--Je croyais bien à sa fermeté, dit-il, mais je ne croyais pas à sa

douceur. C'est beau à son âge de ne pas plus en vouloir à la mort. Je ne

croyais pas à ces regards pénétrants, à ces vives et humides étincelles

jaillissant de ses beaux yeux jusque sur l'échafaud. Tout ce qu'elle

haïssait est mort dans la personne de Marat. Elle est partie sans même

penser à pardonner à ses bourreaux. Son âme planait au-dessus des

petites inspirations terrestres; je crois que, si j'étais jeune homme,

j'éprouverais une sombre volupté à la suivre et à la chercher dans le

monde inconnu où elle vient de descendre.

Ordinairement les condamnés se soutiennent par l'animation, par des

chants patriotiques, par des injures qu'ils échangent avec leurs

ennemis, par des sourires que leur envoient leurs amis.

Elle n'a eu besoin de rien de tout cela, elle avait la foi. La foi a été

son pilier d'airain.

Dieu sait comment je mourrai, mais je voudrais mourir comme elle!

Madame Danton pleurait; moi je serrais la main de Danton.

VIII

L'anniversaire du 10 août arrivait. Te rappelles-tu, mon bien-aimé

Jacques, que ce fut ce jour-là même où parvinrent à Argenton les détails

de cette terrible journée, de laquelle date notre séparation.

La date peut être glorieuse pour la révolution, mais, à coup sûr, elle

est fatale pour moi...

Les nouvelles du dehors étaient mauvaises; les Anglais continuaient

d'assiéger Dunkerque; les armées coalisées marchaient sur Paris; la fête

se donnait sous les yeux des Prussiens et des Autrichiens; en quatre

jours de marches forcées ils eussent pu y assister.

Les nouvelles de l'intérieur étaient pires. Marat mort, le journal le

_Père Duchesne_ avait succédé à l'_Ami du peuple_, et comme Hébert

disposait du ministère de la guerre et de la Commune, il puisait à deux

mains dans la double caisse, et, selon qu'il le jugeait nécessaire à ses

intérêts, à sa haine ou à son amitié, faisait tirer son journal à six

cent mille exemplaires.

À tout moment des incendies éclataient dans les ports; on les attribuait

aux Anglais; Pitt vient d'être déclaré par la Convention l'ennemi du

genre humain; les clubs ne parlent que de tuer. On va tuer la reine à la

première occasion; on va tuer les girondins au premier caprice; on

veut tuer la royauté jusque dans le passé; on vient d'ordonner la

destruction des tombeaux de Saint-Denis.

Danton s'est épuisé à leur crier: Créez un gouvernement! Et, en effet,

personne ne gouverne et tout le monde tue.

Danton est sombre et inquiet; il sent qu'il n'a plus les mêmes moyens

d'action sur le peuple qu'il avait en 92, l'enthousiasme a disparu; il

est vrai que le dévouement continue.

--Mais des hommes ne suffisent plus, dit Danton; il faut des soldats.

Nos fédérés de 93 n'ont rien à ce qu'il paraît des volontaires de 92;

ils sont soucieux, mis humblement, ils donnent leurs bras, ils donnent

leur vies, mais froidement, tristement, comme des hommes qui

accomplissent un devoir.

Puis ce n'est plus cette entraînante _Marseillaise_ qui les pousse en

avant: c'est le _Chant du départ_ qui les guide. La musique de Méhul est

véritablement splendide; il y a dans ce chant des coups de trompette qui

doivent percer l'Europe à jour.

On dit que la Convention a dépensé un million deux cent mille francs à

la fête qu'elle vient de nous donner.

On a ouvert deux musées. Danton nous y a conduites, sa femme et moi.

L'un est celui du Louvre; le monde artiste tout entier a contribué à sa

composition; l'école flamande et italienne surtout y sont richement

représentées.

M. Danton, qui de son côté est un excellent juge, a bien voulu s'étonner

de mes connaissances en peinture.

L'autre musée, celui des monuments français, est un admirable trésor

archéologique. Les couvents, les églises, les palais, ont contribué à le

peupler. David, l'ordonnateur de la fête, le même qui a fait le portrait

de Marat mort dans sa baignoire, a classé toute cette grande chronologie

de la France par siècle, presque par règne.

