Jacques ne laissa point à la petite vieille le temps de parler, et en

excellent allemand:

--Madame, lui dit-il, j'ai le plus grand intérêt à savoir le plus tôt

possible ce qu'est devenue la plus jeune des deux dames françaises qui

habitaient dans la maison qui touche à la vôtre.

--Monsieur, répondit madame Haal, je puis vous le dire pertinemment; la

plus jeune des deux dames, qui s'appelait mademoiselle Éva de Chazelay,

est partie après les derniers devoirs rendus à sa tante, pour tâcher de

retrouver en France un homme qu'elle aimait.

--Oh! murmura Jacques Mérey, pourquoi ne suis-je pas resté avec mes amis

pour mourir comme eux et avec eux!

Et, sans s'inquiéter de la foule qui l'entourait, sentant son coeur se

briser, il éclata en sanglots.

IV

LA SALLE LOUVOIS

Le 30 pluviôse an IV (19 février 1796), jour de fête, où l'on venait de

briser publiquement la planche des assignats, après une émission de

quarante-cinq milliards cinq cents millions, mesure qui n'empêchait

point le louis d'or de valoir sept mille deux cents francs en

papier,--ce soir, disons-nous, il y avait grande illumination au théâtre

Louvois, illumination que faisait d'autant mieux ressortir la masse

sombre du théâtre des Arts, acheté un an auparavant à la Montansier, qui

l'avait fait bâtir, à la grande terreur des gens de lettres, des savants

et des bibliophiles, à cinquante pas de la bibliothèque nationale, sur

la place où l'on ne voit plus aujourd'hui que des arbres ombrageant une

belle fontaine, imitation des trois Grâces de notre grand sculpteur

manceau Germain Pilon.

Ce théâtre, que l'on appelait d'abord le théâtre Montansier, avait pris

ensuite le nom de théâtre des Arts, puis il devint le théâtre de

l'Opéra, jusqu'au moment où, le 13 février 1820, le duc de Berri fut

assassiné sur ses marches par le sellier Louvel; assassinat qui fit

décréter sa démolition.

Une longue file de voitures, qui s'étendait dans la rue de Richelieu

jusqu'à la maison qui a fait place à la fontaine Molière, déposait la

foule des élégantes à la porte du théâtre Louvois, splendidement éclairé

comme nous l'avons dit, et disparaissaient par la rue Sainte-Anne, au

milieu des cris des commissionnaires se disputant avec les laquais pour

ouvrir les portières des carrosses.

Car, avec les maîtres, les laquais et les carrosses avaient reparu.

--_Faut-il une voiture, notre bourgeois?_ avait crié à la porte de la

Comédie-Française, le soir même de l'exécution de Robespierre, un gamin

qui, se faisant le héraut de l'aristocratie, saluait de ces quelques

mots l'arrivée de la contre-révolution.

Et depuis ce jour les voitures avaient reparu plus nombreuses

qu'auparavant. Nous ne dirons cependant pas, comme beaucoup

d'historiens, qu'après cette terrible journée la vieille France avait

relevé la tête. Non, la vieille France avait disparu dans l'émigration,

sur la place de la Concorde, comme on l'appelle maintenant, et la

barrière du Trône, qui avait repris son ancien nom.

Une seule guillotine étant insuffisante sur la place de la Révolution,

on sait qu'une seconde avait été établie à la barrière du Trône.

C'était, au contraire, une France toute nouvelle qui apparaissait, si

nouvelle, que, connue des Parisiens, qui l'avaient vu naître, elle était

demeurée à peu près inconnue au reste de la France.

Costumes, moeurs, tournures, cette France nouvelle n'avait rien gardé de

l'ancienne, pas même la langue. Racine et Voltaire, ces deux grands

modèles du beau et du bon français, revenant en ce monde, se fussent

demandé quel était le patois que parlaient les incroyables et les

merveilleuses.

Qui avait amené cette transformation dans les moeurs, dans les costumes,

dans la tournure, dans le langage?

D'abord le besoin qu'avait la France de jeter du sable et d'étendre des

tapis sur les taches de sang qu'avait laissées partout le règne de la

terreur.

Puis, comme dans toutes les rénovations, un homme s'était fait

l'incarnation des besoins du moment: avidité de vivre, de jouir,

d'aimer.

