites à ma femme que c'est tout ce que je puis lui envoyer de mes

restes, mais que je meurs en lui adressant toutes mes pensées.

Vergniaud tira sa montre, l'ouvrit et sur la boîte d'or grava un chiffre

et la date du 30 avec la pointe d'une épingle; puis il chargea l'abbé

Lambert de la remettre à une femme qu'il aimait, mademoiselle

Candeille probablement.

Lorsque la toilette fut terminée, on fit descendre les condamnés vers la

cour du palais.

Cinq charrettes les attendaient, entourées d'une foule immense. Le jour

s'était levé, pâle et pluvieux, un de ces jours blafards qui ont toute

la désespérance de l'hiver. On avait défendu de donner aucun cordial aux

condamnés, espérant qu'ils resteraient au-dessous d'eux-mêmes.

Ils étaient quatre dans chaque charrette; dans la dernière seulement

cinq et le cadavre de Valazé. Sa tête, cahotée par les secousses du

pavé, ballotait sur les genoux de Vergniaud, destiné à mourir le dernier

comme le plus coupable de tous, c'est-à-dire comme le plus éloquent,

comme le plus brave.

Au moment où les cinq charrettes sortirent de la sombre arcade de la

Conciergerie, ils entonnèrent tout d'une voix, et comme une marche

funèbre, la première strophe de la _Marseillaise_:

Allons, enfants de la patrie!

Ce chant choisi par eux n'avait-il pas à la fois la double signification

du patriotisme et du dévouement? Ne signifiait-il pas que partout où

vous pousse la voix de la patrie, même à la mort, il fallait y aller en

chantant.

Au pied de l'échafaud, la première charrette versa les quatre

victimes. Ils s'embrassèrent en signe de communion dans la liberté, dans

la vie, dans la mort.

Puis ils montèrent un à un, celui qui montait continuant de chanter

comme les autres.

La pesante masse de fer étouffa seule sa voix.

Tous moururent en héros. Seulement le choeur allait diminuant au fur et à

mesure que tombait la hache; les rangs s'éclaircissaient, la

_Marseillaise_ continuait toujours.

Enfin une seule voix resta pour glorifier l'hymne patriotique.

C'était celle de Vergniaud, qui, nous l'avons dit, devait mourir le

dernier.

Ses paroles suprêmes furent:

Amour sacré de la patrie!

Puis tout fut dit. Le silence se fit sur la foule comme sur l'échafaud.

Le peuple se retira consterné; il comprenait que quelque chose

d'essentiel à la Révolution venait de mourir.

Pourquoi n'étions-nous pas ensemble sur la dernière charrette?

X

Hélas! je n'ai plus que des exécutions à te raconter. Celle des

girondins eut son retentissement jusqu'à Arcis-sur-Aube, mais ne suffit

pas cependant pour arracher Danton à sa torpeur.

Sa jeune femme, qui était enceinte, m'écrivait que son mari passait

quelquefois deux ou trois heures de la nuit à la fenêtre de sa chambre à

coucher qui donnait sur la campagne.

Là, les yeux fixés au ciel, écoutant chaque bruit, aspirant chaque

brise, Danton, dont toute la religion n'était qu'un vaste panthéisme,

semblait se préparer à rendre à la nature tous les éléments qu'il avait

reçus d'elle.

Il reparut le 3 décembre, il reparut retrempé par la solitude et par le

repos. Il parla avec une éloquence qu'il n'avait jamais eue; mais nul ne

sut de quoi il avait parlé. À peine sut-on même qu'il avait reparu à la

Convention. Le _Moniteur_ avait reçu l'ordre de ne pas imprimer son

discours.

Il trouva le vide tout autour de lui; ses amis les plus chauds s'étaient

ralliés à Robespierre; un ou deux seulement lui étaient restés fidèles:

Bourdon de l'Oise et Camille.

On se rappelle ce cri poussé par Camille au jugement des girondins:

--Malheureux! c'est moi qui les ai perdus!

Ce cri, le club des jacobins en demanda compte. Camille, qui écrivait

très-bien, parlait très-mal. Il était bègue, et Robespierre avait bien

compté qu'il pataugerait dans son bégayement, et ne pourrait se faire

entendre.

Mais voilà que pour faire face à l'art que lui a refusé la nature, son

coeur lui donna tout à coup la puissance des larmes.