Tous ces dormeurs de marbre, étendus sur leurs tombes avec la double

rigidité de la mort et du granit, offrant, de la croix de Dagobert

jusqu'aux bas-reliefs de François Ier, l'histoire de douze siècles,

parlent à l'imagination avec la voix de la science. Là encore, par ma

connaissance exacte des costumes, j'ai mérité l'éloge de M. Danton. Il

paraît que tu as fait de moi, cher bien-aimé, une femme plus complète

que je ne croyais; la pauvre petite madame Danton, qui ne sait rien de

tout cela et qui n'a jamais entendu parler d'art ni de sciences dans sa

famille, est encore plus étonnée que son mari; elle me regarde presque

avec admiration, ce qui me fait rougir, mais en même temps me rappelle

que c'est à toi que je dois tout cela.

Je m'attendais à voir paraître dans la fête quelque effigie gigantesque

de Marat. Je me trompais. Danton dit que c'est Robespierre qui s'y est

opposé.

Je vais te raconter la fête telle que Danton me l'a expliquée.

Peut-être un jour liras-tu ce manuscrit. Alors tu sauras que je n'ai pas

été un instant sans songer à toi.

Voici ce qu'il m'a dit:

David, pour cette occasion, s'est fait à la fois historien, architecte

et auteur dramatique.

Il a fait une pièce en cinq actes de la Révolution.

D'abord, sur la place de la Bastille, il a dressé une statue colossale

de la Nature, quelque chose comme une Isis aux cent mamelles, jetant par

chacune d'elles, dans un bassin immense, l'eau de la régénération.

La liberté, colosse de la même taille, qu'il a mise sur la place de la

Révolution.

Enfin un troisième Titan, le peuple, Hercule terrassant devant l'hôtel

des Invalides le Fédéralisme sous les traits de la Discorde.

Pour arriver à ce dernier groupe, il faut passer sous un arc de triomphe

tenant toute la largeur du boulevard d'Italie; puis, du groupe des

Invalides, on va à l'autel de la Patrie, situé au milieu du Champ de

Mars.

Sur chacun de ces points, désignés à l'avance comme des reposoirs le

jour de la Fête-Dieu, s'arrêtait et accomplissait un acte patriotique le

cortége parti de la place de la Bastille.

Danton, qui était obligé de marcher avec la Convention, nous avait remis

sa femme et moi, pour ce jour-là, à la garde de Camille Desmoulins et

de Lucile.

Camille Desmoulins, quoique membre de la Convention, ne tenait aucune

place obligée dans toutes ces fêtes. Curieux comme un gamin de Paris, il

voulait tout voir pour tout critiquer. Lucile riait comme une folle des

saillies de son mari; moi, je l'avoue, ce spectacle avait un côté de

grandeur qui m'impressionnait énormément.

C'est Hérault de Séchelles qui, en sa qualité de président de la

Convention, menait la tête du cortège; si on l'avait choisi pour sa

beauté, on ne pouvait faire un meilleur choix. C'est bien l'homme des

cérémonies nationales, et je me le figurais avec la robe grecque ou avec

la toge romaine; il monta sur les débris de la Bastille, tendit une

coupe étrusque, la remplit d'eau, la porta à ses lèvres, et la passa aux

quatre-vingt-six vieillards représentant les quatre-vingt-six

départements, dont chacun portait une bannière, et chacun d'eux, buvant

à son tour, disait après avoir bu:

--Nous nous sentons renaître avec le genre humain.

Le cortége descendit le boulevard; la terrible société des jacobins

marchait en tête avec sa bannière, symbole de sa police universelle,

montrant un oeil ouvert dans les nuages. Derrière la société des jacobins

marchait la Convention.

David, pour symboliser la fraternité du peuple avec ses mandataires,

avait dépouillé les représentants de leur costume; habillés en

bourgeois, il n'y avait aucune différence de vêtements entre eux et les

gens qui les avaient nommés. Seulement ils étaient enfermés d'un ruban

tricolore, que tenaient les envoyés des assemblées primaires.

Camille ne put s'empêcher de rire.

--Voyez donc, nous dit-il, la Convention menée en laisse par les

jacobins!

Les seuls juges révolutionnaires portaient un panache noir, indice de

leur terrible mission de deuil.

Tous les autres, la Commune, les ministres, les ouvriers, marchaient

pêle-mêle. Seulement, comme parure et comme signe de la noblesse du

travail, les ouvriers portaient leurs outils.

Les rois de la fête étaient les humbles et les malheureux de la société.

Les aveugles, les vieillards, les enfants trouvés allaient sur des

chars. Les tout petits qui ne pouvaient se tenir debout étaient traînés

dans leurs berceaux. Deux vieillards, un homme et une femme, étaient,

comme Cléobis et Biton, traînés dans une petite charrette par leurs

quatre enfants.

