Jacques Mérey, qui, avec raison, croyait n'avoir plus rien à

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CRÉATION ET RÉDEMPTION

DEUXIÈME PARTIE

LA FILLE DU MARQUIS

PAR

ALEXANDRE DUMAS

NOUVELLE ÉDITION

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1875

Droits de reproduction et de traduction réservés

TABLE

TOME I

I. Les Volontaires de 93

II. La Famille Rivers

III. Huit jours trop tard

IV. La Salle Louvois

V. Un Homme d'une autre époque

VI. La Lettre de M. de Chazelay

VII. L'Insufflation

VIII. La Séparation

IX. Le Manuscrit

TOME II

IX.--Suite du manuscrit

X.--Le Retour d'Éva

XI.--Le Retour de Jacques

XII.--La Cabane de Joseph le braconnier

XIII.--Le Château de Chazelay

XIV.--M. Fontaine, architecte

XV.--Ecce ancilla Domini

XVI.--La Corbeille de mariage

XVII.--Le Paradis retrouvé

*--Conclusion

CRÉATION ET RÉDEMPTION

DEUXIÈME PARTIE

LA FILLE DU MARQUIS

TOME I

I

LES VOLONTAIRES DE 93

Le 4 juin 1793, sortaient de Paris, par la barrière de la Villette, deux

voitures conduites en poste, l'une à quatre chevaux, l'autre à deux

chevaux.

C'était un luxe assez extraordinaire, par le temps qui courait, que deux

voitures de poste, pour qu'on ne les laissât point sortir de Paris sans

explication.

Aussi de la seconde voiture, qui était une espèce de calèche

découverte, ce qui indiquait au reste que les trois personnes qui

l'occupaient n'avaient rien à craindre des investigations de la police,

descendit un homme de quarante-cinq à quarante-six ans, tout vêtu de

noir et portant, chose extraordinaire à cette époque, une culotte courte

et une cravate blanche.

Aussi, sa présence excita-t-elle la curiosité du poste tout entier, qui

se pressa autour de lui, sans s'inquiéter des deux autres voyageurs

restés dans la voiture et qui portaient l'un le costume de sergent des

volontaires et l'autre celui d'un homme du peuple, c'est-à-dire le

bonnet rouge et la carmagnole.

Mais à peine l'homme vêtu de noir eut-il montré ses papiers, que le

cercle qui s'était en quelque sorte noué autour de lui se desserra et

qu'après un coup d'oeil jeté pour la forme sur la première voiture, en

soulevant la bâche rouge qui la couvrait, permission lui fut accordée de

continuer sa route.

Dans cet homme vêtu de noir, on a reconnu M. de Paris, lequel s'en

allait à Châlons, avec le second de ses aides, nommé Legros, et le fils

d'un de ses amis, nommé Léon Milcent, sergent des volontaires, conduire

une belle guillotine toute neuve qu'avaient réclamée les maratistes du

département de la Marne, et qu'allait inaugurer et peut-être mettre en

mouvement le bourreau de Paris en personne.

Son second aide, garçon très-expérimenté, resterait jusqu'à ce que le

bourreau de Châlons fût bien au courant. Quant au fils de son ami, le

sergent de volontaires, il était en destination de Sarrelouis, dont on

renforçait la garnison, nos revers en Belgique faisant craindre une

seconde invasion de la Champagne.

Il devait rallier sur la route une vingtaine de volontaires allant dans

le même but à Sarrelouis.

Tous ces papiers et tous ces ordres étaient émanés de la commune,

souverain pouvoir pour le moment, et étaient signés: Pache, maire, et

Henriot, général.

Un congé avait été demandé la veille par _M. de Paris_, qui, au reste,

laissait à sa place son premier aide, un autre lui-même, et dont la

demande d'ailleurs était trop patriotique pour qu'on lui fît la moindre

objection.

On lui avait en outre, sans discussion aucune, donné une feuille de

route pour le citoyen Léon Milcent, qui avait déjà fait la première

campagne de 1792, et, la campagne finie, était rentré dans ses foyers,

mais qui, au nouvel appel de la patrie, s'empressait de courir à la

frontière.