Cet homme, c'était Louis-Stanislas Fréron, filleul du roi Stanislas et

fils d'Élie-Catherine Fréron, fondateur après Renaudot du journalisme en

France.

Stanislas Fréron, au milieu des excentricités sanglantes de cette

époque, au milieu des Hébert, des Marat, des Collot-d'Herbois, fut une

espèce de monstre à part.

Nous ne croyons pas à ces caprices spontanés de la nature. Pour que

l'homme devienne ce qu'ont été les Collot-d'Herbois, les Hébert, les

Marat; pour que, pareils à des fous furieux, ils frappent au hasard dans

la société, il faut que, justement ou injustement, la société ait

d'abord frappé sur eux; il faut que, comme le comédien Collot-d'Herbois,

ils aient été blessés dans leur orgueil par les huées et les sifflets de

toute une salle; il faut que, comme le marchand de contre-marques

Hébert, ils aient été laquais au service de gens injustes et violents,

marchands de contre-marques et aboyeurs à la porte des théâtres, sans

que ce double métier leur ait rapporté de quoi assouvir leur faim; il

faut que, comme Marat, disgraciés de la nature, raillés par tout ce qui

les entourait sur la laideur de leur visage, ils aient été vétérinaires

quand ils voulaient être médecins, et aient saigné des chevaux quand ils

avaient la vocation de saigner des hommes.

Stanislas Fréron avait été courbé sous une de ces fatalités. Fils d'un

des critiques les plus intelligents du dix-huitième siècle, qui avait

jugé Diderot, Rousseau, d'Alembert, Montesquieu, Buffon, il avait vu son

père commettre l'imprudence de s'attaquer à Voltaire.

On ne s'attaquait pas impunément à ce gigantesque esprit. Voltaire avait

saisi le journal que publiait Fréron, l'_Année littéraire_, dans ses

mains osseuses; mais lui, qui avait déchiré sinon anéanti la Bible, ne

put ni déchirer ni anéantir un journal.

Il se rejeta sur l'homme.

Tout le monde sait comment s'est exhalée cette immense colère de

l'_Écossaise_. Tout ce qu'un homme put supporter et souffrir d'injures

et d'insultes, Voltaire les fit supporter et souffrir à Fréron. Il fut

frappé comme un laquais, humilié dans sa personne, dans ses enfants,

dans sa femme, dans son honneur, dans sa probité littéraire, dans ses

moeurs calmes, dans son foyer domestique irréprochable. Il fut traîné sur

le théâtre, chose qui ne s'était pas faite depuis Aristophane,

c'est-à-dire depuis deux mille quatre cents ans.

Là chacun put le siffler, le huer, lui cracher au visage.

Fréron avait vu tout cela de l'orchestre sans se plaindre, sans dire un

mot; il avait vu le comédien qui le jouait, et qui, par le vol d'un

valet, c'était procuré un de ses habits, il avait vu le comédien qui le

jouait, imiter sa figure, et, s'avançant jusqu'à la rampe, dire de

lui-même:

--_Je suis un sot, un voleur, un misérable, un mendiant, un folliculaire

vénal._

Mais, au cinquième acte, une pauvre femme tomba évanouie aux premières

loges, en jetant un cri.

À ce cri, Fréron se retourna et s'écria:

--Ma femme! ma femme!

Un homme aida Fréron à sortir de l'orchestre, au milieu des rires, des

huées, des sifflets; cet homme c'était ce même Malesherbes, cet athée

honnête homme qui défendit Louis XVI, et qui, payant de sa vie sa

généreuse intervention dans le procès, remontait comme d'habitude sa

montre à midi, quoiqu'il dût être guillotiné à une heure.

Malgré tout cela, malgré la lettre méprisante de Rousseau, qui cette

fois-là donna dans sa haine la main à Voltaire, Fréron tint bon.--Il

continua d'exalter Corneille, Racine, Molière, aux dépens de Crébillon,

de Voltaire et de Marivaux. Mais, dans cette lutte qu'il soutenait à lui

seul contre toute l'_Encyclopédie_, il tomba malade de fatigue; alité,

sans force, mais dictant encore, il apprit que le garde des sceaux

Miroménil, venait de supprimer le privilége de l'_Année littéraire_, et

que, par conséquent, il était non-seulement ruiné, mais désarmé.