Une urne sur un char était censée contenir les cendres des héros. Huit

chevaux blancs avec des panaches rouges, relevant et secouant la tête à

chaque coup de trompette, traînaient le char. Les parents de ceux qui

avaient été tués dans cette grande journée marchaient derrière, le front

joyeux et couronnés de fleurs, indiquant qu'ils ne sont point à

regretter ceux-là qui sont morts pour la patrie.

Une charrette ressemblant à celle du bourreau emportait les trônes, les

couronnes et les sceptres.

L'échafaud avait disparu de la place de la Révolution. Au pied de la

statue de la Liberté, le président fit verser le tombereau contenant les

insignes de la royauté. Le bourreau y mit le feu.

Trois mille oiseaux délivrés en même temps, s'envolèrent dans toutes les

directions comme un joyeux nuage.

Deux colombes allèrent se reposer dans les plis de la robe de la

Liberté.

Le lendemain, l'échafaud, de retour à son poste, devait les faire

envoler.

De la place de la Révolution on se rendit au Champ de Mars; la statue

d'Hercule écrasant le Fédéralisme était placée sur un rocher élevé

devant lequel on avait ménagé une plate-forme. Au pied de la montagne

était placé le niveau de l'égalité.

Tout le monde passa dessous.

Arrivés sur la plate-forme, les quatre-vingt-six vieillards remirent

chacun à son tour, au président, la pique qu'ils tenaient à la main.

Le président les relia toutes avec un ruban tricolore, proclamant ainsi

l'alliance des départements avec la capitale. Ils étaient debout, et à

la vue de tous, et en face de l'autel fumant d'encens.

Hérault de Séchelles lut l'acceptation de la loi nouvelle, proclamant

l'égalité.

À ses dernières paroles le canon éclata.

Mon ami, je ne suis qu'une femme, mais je vous jure qu'en ce moment

j'éprouvai un si profond sentiment d'enthousiasme, que mes larmes

coulèrent malgré moi. Ah! si vous eussiez été là! Oh! si j'eusse été

appuyée à votre bras au lieu d'être appuyée à celui d'un étranger! Ah!

comme je me serais jetée dans votre poitrine, et comme j'y eusse pleuré

tout à mon aise!

La République française, fondée sur la base de l'égalité! Le char

portant la cendre des victimes du 10 août s'avança jusqu'au temple qui

était élevé à l'extrémité du Champ de Mars; là, on prit l'urne, on la

déposa sur l'autel, et tous s'agenouillant, le président baisa l'urne et

on l'entendit dire à haute voix ces paroles:

--Cendres chéries! urne sacrée, je vous embrasse au nom du peuple!

Un homme s'approcha de Camille Desmoulins et lui demanda:

--Citoyen, peux-tu me dire pourquoi je ne vois plus ici, comme en 92, ce

glaive de justice couvert de crêpes que portaient des hommes couronnés

de cyprès?

--Parce que, répondit Desmoulins, quand on sent le glaive partout, il

est inutile de le montrer.

J'ai oublié de te dire, mon bien-aimé Jacques, que l'arc de triomphe des

Italiens était consacré aux femmes des 5 et 6 octobre, qui ramenèrent de

Versailles le roi, la reine et la royauté.

Seulement j'ai entendu raconter que ces héroïnes étaient de vraies mères

de famille, qui s'étaient arrachées mourantes de faim à leurs enfants;

de belles jeunes filles, chastes, qui n'osèrent parler lorsqu'elles se

trouvèrent en face du roi, et qui s'évanouirent en face de la reine,

tandis qu'ici le peintre les a remplacées par des modèles hardis et

effrontés.

Les femmes de l'arc de triomphe des Italiens sont plus belles, mais les

autres, j'en suis sûre, étaient plus touchantes.

Aux premières ombres du soir, toute la foule s'éparpilla; les uns, parmi

ceux qui la composaient, entrèrent calmes et paisibles dans Paris; les

autres, non moins calmes et paisibles, s'assirent sur l'herbe déjà

flétrie du mois d'août et dînèrent en famille de ce qu'ils avaient

apporté.

Nous étions à moitié chemin de Sèvres, où Danton devait nous rejoindre;

Camille et Lucile y dînaient avec nous. Nous prîmes une voiture, et en

une demi-heure, du Champ de Mars nous fûmes à la maison de campagne de

Danton.