Tout était vrai, excepté l'identité de Léon Milcent, qui, comme mes

lecteurs l'ont déjà deviné, n'était autre que Jacques Mérey.

M. de Paris s'était chargé non-seulement de faire sortir le fugitif de

Paris, mais encore de le conduire à Châlons, d'où, avec une bonne

feuille de route et la connaissance qu'il avait des localités, il

gagnerait facilement la frontière.

Le lendemain, vers midi, les deux voitures entraient à Châlons.

Là toutes relations finissaient entre Jacques Mérey et M. de Paris. M.

de Paris l'exigea, et donna le conseil à Jacques Mérey de se présenter

immédiatement à la municipalité pour s'informer s'il y avait à Châlons

et dans les environs des volontaires à destination de Sarrelouis.

Il y en avait onze à Châlons, sept ou huit dans les environs, et l'on

devait en rejoindre cinq ou six encore avant d'arriver à Sarrelouis.

Jacques Mérey était trop au-dessus des préjugés, et en outre il devait

trop à M. de Paris pour ne pas lui faire, en le quittant, les

remerciements les plus sincères et les plus reconnaissants.

Le départ des volontaires fut fixé au surlendemain, et ordre fut donné à

ceux qui habitaient les environs de la ville de se trouver à neuf heures

du matin sur la grande place. Après avoir fraternisé par un repas

lacédémonien avec la garde nationale, nos dix-huit ou vingt volontaires

se mettraient en route.

Bien entendu que Jacques Mérey fut le premier sous les armes. Son grade

de sergent d'ailleurs lui imposait l'obligation d'être exact.

La garde nationale, de son côté, composée d'une soixantaine d'hommes,

avait veillé aux préparatifs du repas. Une longue table, pouvant réunir

cent convives, était dressée sur la place de la Liberté. Les couverts

en plus étaient pour les membres de la municipalité qui feraient à la

garde nationale et aux volontaires l'honneur de partager leur repas.

À dix heures tout le monde était à table.

Le repas fut gai et bruyant. À Châlons, c'est-à-dire dans la capitale de

la Champagne, les repas, lorsqu'ils tirent à leur fin surtout,

ressemblent à un feu de peloton à volonté; seulement les bouteilles de

sillery, d'aï, de moët, remplacent les fusils. Ce qui fait que les morts

et les blessés qui restent sur le champ de bataille en sont quittes pour

y dormir une heure ou deux. Après quoi ils vont à leurs affaires comme

s'il ne leur était arrivé aucun accident.

Au milieu du feu de la mousqueterie champenoise, beaucoup de toasts

furent portés, auxquels il fut fait honneur, même par Léon Milcent.

D'abord les toasts à la nation, à la république, à la Convention,

passèrent avec un formidable cortége de bravos; puis vinrent les toasts

à Danton, à Robespierre, à Saint-Just.

Ces trois toasts furent acclamés par tous, même par notre sergent de

volontaires. Jacques Mérey était trop intelligent pour ne pas voir à

travers les nuages que les haines politiques jettent sur les

réputations, quels grands citoyens et quels profonds patriotes c'étaient

que Robespierre et que Saint-Just.

Quant à Danton, si l'on n'avait pas porté un toast à son honneur,

Jacques Mérey l'eût porté lui-même.

Un enthousiaste porta un toast à Marat; les applaudissements furent

modérés, mais tout le monde se leva.

Jacques Mérey se leva comme les autres, mais ne tendit pas son verre,

mais ne but pas.

Un fanatique remarqua cette froideur du sergent; il but à la mort des

girondins.

Un frisson courut parmi les convives. Ils se levèrent, mais sans

applaudir.

Jacques Mérey resta assis.

--Eh! sergent, cria celui qui avait porté le toast, êtes-vous cloué à

votre place, par hasard?

Jacques Mérey se leva.