Il laissa retomber sa tête sur l'oreiller, poussa un soupir, et mourut.

Grâce à l'influence de quelques protecteurs qui lui étaient restés, la

veuve de Fréron fit rendre à son fils le privilége de l'_Année

littéraire_.

L'enfant n'avait que dix ans, et ce furent son oncle Royou et l'abbé

Geoffroy qui rédigèrent le journal, tout en lui attribuant une partie du

produit. Bercé par le souvenir des souffrances de son père, il avait

pris, tout jeune encore, la société en haine. Le hasard fit qu'il fut à

Louis-le-Grand le condisciple de Robespierre, de sorte que, quand la

révolution éclata, la place de l'homme corrompu par excellence se trouva

près de l'incorruptible.

Le journal, qui n'avait été jusque là qu'une puissance littéraire, était

devenu dans les mains de Marat une puissance politique. À côté de l'_Ami

du peuple_, Fréron publia l'_Orateur du peuple_. Il se livra dans cette

feuille à tous les excès de l'homme timide qui ne sait pas s'arrêter

dans la cruauté parce qu'il ne sait pas s'arrêter dans la faiblesse.

Nommé membre de la Convention, il avait voté la mort du roi, puis avait

été envoyé avec Barras à Marseille.

On sait ce qu'il y fit. On connaît ses mitraillades; l'histoire a

enregistré ces mots terribles, après une canonnade:

--Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la patrie leur pardonne!

Et quand, sur la foi de cette promesse, sains et saufs, les blessés se

relevèrent, ce mot plus terrible encore, car il était un mensonge

sanglant:

--Feu!

Et cette seconde fois, personne ne se relevait.

Eh bien! nous le disons, pour qu'il y ait eu une semblable haine contre

les hommes dans le coeur de l'impitoyable proconsul, il fallait que

l'enfant, élevé dans le cabinet de son père, se souvînt que, pour prix

d'un travail acharné, de son dévouement à tous les principes

conservateurs, son père n'avait recueilli que les insultes et

l'ingratitude de ceux-là même qu'il défendait.

Ce fut cet éclectisme dans le crime qui lui fit abandonner le parti de

Robespierre et prendre celui de Tallien, se faire thermidorien de

terroriste qu'il était, dénoncer Fouquier-Tinville et tous ses complices

les uns après les autres, et, à la tête de la réaction antijacobine,

créer cette jeunesse dorée à laquelle il donna son nom et que nous

appellions tout à l'heure une France nouvelle.

Ce qui l'attirait, cette jeunesse, au théâtre Louvois, le 19 février

1796, c'était sa réouverture, sous la direction de la célèbre

mademoiselle Raucourt, qui avait réuni quelques-uns de ses camarades du

Théâtre-Français, et qui tentait avec eux de ramener les esprits à la

belle littérature dont elle s'était faite l'interprète.

Tout avait son côté politique à cette époque; mademoiselle Raucourt

avait le sien. Belle à faire damner la moitié des spectateurs, après

avoir reçu des conseils de Brizard, elle avait paru pour la première

fois en 1772 sur la scène du Théâtre-Français, dans le rôle de Didon.

Mais tout à coup des bruits étranges s'étaient répandus sur l'emploi

qu'elle faisait de sa beauté, et, malgré les petits vers de Voltaire qui

lui promettaient la royauté de la scène, malgré l'écrin que lui avait

fait remettre madame du Barry en lui recommandant d'être sage, elle

avait bientôt vu, sous les coups de la calomnie ou de la

médisance,--nous ne saurions, nous faire juge dans un pareil

procès,--ses admirateurs les plus ardents l'abandonner et ses

détracteurs les plus acharnés la siffler.

Criblée de dettes, ne croyant plus à cet avenir prédit par Voltaire, la

belle débutante s'était réfugiée dans l'enclos du Temple, asile ouvert

aux débiteurs insolvables.

Poussée comme elle l'était par le démon de la tragédie, Raucourt ne

pouvait demeurer inconnue; elle s'évada une nuit, gagna la frontière,

donna des représentations devant les souverains du nord, et revint en

France, où Marie-Antoinette,--la chose ne contribua pas peu à accréditer

les premières rumeurs,--où Marie-Antoinette paya ses dettes, et la fit

rentrer à la Comédie-Française dans ce même rôle de Didon qui lui avait

valu ses premiers succès.