Danton ramena avec lui un homme que je ne connaissais pas, mais que tu

dois connaître, toi; il se nomme Carnot; c'est un petit homme en

culottes courtes, coiffé à la Jean-Jacques Rousseau, avec un habit gris.

Il a l'air d'un sous-chef de ministère. C'est sur lui que l'on compte

pour faire face à la fois aux Anglais qui sont devant Dunkerque et aux

Prussiens qui ont pris Valenciennes, ou plutôt à qui Valenciennes a été

livrée.

Par sa position au ministère de la guerre, il sait toutes les

nouvelles, et les nouvelles sont déplorables à ce qu'il paraît. Danton a

une grande confiance en lui; mais il paraît que Robespierre ne l'aime

pas. C'est un travailleur obstiné, qui passe, quand il est à Paris, sa

vie à aller de la rue Saint-Florentin aux Tuileries, où il fouille les

anciens cartons. Quand il va à l'armée, il ôte son habit gris pour

prendre un habit de général, puis la bataille gagnée, il reprend son

habit gris et revient faire son plan à Paris.

Ce qui l'inquiète surtout c'est Valenciennes, qui est devenu un foyer de

réaction et de fanatisme. On y chante, sur la terre de France, le

_Salvum fac imperatorem_; les femmes pleurent de joie, remercient Dieu;

les émigrés tirent leurs épées et crient:--À Paris! à Paris!

Je m'émerveille quand je pense que ce petit homme, qui a à peine cinq

pieds deux pouces et qui ne boit que de l'eau, va aller avec sa culotte

courte et son habit gris combattre le duc d'York, frère du roi

d'Angleterre, qui a six pieds de haut et qui boit dix bouteilles de vin

après son dîner. Il paraît qu'il aurait bien voulu rester tranquille à

Valenciennes, n'aimant pas à se déranger; mais qu'il a été tellement

tourmenté par les belles dames, qui raffolent de lui et par les émigrés

qui le comparent à Marlborough, qu'il a fini par tirer son épée comme

les autres et par crier:--_or now, or never!_ Maintenant ou jamais!

Ses dernières nouvelles lui annonçaient que les avant-postes ennemis

étaient à Saint-Quentin.

Danton a rédigé un décret de levée en masse que l'homme à l'habit gris

proposera et fera adopter demain à la Convention, et qui me paraît un

chef-d'oeuvre.

Tous les Français sont en réquisition permanente... Les jeunes gens

iront au combat, les hommes mariés forgeront des armes et transporteront

des subsistances, les femmes feront des tentes, des habits et serviront

les hôpitaux; les enfants feront la charpie; les vieillards, sur les

places, animeront les guerriers, enseignant la haine des rois et l'unité

de la république.

Dès demain nous nous mettons au travail, madame Danton et moi.

IX

Oh! mon bien-aimé, je suis brisée. Comment vivre? comment mourir? Mourir

me paraît bien plus facile que de vivre, et ce n'est pas la première

fois que l'envie me prend d'aller t'attendre ou d'aller te rejoindre à

ce rendez-vous de la mort où nul n'a jamais manqué.

Ton nom vient d'être répété dix fois, vingt fois, cent fois; tu leur

manquais pour leur chiffre; il leur fallait vingt-deux têtes. Ils ont

remplacé la tienne par celle d'un certain Mainvielle, connu et célèbre

par les assassinats de la Glacière, à Avignon. Toi, disent-ils, tu es

mort de fatigue dans je ne sais quelle grotte du Jura avec Louvet, ou

dévoré par les loups avec Roland.

Mais pour eux tu es mort, et ce n'est qu'à cette condition que tu n'as

pas été jugé avec eux.

Oh! si j'étais sûre que ce fût vrai, comme j'en finirais vite au profit

de l'âme avec cette maladie du corps qu'on appelle la vie!

Depuis quelque temps, je voyais Danton passer par des alternatives de

douleur et de colère. Il avait toujours espéré que le procès des

girondins n'aurait pas lieu. N'étaient-ce pas les girondins qui avaient

pris l'initiative de la révolution? n'étaient-ce pas les girondins qui

avaient fait le 10 août? n'étaient-ce point les girondins qui avaient

déclaré la guerre à tous les rois!

Mais voilà que tout à coup, tandis que les Anglais, au nord, assiégent

Dunkerque, voilà qu'au midi les royalistes livrent Toulon aux Anglais.

C'était trop de clémence envers la reine et envers les girondins.