--Citoyen, dit-il, combattant pour la liberté depuis cinq ans, je

croyais avoir conquis au moins celle de rester sur ma chaise quand cela

me plaisait.

--Mais pourquoi restes-tu sur ta chaise? pourquoi ne bois-tu pas à la

mort des traîtres?

--Parce que je quitte Paris, las de voir des concitoyens s'égorger les

uns les autres, et que je vais à la frontière pour y tuer le plus de

Prussiens que je pourrai. À la place du toast proposé, je porterai donc

celui-ci:

«À la vie et à la fraternité de tous les hommes de grand coeur et de

bonne volonté, et à la mort de tout ennemi français ou étranger portant

les armes contre la France!»

Le toast du sergent fut accueilli par des bravos unanimes, et Jacques

Mérey profita de l'enthousiasme qu'il avait excité, il fit signe qu'il

voulait parler encore.

Tout le monde se tut.

--Après le toast que j'ai porté, dit-il, après la façon dont il a été

accueilli, je ne puis maintenant en proposer qu'un seul:

«À notre départ immédiat et à notre rapide et victorieuse rencontre avec

l'ennemi. Battez, tambour!»

On a dû remarquer une chose, c'est qu'en temps de révolution, il n'y a

si petit rassemblement d'hommes armés ou même désarmés, qui n'ait son

tambour.

Nos volontaires avaient le leur, il se mit à battre la marche,

volontaires et gardes nationaux s'embrassèrent, et la petite troupe se

mit en marche en chantant la _Marseillaise_ et au cri de Vive la nation!

En quittant Châlons, le sergent Léon Milcent eut encore la joie de faire

un dernier signe d'adieu et de remerciement à un homme qui se tenait seul

à la fenêtre d'une petite maison isolée.

C'était son hôte de la rue des Marais.

Comme la journée était déjà avancée, on ne fit que cinq lieues ce

jour-là, et l'on s'arrêta à Somme-Vesle, c'est-à-dire à la première

station après Châlons.

Là le sergent Milcent reçut les félicitations bien sincères de tous

ses hommes sur le toast qu'il avait porté au déjeuner. En général les

volontaires n'étaient ni des fanatiques ni des énergumènes: c'étaient de

vrais patriotes, qui prouvaient leur patriotisme autrement que par de

vaines déclamations.

Léon Milcent leur avait été présenté, nous l'avons dit, comme ayant déjà

fait la campagne de 92. Aussi les soldats qui allaient pour la première

fois rejoindre leur drapeau le prièrent de s'arrêter à l'endroit d'où

l'on pourrait le mieux découvrir le champ de bataille de Valmy.

Le faux sergent le leur promit, et la chose lui était facile.

La campagne commença en réalité à Pont-Somme-Vesle, car, le village se

composant de deux ou trois maisons seulement, il fallut organiser un

bivac.

Heureusement les gardes nationaux avaient bourré les sacs des

volontaires de toutes sortes de provisions. Les uns tirèrent un poulet,

les autres un pâté; celui-ci une bouteille de vin, celui-là un

saucisson, de sorte que le dîner se ressentit de la prodigalité du

déjeuner.

Quant à la nuit (on était au 5 juin) le temps était doux; on la passa à

la belle étoile, sous les arbres magnifiques qui sont à la gauche de la

route en allant à Sainte-Menehould.

Les volontaires qui étaient du pays racontèrent aux autres comment

c'était là, c'est-à-dire à Pont-Somme-Vesle, que le roi, lors de sa

fuite, avait eu sa première déception, c'est-à-dire n'avait point trouvé

les hussards qui devaient l'attendre et qui avaient été dispersés par

les paysans.

Au reste, toute la légende de Louis XVI à Varennes est encore vivante

dans le pays.

Dans la soirée, un postillon de Sainte-Menehould passa ramenant des

chevaux de la poste de Drouet.

Jacques Mérey l'arrêta, lui donna un assignat de cinq francs à la

condition qu'il dirait en passant au maître de l'auberge de la Lune,

d'envoyer sur la route au devant des volontaires, un âne chargé de pain,

de vin et de tout ce qu'il aurait de viande rôtie.