Ce fut alors que, se livrant à des études sérieuses, elle reconquit à

force de talent la faveur du public.

Lorsque, à la suite de la représentation de _Paméla_, la Convention

ordonna l'incarcération en masse de la Comédie-Française, elle fut

incarcérée aux Madelonnettes avec Saint-Phal, Saint-Prix, Larive,

Naudet, mesdemoiselles Lange, Devienne, Joly et Contat.

Le 11 thermidor, elle sortit de prison, joua quelque temps à l'Odéon;

mais, se trouvant trop éloignée du centre de la ville, elle entraîna ses

compagnons à la salle Louvois.

La salle Louvois s'ouvrait donc, comme nous l'avons dit, sous ses

auspices, par la pastorale de _Pygmalion et Galatée_, qui permettait à

mademoiselle Raucourt de faire admirer ses formes magnifiques dans le

rôle de la statue, et par _Britannicus_, qui lui permettait de faire

admirer son génie dans le rôle d'Agrippine.

L'emprisonnement de mademoiselle Raucourt, sous prétexte d'attachement à

l'ancien régime, lui assurait la sympathie de toute cette jeunesse

folle qui allait encombrer la salle, et qui ne faisait qu'apparaître

en passant sous le péristyle.

Mais si le lecteur veut suivre un des deux escaliers qui montent à

l'orchestre, s'il veut entrer dans la salle, soit du côté cour, soit du

côté jardin, il pourra alors jeter un coup d'oeil sur l'ensemble de cette

admirable ruche, qu'au premier abord on croirait peuplée, grâce au

chatoiement des taffetas et des satins, grâce aux feux des diamants et

des pierreries, d'oiseaux des tropiques et de papillons de l'équateur.

Pour donner une idée de l'ensemble des toilettes de toute cette jeunesse

dorée, hommes et femmes, il nous suffira de peindre, en hommes, les deux

ou trois incroyables, et, en femmes, les deux ou trois merveilleuses qui

donnaient le style à l'époque.

Les trois femmes étaient, l'une dans une avant-scène, et les deux autres

dans les loges d'entre-colonnes de la salle. Les loges d'entre-colonnes

étaient, après les avant-scènes, les loges les plus recherchées.

Ces trois femmes, au nom desquelles l'admiration publique avait ajouté

l'épithète de belles, étaient la belle madame Tallien, la belle madame

Visconti et la belle marquise de Beauharnais.

Ce sont les trois déesses qui se partagent l'Olympe, ce sont les trois

grâces qui règnent au Luxembourg.

La belle madame Tallien,--Térésia Cabarrus,--occupait l'avant-scène à

droite des spectateurs; elle représentait la Grèce personnifiée dans

Aspasie; elle était vêtue d'une robe de linon blanc tombant à longs plis

sur un transparent rose. Sur cette robe elle portait une espèce de

péplum comme Andromaque. Deux bandeaux en feuilles de laurier d'or

soutenaient son voile; malgré la robe de linon blanc, malgré le

transparent rose, malgré le péplum jeté sur le tout, on pouvait voir à

la base d'un cou de cygne le haut d'une poitrine admirablement modelée.

Un collier de perles à quatre rangs faisait valoir son cou d'un blanc

mat, comme son cou faisait valoir les perles d'un blanc rosé. Les mêmes

bracelets de perles étaient noués au haut du bras, au-dessus de mitaines

roses montant jusqu'au coude.

Un journaliste avait dit quelques jours auparavant:

--Il y a deux mille ans que l'on porte des chemises, cela commence à

devenir ennuyeux.

La belle madame Visconti, qui représentait la Romaine, comme son nom lui

en imposait l'obligation, avait compris la vérité de cette critique et

avait en effet supprimé la chemise.

Elle portait, comme madame Tallien, une robe de mousseline très-claire à

longues manches, ouvertes de manière à laisser voir ses bras moulés sur

l'antique; son front était surmonté d'un diadème de camées; son cou

entouré d'un collier pareil, ses jambes et ses pieds étaient nus, à part

des sandales de pourpre qui lui permettaient de porter autant de

bagues aux doigts de ses pieds qu'aux doigts des mains; une forêt de

cheveux noirs et bouclés s'échappaient de son diadème et retombaient sur

ses épaules. C'était ce qu'on appelait une coiffure à la Caracalla.