N'accusait-on pas les girondins de complicité avec la reine, et, par

conséquent, avec les royalistes?

Le jour où l'on sut à Paris la prise de Toulon, Robespierre, maître de

la situation, ordonna de commencer deux procès qu'on n'avait point osé

attaquer jusque-là: le procès des girondins, le procès de la reine.

Aux Prussiens entrant en France par la Champagne on avait opposé le

massacre des prisons.

Aux royalistes faisant la Vendée à l'ouest; aux Anglais achetant Toulon

au midi, on opposait la tête de la reine et celles des vingt-deux

girondins.

Comprends-tu, mon bien-aimé? quoique douze de tes amis seulement fussent

aux mains du tribunal révolutionnaire, les autres étant ceux-ci morts,

ceux-là en fuite, on avait promis au peuple les vingt-deux girondins, il

fallait les lui donner.

On ajouta des députés qui n'avaient jamais voté avec la Gironde. On

avait voulu faire entrer Danton au comité de salut public; en y entrant

il sauvegardait sa vie. Qui eût osé toucher à un membre de ce terrible

comité?

Oui, mais pour y entrer il fallait accepter deux conditions terribles:

La mort des girondins!

Les massacres de la Vendée!

Nous vîmes rentrer Danton, un soir, plus abattu que jamais.

--Je suis las de toutes ces boucheries d'hommes! nous dit-il.

Puis à sa femme:

--Prépare-toi à venir demain avec moi à Arcis-sur-Aube, lui dit-il.

Arcis-sur-Aube c'était son lieu de naissance. Comme Antée qui reprenait

des forces en touchant sa terre natale, Danton allait redemander aux

sources de sa vie sa vigueur perdue.

--Venez-vous avec nous? me demanda-t-il.

--Oh! non, lui répondis-je. Vous devez comprendre que si j'ai une

chance d'apprendre quelque nouvelle de _lui_, ce sera en suivant minute

à minute le procès des girondins.

--Nous avons tort tous les deux, me dit-il; je devrais rester; vous

devriez partir.

Le même soir, Garat vint le voir. C'est celui, tu te le rappelles, qui a

été ministre de la justice après lui.

Il le trouva malade; plus que malade, consterné.

Il fit tout ce qu'il put pour obtenir qu'il restât à Paris; il lui

montra Robespierre profitant de son absence pour déraciner tour à tour

Hébert et Chaumette; quand il reviendrait, ses amis seraient ceux de

Robespierre et se tourneraient contre lui, comme les amis des Girondins

s'étaient tournés contre eux.

--Ton départ, lui dit-il enfin, c'est tout simplement un suicide; tu

n'oses pas te tuer, tu veux mourir.

--Peut-être! fit Danton. Mais la ruine de mon parti, mais la perte de

mon influence, mais ma popularité anéantie! Tout cela n'est rien! Ce qui

m'anéantit, ce qui me perce le coeur, c'est de ne pouvoir les sauver.

Vergniaud, l'éloquence même; Péthion, l'honneur; Valazé, la loyauté;

Ducos et Fonfrède, le dévouement.

Et de grosses larmes tombaient de ses yeux.

--Et c'est moi, dit-il, c'est moi qui, le 31 mai, ai frappé le coup

terrible! Je voulais les écarter de mon chemin, je ne voulais pas les

tuer.

Garat quitta son ami sans avoir rien obtenu de lui.

Camille et Lucile me restaient; mais j'étais bien loin d'être liée avec

eux comme avec Danton et sa femme. J'avais pour Danton l'amitié

confiante et respectueuse que l'on a pour l'homme de génie. Même dans

ses faiblesses je le trouve immense.

Le 13 octobre il partit. Le volcan était éteint. Se rallumera-t-il

jamais? J'en doute.

Le 16, la reine mourut sur l'échafaud.

Sa mort ne fit pas à Paris tout l'effet qu'on en pouvait attendre.

On savait que le général Jourdan livrait à Wattignies une bataille de

laquelle dépendait le salut de la France.

Le petit homme à l'habit gris et à la culotte courte avait quitté Paris.

Il était arrivé à l'armée; il avait mis son habit de général, s'était

battu deux jours.

La première journée avait été perdue; mais avec son armée, que l'ennemi

croyait en retraite, il avait attaqué l'ennemi et l'avait battu.

Puis il avait remis son habit gris, était revenu à Paris le 19, et avait

annoncé que le général Jourdan venait de remporter une grande victoire.

De lui-même il n'avait pas un dit un mot.