L'aubergiste était invité en même temps à préparer, pour quatre heures,

un dîner de vingt personnes.

Le postillon partit en promettant de s'acquitter de la commission.

Le lendemain, à six heures, le tambour réveilla les dormeurs. On se

secoua, on but le reste de l'eau-de-vie que contenaient les bidons, et

l'on se mit en route avec une certaine inquiétude.

Il y avait six lieues de Pont-Somme-Vesle à Sainte-Menehould, et nul

n'avait connaissance des mesures prises.

La première heure de marche s'écoula assez gaiement, mais la fin de la

seconde voyait la moitié de nos volontaires lutter contre un

découragement croissant, lorsque le sergent Léon Milcent aperçut à la

hauteur de la source de l'Aisne un âne conduit par un petit paysan.

--Mes amis, dit-il, si j'étais Moïse, que vous fussiez des Hébreux au

lieu d'être des Français, et que je vous conduisisse à la terre promise

au lieu de vous conduire à l'ennemi, je croirais avoir besoin d'un

miracle pour soutenir votre courage, et je vous dirais que Jéhovah nous

envoie cet âne et ce paysan. Mais j'aime mieux vous dire tout simplement

que c'est le maître de l'hôtel de la Lune qui nous l'envoie et qu'il

porte notre déjeuner. En conséquence, comme la place me paraît propice,

je me permettrai de vous crier halte! et de vous inviter à mettre les

fusils en faisceaux.

Jamais harangue, si éloquente qu'elle fût, ne fut reçue par de

semblables acclamations, et jamais conducteur de tribu, fût-il prophète,

n'eut une ovation comparable à celle du faux sergent.

D'abord les volontaires n'y voulaient pas croire; mais le petit paysan,

s'arrêtant et arrêtant son âne:

--C'est t'y pas vous, dit-il, qui avez commandé qu'on vous apporte sur

la route un déjeuner et qu'on vous prépare là-bas à l'auberge un dîner

de vingt personnes.

--Ah! le malheureux, s'écria Léon Milcent, il me fait manquer mon effet!

Puis, se tournant vers les volontaires:

--Mes amis, leur dit-il, vous avez bien voulu me reconnaître pour votre

chef; or c'est au chef de se préoccuper de la nourriture de ses

soldats.

--Ah ça! c'est bien ici, n'est-ce pas? répéta le paysan.

--Eh! oui, idiot.

--Mais, mon sergent, dit un homme de la troupe après s'être consulté

avec deux ou trois de ses camarades, il en est quelques-uns de nous qui

n'ont point d'argent et qui comptaient sur l'argent du gouvernement pour

nous défrayer en route; nous aimons mieux vous dire cela tout de suite,

sergent, que de vous voir nous traiter en grands seigneurs, quand nous

ne sommes que de pauvres diables.

--Que cela ne vous inquiète pas, mes chers camarades, dit Jacques Mérey

qui reprenait sa gaieté au fur à mesure qu'il se rapprochait du moment

où il allait revoir Éva;--de même que je suis chargé de la nourriture de

ma troupe, je suis chargé de sa paye. Quand vous serez arrivé à

destination, vous recevrez votre arriéré et nous réglerons tout cela. En

attendant, à table!

La table fut un beau tapis vert où chacun se coucha pour manger à la

manière romaine.

Pris à l'improviste, il n'y avait point de profusion dans ce qu'envoyait

l'aubergiste de la Lune, mais il y avait assez.

Le déjeuner fut d'autant plus gai qu'il était plus inattendu; chacun y

puisa des forces pour continuer son chemin. Un boiteux qui s'était

donné une entorse le matin, prit l'âne et tout alla à merveille.

Le gamin seul se prétendait lésé, attendu, disait-il, que c'était à lui

que l'âne devait appartenir; mais un verre de vin et un assignat de dix

sous lui rendirent sa belle humeur.