--Oui, s'écria-t-il, oui, je le répète ici: je me suis trompé. Sept des

vingt-deux étaient nos amis. Hélas! soixante amis vinrent à mon mariage,

tous sont morts! Il ne m'en reste que deux, Robespierre et Danton!

Le discours de rentrée de Danton qui n'avait point été imprimé au

_Moniteur_ était de sa part une espèce d'abdication de toute prétention

politique.

Il avait dit,--ce qui était parfaitement vrai,--que les deux années de

lutte qu'il avait soutenues ne lui avaient laissé ni orgueil, ni vanité,

ni velléité de concurrence. Cette fois, comme Camille, il s'était rallié

à Robespierre, s'était fait son second; enfin son discours s'était

terminé par un voeu:

--Puisse la république, hors de péril, faire un jour, comme Henri IV,

grâce à ses ennemis!

Deux ou trois jours après, Robespierre avait demandé de sa voix

larmoyante cinq cent mille francs pour les indigents.

Cambon, le vrai ministre des finances de l'époque, le dantoniste Cambon,

qui avait tant de mal à lâcher son argent, répondit de sa voix rude:

--Cinq cent mille francs, ce n'est pas assez. J'offre dix millions.

Les dix millions avaient été mis aux voix et adoptés.

Enfin il était arrivé ceci que, le 26 décembre, le jour même où

Robespierre réclamait l'accélération des jugements révolutionnaires,

un dantoniste monta à la tribune, pâle et égaré, en criant:

--On va guillotiner un innocent, et en voilà la preuve!

Il y avait un tel besoin de retour vers la clémence, que la Convention

vota un sursis à l'instant même, et plus de vingt membres se

précipitèrent alors de la salle, les uns courant au palais de justice,

les autres à la place de la Révolution, pour empêcher que cet _innocent_

ne fût exécuté.

Cela donna du coeur aux dantonistes. Ils allèrent plus loin que Danton

lui-même n'aurait voulu.

Bourdon de l'Oise, une espèce de sanglier à poils roux, rejeta toutes

les précipitations sur l'agent public du comité de sûreté, Héron, qui

était l'agent secret de Robespierre.

L'immaculé Robespierre était censé n'avoir aucune relation avec la

police; jamais il n'avait vu Héron.

Mais du petit hôtel où se tenait le comité de salut public il y avait un

corridor obscur communiquant avec les Tuileries.

C'était là que les hommes de Héron venaient remettre à Robespierre des

papiers cachetés qui le tenaient au courant de tout ce qui se passait.

Souvent des petites jeunes filles portaient des paquets pareils aux

demoiselles Duplay. Robespierre les trouvait en rentrant chez son

menuisier.

Robespierre, qui une fois sa confiance donnée la maintenait jusqu'à

l'imprudence, avait assuré l'impunité à cet agent, ce qui le rendait

insolent au point d'insulter les députés.

Comme beaucoup avaient à se plaindre de lui, la proposition de Bourdon

(de l'Oise) fut acceptée. L'assemblée vota. Héron fut arrêté.

Alors tous les robespierristes accourent; ils avaient reçu le mot de

Robespierre, la mesure avait été prise en son absence, et, si elle était

maintenue, Robespierre était sinon perdu, du moins cruellement entamé.

Ce fut d'abord Couthon qui vint demander que l'assemblée continuât sa

confiance au comité de salut public. Puis Moïse Bayle, qui vint

témoigner que, dans plusieurs affaires, Héron s'était montré adroit et

hardi. Puis ce fut Robespierre lui-même qui joua l'attendrissement, qui

parla des âmes sensibles et de son ambition d'obtenir la palme du

martyre.

L'arrestation de Héron fut révoquée.

Si Héron eût été arrêté, c'était notre ami Danton qui régnait à la place

de Robespierre; Brune, l'ami de la maison, homme déterminé s'il en fût,

mettait la main sur les satellites de Héron, Westermann sabrait Henriot

et soulevait avec son ami Santerre la grande rue du grand faubourg.

Il venait alors imposer l'homme populaire par excellence, Danton, à

l'assemblée qui ne demandait pas mieux.

Robespierre sauvé, c'est Danton qui était mort.

Robespierre avait vu de trop près l'abîme pour ne pas le combler avec

les cadavres des dantonistes. En le voyant tout pâle et tout tremblant

du choc, Billaud lui prit la main et lui dit tout bas:

--Il faut tuer Danton, n'est-ce pas?