Dans la loge en face de celle de madame Visconti, la marquise de

Beauharnais, avec sa grâce créole, représentait la France. Elle portait

une robe ondée rose et blanc garnie d'effilés noirs. Elle n'avait point

de fichu; des manches courtes en gaze de la couleur de ses effilés, et

de longs gants café au lait se nouant au-dessus du coude. Elle était

chaussée de bas de soie blancs à coins verts, portait des souliers de

maroquin rose, et était coiffée à l'étrusque. Elle n'avait pas un bijou

sur elle, mais ses deux enfants à côté d'elle, et, comme Cornélie,

semblait dire en les regardant:

--Voilà mes pierreries, à moi.

C'est à tort que nous lui avons laissé le nom de marquise de

Beauharnais. Depuis quelques jours elle venait d'épouser un jeune chef

de brigade d'artillerie appelé Napoléon Bonaparte. Mais, comme on

regardait ce mariage au-dessous d'elle, ses bonnes amies, qui ne

pouvaient s'habituer à l'appeler madame Bonaparte tout court, profitant

du retour des titres, continuaient de l'appeler tout bas marquise.

Les autres femmes qui fixent tous les yeux, qui attirent à elles toutes

les lorgnettes, sont mesdames de Noailles, de Fleurieu, de Gervasio, de

Staël, de Lansac, de Puységur, de Perregaux, de Choiseul, de Morlaix,

de Récamier, d'Aiguillon.

Les trois hommes qui donnaient le ton à Paris, et qui tous trois aussi

avaient reçu l'épithète de beaux, étaient le beau Tallien, le beau

Fréron, et le beau Barras.

Il y en avait un quatrième à la Convention, qui était non-seulement

aussi beau, mais encore plus beau qu'eux. Lui aussi on l'appelait le

beau; mais sa tête était tombée en même temps que celle de Robespierre.

C'était le beau Saint-Just.

Tallien, qui allait de loge en loge, pour revenir sans cesse à celle de

sa femme, dont il était amoureux comme un fou, portait ses cheveux

relevés avec un peigne d'écaille entre deux oreilles de chien tombant

jusqu'au bas des joues; il était vêtu d'un habit brun à collet de

velours bleu de ciel, une cravate blanche avec un noeud énorme était

roulée autour de son cou; il portait le gilet de basin blanc orné de

broderies, pantalon de nankin collant avec la double chaîne de montre en

acier, des souliers pointus et découverts, des bas de soie rayés en

travers, blanc et rose; un claque sous son bras avait remplacé le bonnet

phrygien du 31 mai, et un bâton noueux, tordu, à pomme et à extrémité

dorées, remplaçait dans sa main le poignard de thermidor.

Le beau Fréron, qui, comme Tallien, papillonnait de loge en loge,

portait un chapeau à bateau avec une cocarde tricolore, un habit brun

carré, boutonné, à petit collet de velours noir, les cheveux courts à la

Titus, mais poudrés, un pantalon collant noisette, avec des bottes à

retroussis par-dessus. Contre son habitude, au lieu du bâton noueux, il

portait, ce soir-là, un léger jonc dont une perle informe faisait le

pommeau.

Barras avait loué l'avant-scène en face de madame Tallien. Il portait un

habit bleu clair avec boutons de métal, culottes de nankin à rubans, bas

chinés, bottes molles à revers jaune, cravate blanche énorme, gilet à

transparent rose et des gants verts.

Cette furibonde toilette était complétée par un chapeau à panache

tricolore et par un sabre à fourreau doré.

N'oublions pas que le beau vicomte de Barras était en même temps le

général Barras, qui venait de faire le 13 vendémiaire, aidé du jeune

Bonaparte, dont la figure sombre comme une médaille antique se dessinait

dans la loge de madame de Beauharnais, où il venait d'entrer.

Les autres beaux étaient les Lameth, les Benjamin Constant, les

Coster-Saint-Victor, les Boissy-d'Anglas, les Lanjuinais, les

Talleyrand, les Ouvrard, les Antonelle.

Le spectacle que donnait la salle faisait prendre en patience celui que

promettait l'affiche.