On arriva à quatre heures à l'auberge de la Lune, et l'on trouva la

table prête. Selon la recommandation de Jacques Mérey, on l'avait

dressée à l'extrémité du petit jardin de l'auberge qui dominait toute la

plaine de Valmy.

Jacques Mérey et ses volontaires étaient juste postés à la place où, le

jour de la bataille, étaient placés le roi de Prusse, Brunswick et

l'état-major.

La plaine était couverte de moissons.

Des ondulations indiquaient les endroits où les Prussiens morts étaient

couchés dans de grandes fosses.

Partout où ces ondulations se manifestaient, une végétation plus vive

attestait la présence de cet engrais animal qu'on appelle l'homme, et

qui a seul l'honneur de pouvoir faire concurrence au guano.

Grâce à ces jalons, la démonstration devenait facile pour Jacques Mérey.

À un kilomètre à peu près, au fond d'une petite vallée ayant quelque

ressemblance avec celle de Waterloo, les ondulations s'arrêtaient.

Les Prussiens n'avaient pas même atteint le pied de la colline de

Valmy.

Sur cette colline étaient Kellermann, ses seize mille hommes et sa

batterie de canons.

Derrière lui, sur le mont Ivron, les six mille hommes qu'y avait fait

filer Dumouriez pour empêcher son collègue d'être tourné.

À sa gauche, le moulin à vent, derrière lequel un obus mit le feu à

quelques caissons, ce qui jeta un instant de trouble dans les rangs

français.

--Et vous, demandèrent les volontaires, où étiez-vous?

Le faux sergent poussa un soupir et montra de la main l'espace compris

entre Sainte-Menehould et Braux-Sainte-Cubière.

--Alors, dit un des volontaires, tu étais avec Dumouriez?

--Oui, dit Jacques Mérey, je suis de ce pays-ci, et je lui avais servi

de guide dans la forêt d'Argonne.

Jacques laissa tomber sa tête dans ses deux mains.

À peine neuf mois s'étaient écoulés depuis Valmy, cette merveilleuse

aurore de la République et de la liberté, et la République se déchirait

elle-même, et la liberté était plus que jamais menacée par l'ennemi.

Enfin, lui-même Jacques Mérey, lui qui, au milieu des applaudissements

de la Convention, de Paris, de toute la France, était venu annoncer les

deux grandes victoires que l'on croyait le salut de la patrie, il avait

été obligé de fuir inaperçu de la Convention, de sortir de Paris entre

le bourreau et son aide, comme s'il eût marché à l'échafaud, et il

traversait la France, fugitif, déguisé, proscrit, repassant obscur et

caché sous l'habit d'un volontaire, par ces mêmes pays où, neuf mois

auparavant, il avait passé triomphant.

Et Dumouriez...

C'était celui-là qui devait vraiment être malheureux.

Victime d'un cataclysme révolutionnaire, Jacques Mérey reverrait

peut-être un jour glorieusement la France. Il y reprendrait alors le

rang que son mérite lui assignait. Mais Dumouriez, traître, matricide,

n'y rentrerait jamais.

Tout cela tira une larme des yeux du faux sergent.

--Tu pleures, citoyen, lui dit un volontaire.

Jacques haussa doucement les épaules, montra d'un geste circulaire tout

le champ de bataille.

--Hélas! oui, dit-il, je pleure! Je pleure ces jours que, comme ceux de

la jeunesse, on ne revoit pas deux fois!

II

LA FAMILLE RIVERS

Le dîner fini, comme on avait encore deux heures de jour, on ne voulut

point gagner Sainte-Menehould par la grande route, mais faire un

pèlerinage à Valmy.

On arriverait un peu plus tard à Sainte-Menehould, mais peu importait;

on avait bien dîné, la fatigue avait disparu, chaque volontaire était

dans l'admiration de ce sergent qui pourvoyait à tous les besoins du

corps, et qui suffisait à ceux du coeur et de l'esprit par ses propres

souvenirs.