Robespierre bondit d'étonnement qu'on eût osé prononcer une semblable

parole.

--Quoi! dit-il, en regardant Billaud les yeux dans les yeux, vous

tueriez donc les premiers patriotes!

--Pourquoi pas? répondit Billaud.

--Mais vous? dit Robespierre.

--Oui, moi, répondit celui-ci.

Robespierre fit appeler Saint-Just et Couthon. Il leur dit qu'on se

plaignait de l'immoralité, de la corruption de Danton.

Couthon et Saint-Just applaudirent.

On commença d'en parler au comité de salut public. Lindet, qui était

dans les bureaux, fit avertir Danton.

Danton haussa les épaules.

--Eh bien, soit, dit-il; j'aime mieux être guillotiné que guillotineur.

Et comme nous lui disions au moins de fuir:

--Est-ce que vous croyez, répondit-il, que l'on emporte la patrie à la

semelle de ses souliers?

--Au moins cachez-vous, lui dis-je.

--Est-ce que l'on cache Danton? dit-il.

Et, en effet, Danton était difficile à cacher.

Aussi, sans qu'il sût même encore qu'il allait être accusé, déjà

créait-on pour lui un nouveau cimetière.

Et cependant Danton semblait avoir un pressentiment de ce qui devait

arriver.

Danton nous racontait lui-même que, sortant du palais de justice avec

Souberbielle, juré du tribunal révolutionnaire, et Camille, par une de

ces soirées sombres et froides qui préparent aux impressions sinistres

et qui laissent échapper les secrets de l'âme, il s'était arrêté sur le

pont Neuf et regarda mélancoliquement couler l'eau. Souberbielle

s'approcha de lui:

--Que fais-tu là? lui demanda-t-il.

--Regarde, dit Danton, est-ce que la rivière ne te fait pas l'effet de

rouler du sang?

--C'est vrai, dit Souberbielle, le ciel est rouge, il y a bien d'autres

pluies de sang derrière ces nuages.

Danton se retourna, et s'adossant au parapet:

--Sais-tu, lui dit-il, que du train dont on y va, il n'y aura plus

bientôt de sûreté pour personne; les meilleurs patriotes sont confondus

sans choix avec les traîtres, le sang versé par les généraux sur le

champ de bataille ne les dispense pas de verser le reste sur l'échafaud;

je suis las de vivre!

--Que veux-tu? dit Souberbielle, ces gens-là ont commencé par demander

des juges inflexibles, et j'ai accepté la position de juré; mais ils ne

veulent plus que des bourreaux complaisants. Que puis-je, moi? je ne

suis qu'un patriote obscur. Ah! si j'étais Danton!

Danton lui posa la main sur l'épaule:

--Danton dort, tais-toi, lui dit-il; il se réveillera quand il sera

temps. Tout cela commence à me faire horreur.

Je suis un homme de révolution; je ne suis pas un homme de carnage...

Mais toi, poursuivit Danton en s'adressant à Camille Desmoulins,

pourquoi gardes-tu le silence?

--J'en suis las du silence! répondit Camille. La main me pèse; j'ai

quelquefois envie de faire de ma plume un stylet et d'en poignarder ces

misérables. Mon encre est plus indélébile que leur sang: elle tache pour

l'immortalité.

--Bravo, Camille! reprit Danton. Commence dès demain. C'est toi qui as

lancé la révolution, c'est à toi de l'enrayer, et, sois tranquille,

cette main t'aidera. Tu sais si elle est forte.

Trois jours après le _Vieux cordelier_ parut.

Voici ce qu'il disait dans son numéro 6, le lendemain du jour où on

avait arrêté le poëte Fabre d'Églantine, ami de Camille:

«Considérant que l'auteur du _Philinte_ vient d'être mis au Luxembourg

avant d'avoir vu le quatrième mois de son calendrier; voulant profiter

du moment où j'ai encore encre et papier et les deux pieds sur les

chenets pour mettre ordre à ma réputation, je vais publier ma foi

politique, dans laquelle j'ai vécu et mourrai, soit d'un boulet, soit

d'un stylet, soit de la mort des philosophes, comme dit le compère

Mathieu.»

Ce numéro, déjà très-violent, annonçait un numéro plus violent encore.