Cette victoire donnait une force énorme à Robespierre, à qui, dans un

moment de défaillance, Danton avait cédé la place, et qui, étant resté

seul maître, s'était fait gouvernement.

Le lendemain de cette victoire, Fouquier-Tinville demanda les pièces

pour faire le procès de tes malheureux amis. Toutes les mesures avaient

été prises non-seulement pour les tuer, mais pour les déshonorer.

Leur procès vint immédiatement après celui d'un misérable nommé Perrin,

voleur de deniers publics, condamné aux galères et à l'exposition, qu'il

avait subies sur la guillotine. Entre lui et les nobles girondins on eut

soin de ne trancher la tête à personne, il fallait que l'échafaud restât

pilori.

On les avait d'abord enfermés à la prison des Carmes, encore toute

sanglante des massacres de septembre; on les plaça dans un quartier

distinct du reste de la prison. Un seul de ces cachots contenait

dix-huit lits.

Vergniaud, déjà depuis plusieurs mois en prison, n'avait rien voulu

demander à personne; ses vêtements tombaient en lambeaux et, depuis

longtemps, son dernier assignat était passé dans la main d'un prisonnier

plus pauvre que lui.

Son beau-frère, M. Alluaud, revint de Limoges, lui apportant un peu

d'argent et des habits. Il obtint de voir Vergniaud, et entra dans sa

prison avec son fils, enfant de dix ans.

L'enfant, en voyant son oncle traité comme un scélérat, le visage pâle

et amaigri, les cheveux épars, la barbe inculte et les habits déchirés,

se mit à pleurer et, au lieu d'aller embrasser son oncle qui lui

tendait les bras, il se réfugia entre les genoux de son père.

Mais Vergniaud l'attira à lui, lui disant:

--Rassure-toi, et regarde-moi bien; quand tu seras grand, quand la

France sera libre, quand on ne rencontrera plus dans les rues de Paris

cette hideuse machine qu'on appelle la guillotine, tu diras:

--Quand j'étais enfant, j'ai vu Vergniaud, le fondateur de la

République, dans le plus beau temps et dans le plus glorieux costume de

sa vie; celui où, persécuté par des misérables, il se préparait à mourir

pour les hommes libres.

Mais l'apôtre parmi eux, le martyr heureux du supplice, c'était Valazé,

que son grade dans l'armée avait familiarisé avec la mort. Celui-là a la

foi et prétend qu'à toutes les religions nouvelles il faut du sang. On

sentait qu'il était heureux d'offrir le sien en sacrifice.

--Valazé, lui dit un jour Ducos, comme on te punirait si on ne te

condamnait pas!

Le 22 octobre on leur communiqua leur acte d'accusation, le 26 leur

procès commença.

À midi, ils furent introduits devant le tribunal révolutionnaire. Chacun

d'eux avait un gendarme près de lui.

J'étais au bras de Camille, Lucile était au mien. Nous les vîmes tous

s'asseoir l'un après l'autre au banc des accusés, ces nobles martyrs sur

la figure desquels on eût cherché vainement un de ces signes qui font

dire:

--Voilà un coupable!

Il n'y eut pas d'hypocrisie dans le procès au moins. Tout le monde vit

bien que tout ce qui précéderait l'échafaud ne serait qu'une forme, et

qu'il ne s'agissait que de tuer. Les accusateurs Hébert et Chaumette

furent reçus comme témoins. Pas d'avocat pour les défendre.

On leur reprochait des choses étranges: les assassinats de septembre,

dont ils avaient toujours poursuivi la punition; on leur reprochait

d'avoir été les amis de Lafayette, de d'Orléans et de Dumouriez. Et

cependant les juges avaient honte de condamner sur de pareilles

accusations et sur de pareils témoignages.

Le procès dura sept jours, et le septième jour il était moins avancé que

le premier.

Il fallut que les jacobins s'en mêlassent; une députation vint sommer

l'assemblée de décréter que le troisième jour, ne le fût-il pas, le jury

pouvait se déclarer suffisamment éclairé.

Camille m'a dit qu'on avait retrouvé la minute du décret tout entière

écrite de la main de Robespierre, car Robespierre voulait leur mort à

tout prix.

Le second jour du procès, et quand on vit clairement tout l'odieux de

l'accusation, Garat, que j'avais vu chez Danton le soir de son départ,

fit une démarche près de Robespierre pour sauver les girondins. Il

avait préparé une espèce de plaidoyer pour la clémence; il le lui lut.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 9 / 28 段