Tous l'eussent suivi au bout du monde et se fussent fait tuer pour lui.

Et lui, quelque hâte qu'il eût de rejoindre cette âme de sa vie, cette

étoile de son coeur que l'on appelait Éva, il prenait cependant en

patience cette obligation où il était de gagner la frontière à petites

journées.

Il marchait encore sur la terre de la patrie, que dans trois ou quatre

jours il abandonnerait pour ne plus la revoir jamais peut-être.

De temps en temps il lui prenait l'envie de se jeter la face contre

terre et de baiser cette mère commune qu'il y a deux mille six cents ans

baisait Brutus comme mère des mères.

Tout lui en paraissait beau, tout lui en semblait précieux. Il

s'arrêtait pour cueillir une fleur, pour entendre chanter un oiseau,

pour voir couler un ruisselet.

Il avait un soupir de regret pour chaque chose.

Il régla son compte avec l'hôte, puis prit, entre un champ d'orge et de

seigle, un petit sentier où l'on ne pouvait marcher qu'un à un, et qui

conduisait à Valmy.

Les habitants du village les virent venir de loin et crurent qu'ils leur

étaient envoyés, comme cela arrivait souvent à cette époque, en

logement.

Ils vinrent au-devant d'eux.

Mais quand ils surent que c'était la simple curiosité qui les amenait,

chacun voulait se faire cicérone et s'emparer de son volontaire.

Jacques Mérey alla s'asseoir sur le banc de pierre qui est à la porte du

moulin, et quand un des garçons meuniers lui offrit de lui raconter

obligeamment la bataille:

--Inutile, mon ami, lui dit le faux sergent, j'en étais!

--De ceux _d'ici_? demanda le meunier.

--Non, répondit Jacques en souriant et en montrant le camp de Dumouriez,

de ceux _de là_.

On se remit en route, et par un autre sentier on alla, en longeant un

petit cours d'eau, rejoindre la descente de Sainte-Menehould, là où le

23 juin 1791 M. de Dampierre avait été tué.

Chose bizarre et cependant commune dans les guerres civiles, l'oncle

mourait à la descente de Sainte-Menehould en criant Vive le roi! le

neveu mourait dans le bois de Vicoigne en criant vive la République!

On entra à Sainte-Menehould à la nuit. Les volontaires reçurent à la

municipalité des billets de logement. Jacques Mérey préféra coucher à

l'auberge.

_Avant_ de se séparer de ses compagnons, Jacques Mérey leur proposa de

faire le lendemain grande étape, une étape de neuf lieues, afin d'aller

coucher à Verdun.

On déjeunerait à Clermont.

Et comme quelques-uns des volontaires auraient peur à faire cette étape

de neuf lieues, Jacques Mérey se procurerait une charrette à deux

chevaux bien rembourrée de paille dans laquelle on mettrait le déjeuner

d'abord, puis les fusils, puis les sacs, puis les boiteux.

Moyennant toutes ces précautions, on arriverait à Verdun vers huit

heures du soir.

Le faux sergent craignait d'être reconnu à Verdun; il désirait y arriver

de nuit et en repartir avant le jour.

On déjeunerait et on ferait une halte de quatre ou cinq heures, aussi

longue que l'on voudrait enfin, sous les grands arbres qui bordent

l'Aire.

On mangerait, en attendant, un morceau de pain, et l'on boirait la

goutte _aux Islettes_, charmant village situé au coeur même de la forêt

d'Argonne.

On partit de Sainte-Menehould au jour naissant, et l'on arriva au sommet

de la montagne derrière laquelle se cache la forêt, à cette heure

charmante de la matinée où flotte au sommet des arbres une vapeur bleue

et transparente. Tout à coup la terre semble manquer sous les pieds, et

la vue s'étend sur un océan de verdure; la route s'enfonce rapide au

milieu de cet océan qu'elle sépare, et dont parfois les vagues de

feuillage se réunissent au-dessus de la tête du voyageur.