Je vis que Camille se perdait, et, n'oubliant pas qu'il était un des

deux amis à qui tu m'avais léguée et qui m'avaient accueillie à mon

arrivée à Paris, je courus rue de l'Ancienne-Comédie, où j'avais

autrefois été reçue par Lucile, au temps de la toute-puissance de Danton

et de Camille, et où leurs amis terrifiés venaient prier Camille de

s'arrêter pendant qu'il en était temps encore.

Il y avait là un officier très-patriote nommé Brune, et qui ne

paraissait nullement timide. Il déjeunait avec Camille et lui

conseillait la prudence. Mais Camille était lancé; il regardait comme

une lâcheté de faire un pas en arrière.

On lui apporta ses épreuves; il les corrigea tranquillement, et, entre

deux filets, il ajouta:

--Miracle! Cette nuit un homme est mort dans son lit!

Puis, comme Brune haussait les épaules:

--_Edamus et bibamus_, dit-il en latin, pour n'être pas entendu de

Lucile, et, croyant que je ne comprenais pas, il continua:

--_Cras enim moriemur._

J'allai à Lucile et je lui dis tout bas ce que je venais d'entendre.

Elle faisait le chocolat.

--Laissez-le, laissez-le, dit-elle; qu'il remplisse sa mission, c'est

lui qui sauvera la France; ceux qui pensent autrement n'auront pas de

mon chocolat.

Le lieu où l'on devait enterrer Danton étant marqué d'avance, il n'y

avait plus qu'à l'arrêter.

Camille fit déborder le vase en demandant dans son journal un comité de

la clémence.

Le 28 mars, Danton nous annonça qui dînait avec Robespierre; des amis

communs avaient tenté un dernier effort pour les réunir.

Je résolus de rester à Sèvres cette nuit-là, afin d'avoir des nouvelles

de cette réunion, où le dîner n'était qu'un prétexte.

C'était chez Panis, à Charenton.

Danton revint vers une heure du matin.

Eh bien! nous écriâmes-nous en le voyant paraître.

--Rien, dit-il, cet homme est impassible, ce n'est pas un homme, c'est

un spectre. On ne sait par où le prendre, il n'a rien d'humain, je crois

que nous sommes plus brouillés que nous ne l'avons jamais été.

--Mais enfin, dit madame Danton, que s'est-il passé? Donne-nous des

détails.

--Pourquoi faire? Est-ce que je sais moi-même ce qui s'est dit; est-ce

que l'on peut tirer quelque chose de clair de cette parole terne et

visqueuse de Robespierre? Des récriminations des deux côtés; il m'a

reproché septembre, comme s'il ne savait pas que c'est Marat qui a fait

septembre. Moi je lui ai reproché Lyon et Nantes. Bref, nous nous

sommes quittés au plus mal.

Le lendemain, le bruit s'était déjà répandu de ce qui s'était passé.

Robespierre avait dit à Panis:

--Tu le vois, il n'y a pas moyen de ramener cet homme au gouvernement;

dedans il corrompt, dehors il menace. Nous ne sommes pas assez forts

pour mépriser Danton, nous sommes trop courageux pour le craindre; nous

voulions la paix, il veut la guerre: il l'aura.

Les amis de Danton accoururent à Sèvres, le suppliant de conjurer

l'orage qui se préparait, tous le poussaient à la résistance:

--La Montagne est à toi, lui disait le boucher Legendre.

--Les troupes sont à toi, disait l'Alsacien Westermann.

--Le sentiment public est à nous, disait Camille Desmoulins, qui à

travers les numéros du _Vieux cordelier_, sentait palpiter le coeur de la

France.

Mais Danton ne répondit que par un sourire d'indifférence et d'orgueil

en disant:

--Ils n'oseront s'attaquer à moi, je suis plus fort qu'eux!

Le lendemain, 31 mars, à six heures du matin, lui et ses amis étaient

arrêtés.

Ce fut le pauvre Camille que cette arrestation frappa le plus

cruellement.

Les gendarmes entrèrent justement au moment où il décachetait une

lettre qui commençait par ces mots:

«Ta mère est morte!»

Il apprit en même temps que Danton était arrêté.

--C'est bien, dit-il, où il ira, j'irai.

Il embrassa son fils, le petit Horace, qui dormait dans son berceau, et

se livra aux gendarmes.

On le conduisit à la prison du Luxembourg. Il y arrivait en même temps

que Danton; ils y entrèrent tous deux ensemble, et la première chose

qu'ils virent fut Hérault de Séchelles, qui en attendant la mort, jouait

au bouchon avec les enfants du concierge.