V

UN HOMME D'UNE AUTRE ÉPOQUE

Ce spectacle semblait surtout éveiller la curiosité d'un spectateur

placé à l'orchestre, et qui de son côté était l'objet de l'attention de

toute la salle.

Au milieu de cette foule de jeunes gens portant des habits de soie et de

velours, aux couleurs brillantes, taillés à la mode de 96, était apparu

tout à coup, méritant tout aussi bien que Tallien, que Fréron et que

Barras, et peut-être à plus juste titre, l'épithète de beau, un homme de

trente à trente-deux ans, vêtu du costume sévère que l'on portait en 93.

Il avait les cheveux coupés à la Titus, mais assez longs cependant pour

qu'ils flottassent en boucles soyeuses sur son front pâle et

retombassent aux deux côtés de ses joues; il avait la cravate blanche,

mais sans exagération dans le noeud et les ornements; il portait le gilet

de piqué blanc à larges revers dit à la Robespierre, la redingote grenat

foncé tombant jusqu'aux genoux avec un collet flottant, et la culotte

chamois avec des bottes montant jusqu'aux jarretières. Son chapeau était

de feutre prenant la forme qu'on voulait lui imprimer, et portant comme

tout le reste de l'habillement cette date de 93 que chacun s'efforçait

d'oublier.

Il était entré à l'orchestre, non pas avec la désinvolture des jeunes

gens à la mode, mais gravement, tristement, poliment; il avait prié ceux

qu'il était obligé de déranger, de lui faire place, dans les meilleurs

termes d'une langue oubliée.

On s'était rangé devant lui, en le regardant avec un certain étonnement,

car, nous l'avons dit, il était le seul de toute la salle qui portât ce

costume d'un autre temps.

Quelques éclats de rire des galeries et des balcons avaient accueilli

son entrée; mais, lorsque, en levant son chapeau, il s'était adossé au

rang de fauteuils placé devant lui pour embrasser la salle d'un coup

d'oeil, les rires avaient cessé et les femmes avaient remarqué la beauté

calme et froide du nouvel arrivant, ses yeux fermes, limpides et

profonds, ses mains éclatantes de blancheur; si bien, comme nous l'avons

dit, qu'il avait attiré à lui une attention presque égale à celle qu'il

portait lui-même à ce spectacle qu'il paraissait voir pour la première

fois.

Ses voisins furent les premiers à s'apercevoir de cette suprême

distinction; ils essayèrent de nouer conversation avec lui; mais, sans

refuser de répondre, le nouveau venu répondit de façon à faire

comprendre qu'il n'était point causeur.

--Le citoyen est étranger? lui avait demandé son voisin de droite.

--J'arrive ce matin même d'Amérique, avait-il répondu.

--Monsieur veut-il que je lui nomme les notabilités qui sont dans cette

salle? avait demandé son voisin de gauche.

--Merci, monsieur, avait-il répondu avec la même politesse, mais je dois

les connaître à peu près tous.

Et ses yeux s'étaient fixés tour à tour, avec une étrange expression,

sur Tallien, sur Fréron et sur Barras.

Barras paraissait inquiet dans sa loge, qu'il n'avait point quittée un

seul instant comme l'avaient fait les autres élégants. Il semblait

attendre quelqu'un, et d'où il était il avait salué les dames et les

hommes de sa connaissance.

Deux ou trois fois la porte de sa loge s'était ouverte, et chaque fois

il avait fait un mouvement pour s'élancer vers la porte; mais chaque

fois on avait pu voir que ce n'était pas la personne attendue au nuage

rapide qui avait passé sur son visage.

Les trois coups annoncèrent enfin que le rideau allait se lever.

En effet la toile se leva, et le public sentit venir à lui cette

fraîcheur qui s'élance du théâtre, et qui va porter un instant de

bien-être dans l'atmosphère bouillante de la salle.

Le théâtre représentait l'atelier de Pygmalion, avec des groupes de

marbre, des statues ébauchées, et dans le fond une statue cachée sous

un voile d'une étoffe légère et brillante; Pygmalion-Larive était en

scène, Galatée-Raucourt était cachée sous le voile.

Toute voilée qu'elle était, mademoiselle Raucourt fut saluée par un

tonnerre d'applaudissements.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 2 / 28 段