Les épaulements de la batterie de Dillon étaient encore debout et

intacts, comme si l'on venait d'en enlever les canons.

Dillon, on se le rappelle, avait tenu jusqu'au dernier moment, et

c'était sur lui que s'était replié Dumouriez.

La halte fut gaie; les commencements de route, où chacun est alerte et

reposé, sont toujours joyeux.

La journée s'écoula selon le programme: on déjeuna au bord de l'Aire, on

s'y reposa, on y joua aux cartes, on y dormit sur l'herbe pendant quatre

ou cinq heures.

À huit heures on entrait à Verdun.

Verdun payait cher sa faiblesse. Tous ceux qui avaient pris part à la

trahison de la ville avaient été arrêtés. On instruisait le procès des

jeunes filles qui avaient été porter des fleurs et des bonbons au roi de

Prusse.

Le reste de la route offrait peu d'intérêt. La marche des Prussiens, à

leur entrée en France, n'avait éprouvé d'obstacles qu'au delà de

l'Argonne. On coucha à Briey, puis à Thionville.

On n'avait plus qu'une étape pour arriver à destination. Jacques Mérey

donna rendez-vous pour le surlendemain à ses compagnons de route à

Sarrelouis, leur annonçant qu'il allait faire une visite à l'un de ses

parents qu'il avait dans un petit village des environs.

Avant de quitter les volontaires, le brave sergent Léon Milcent, qui

avait si paternellement veillé sur leurs besoins pendant qu'il avait été

avec eux, s'informa encore de ceux qui en son absence pourraient avoir

besoin de lui.

Une centaine de francs en assignats assurèrent la nourriture des plus

nécessiteux, jusqu'au moment où à Sarrelouis ils toucheraient leur

arriéré. La Convention accordait, somme énorme, quarante sous par jour à

ses volontaires.

Ceux du sergent Léon Milcent quittèrent donc leur chef en le remerciant

de tous les soins qu'il avait eus pour eux et en se promettant une fête

de son arrivée à Sarrelouis.

Mais ils l'attendirent vainement le lendemain, vainement le jour

suivant, et, comme il n'avait pas dit où il allait, ils ne purent

s'informer de lui.

Cependant ils espéraient et attendaient toujours; mais une semaine se

passa; quinze jours, un mois se passèrent sans nouvelles, et le temps

s'écoula sans que l'on entendît jamais reparler de lui.

Qu'était-il devenu?

Jacques Mérey, qui, avec raison, croyait n'avoir plus rien à craindre,

prit à Thionville une petite voiture, dont le propriétaire, moyennant un

assignat de six livres, s'engagea à le conduire à la ferme des

Trois-Chênes, une des plus belles qui soient situées sur la rive

droite de la Moselle, à une lieue et demie de la frontière.

À dix heures du matin, toujours sous son costume de sergent de

volontaires, Jacques Mérey descendit à la porte de la ferme, et, sous

l'ombrage des trois chênes qui lui avaient fait donner son nom et en

homme qui est sûr d'être bien reçu, il paya et renvoya sa voiture.

Puis il regarda avec curiosité les bâtiments en homme qui cherche à

rappeler ses souvenirs.

Un chien accourut en aboyant contre lui, mais il étendit la main et le

calma.

Aux aboiements du chien un enfant accourut, un beau petit garçon blond

comme un rayon de soleil.

--Prenez garde, monsieur, dit-il, Thor est méchant.

Thor était le nom du chien.

--Pas avec moi, dit le volontaire. Tu vois?

Il fit un signe à Thor et Thor vint le caresser.

--Qui es-tu? demanda le petit garçon au volontaire.

--Je n'ai pas besoin de te demander qui tu es, toi: tu es le petit-fils

de Hans Rivers.

--Oui.

--Où est ton grand-père?

--Dans la ferme.

--Conduis-moi à lui.

--Venez.

Il prit la main de l'enfant et s'avança avec lui vers un perron au

haut duquel parut un vieillard d'une soixantaine d'années.

--Grand-papa, dit l'enfant qui courut à lui, voici un monsieur qui nous

connaît.