Il courut à Danton et à Camille et les embrassa.

Quand le bruit de leur arrestation se répandit dans Paris, Paris fut

consterné.

Camille Desmoulins était comme un fou; il se frappait la tête contre la

muraille, il pleurait, il appelait Lucile.

--À quoi bon ces larmes? demanda Danton; on nous envoie à l'échafaud;

marchons-y gaiement.

Une voix faible arriva d'un cachot voisin.

C'était celle de Fabre d'Églantine.

--Qui es-tu, pauvre malheureux au désespoir? demanda la voix.

--Je suis Camille Desmoulins, répondit le prisonnier.

--La contre-révolution est donc faite? s'écria Fabre.

En entrant au Luxembourg et en baissant sa tête sous la voûte qu'on ne

repassait que pour mourir, Danton murmura:

--C'est à pareil temps que j'ai fait instituer le tribunal

révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes.

Le 2 avril, à onze heures du matin, on amena les accusés.

Madame Danton, malade de sa grossesse, n'avait pas eu le courage

d'assister à la séance; on avait réuni deux ou trois hommes salis par

leurs tripotages d'argent, et on les avait adjoints au procès pour que

le public crût Danton, Camille Desmoulins et Hérault de Séchelles les

complices de ces misérables.

À la vue de Danton entre ces deux larrons, Delaunay et Despagnac, le

greffier du tribunal n'y put tenir, il jeta sa plume et alla embrasser

Danton.

--Votre âge, votre nom et votre demeure? demanda-t-on à Danton.

--Je suis Danton, répondit-il; j'ai trente-cinq ans; ma demeure sera

demain le néant, mon nom restera au Panthéon de l'histoire.

La même question fut faite à Camille Desmoulins.

--Je suis Camille Desmoulins, dit-il, j'ai trente-trois ans, l'âge du

sans-culotte Jésus-Christ.

Depuis qu'il était en prison, Camille avait écrit à sa femme deux

lettres qui lui étaient parvenues.

Elle errait, éperdue de douleur, autour du Luxembourg. Camille, collé

aux barreaux, essayait de la voir, ne pensant qu'à elle et à la mort.

Elle s'adressa à Robespierre; elle lui écrivit, elle lui rappela que

Camille avait été son ami, qu'il avait été témoin de son mariage.

Robespierre ne répondit pas.

Elle vint trouver madame Danton; elle voulait l'entraîner chez

Robespierre, que toutes deux ensemble et à genoux lui demandassent la

grâce de leurs maris.

Madame Danton s'y refusa obstinément.

--Quand même je serais sûre de sauver mon mari, dit-elle, je ne ferais

pas une pareille démarche. Quand on s'appelle Danton, on peut mourir,

mais on ne doit pas être avili.

--Vous êtes plus grande que moi, dit Lucile à madame Danton.

Et elle nous quitta désespérée.

Inutile de mentionner leur condamnation.

À quatre heures, les valets du bourreau vinrent lier les mains des

condamnés et couper leurs cheveux.

Danton se laissa faire; puis, se regardant dans une glace.

--Ils ont réussi, dit-il, à me faire encore plus laid que d'habitude;

heureusement que ce n'est point ainsi que je paraîtrai devant la

postérité.

Camille Desmoulins n'avait jamais pu croire que Robespierre consentît à

sa mort. Quand il vit paraître les exécuteurs, il entra dans un

terrible accès de rage. Il n'attendit point qu'ils vinssent à lui, il

se jeta sur eux, luttant en désespéré.

Il fallut le terrasser pour lui lier les mains et lui couper les

cheveux.

Les mains liées, il pria Danton d'y glisser une boucle de cheveux de

Lucile qu'il portait sur sa poitrine et qu'il voulait serrer en mourant.

Ils étaient quatorze dans la même charrette.

Tout le long de la route, Camille en appela au peuple.

--Peuple, criait-il, tu ne me reconnais donc pas! Je suis Camille

Desmoulins! C'est moi qui ai fait le 14 juillet, c'est moi qui t'ai

donné la cocarde que tu portes!

Et à tous ces cris la foule ne répondait que par des insultes, tandis

que Danton, essayant de le calmer, lui disait:

--Meurs donc tranquille, et laisse cette vile canaille.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 10 / 28 段