Le vieillard leva son bonnet de laine, saluant de la main, interrogeant

des yeux.

--Monsieur, lui dit Jacques, j'avais l'âge de cet enfant quand je vins,

et c'est la seule et unique fois que j'y vins. J'étais avec mon père,

Daniel Mérey; vous signâtes avec lui le bail de cette ferme, que je vous

ai renouvelé, il y a, je crois, trois ans.

--Dieu me bénisse! s'écria Hans, seriez-vous notre maître Jacques Mérey?

Jacques se mit à rire.

--Je ne suis le maître de personne, dit-il, car, à mon avis, l'homme n'a

d'autre maître que lui-même. Je suis tout simplement votre propriétaire.

--Jeanne, Marie, Thibaud, accourez tous, s'écria le vieillard, un jour

heureux nous arrive! Venez, venez, venez!

Et au fur et à mesure qu'il appelait, les appelés accouraient et se

rangeaient autour de lui.

--Regardez bien monsieur, dit-il, vous tous, tant que vous êtes, et vous

aussi, dit-il, étendant l'invitation à deux garçons de charrue, à un

berger et à une gardeuse de dindons, c'est à lui que nous devons tout,

monsieur, c'est notre bienfaiteur, Jacques Mérey.

Un cri s'échappa de toutes les bouches, les têtes se découvrirent.

--Entrez chez vous! dit le vieillard. Du moment où vous avez mis le pied

dans la maison, nous ne sommes plus que vos serviteurs.

Tous se rangèrent.

Jacques Mérey entra.

--Allez chercher à la charrue Bernard et aux vaches Rosine... Bah! c'est

aujourd'hui fête, on ne travaille pas.

Bernard et Rosine étaient le fils aîné et la belle-fille du vieillard,

le père et la mère de l'enfant blond.

Une heure après, tout le monde était réuni autour de la table du dîner.

Il était midi.

Hans était le grand-père, Jeanne était la grand-mère, Bernard était le

fils aîné, Rosine était sa femme, Thibaud était un second fils de

vingt-deux ans, Marie était une fille de dix-huit, Richard était

l'enfant blond de dix ans, le fils de Bernard et de Rosine. C'était

toute la famille.

L'aïeul avait cédé son fauteuil à Jacques qui présidait la table.

On en était arrivé au dessert.

--Hans Rivers, dit Jacques, combien y a-t-il de temps que vous êtes

fermier dans notre famille?

--Il y a, monsieur Jacques, attendez donc! c'était entre la naissance de

Thibaud et celle de Marie... il y a vingt et un ans, monsieur Jacques.

--Pendant combien d'années avez-vous payé vos redevances?

--Tant que votre digne père, M. Daniel, a vécu, c'est-à-dire quinze ans.

--Il y a donc sept ans que vous ne m'avez rien payé?

--C'est vrai, monsieur Jacques; mais d'après votre ordre.

--Je vous ai dit: Vous êtes d'honnêtes gens, gardez vos redevances,

achetez du bien avec; plus vous serez riches, plus je le serai.

--Vous nous avez dit cela, monsieur Jacques, mot pour mot, et, en nous

disant cela, vous avez commencé notre fortune.

--Et quand on a mis en vente les biens des émigrés, c'est-à-dire de ceux

qui se battent contre la France, je vous ai dit: Vous devez avoir de

l'argent de côté, à moi ou à vous, peu importe; achetez du bien

d'émigré, c'est du bon bien qui ne se vendra pas plus de deux ou trois

cents francs l'arpent, et qui vaudra celui qui se vend six et huit.

--Nous avons fait comme vous avez dit, monsieur Jacques, de sorte

qu'aujourd'hui nous avons trois cents arpents de terre à nous. Ça nous

fait, Dieu nous pardonne! presque aussi riches que notre maître. Il est

vrai que là-dessus nous vous devons, avec les intérêts composés, près de

quarante mille francs. Mais nous sommes prêts à vous les rendre, non pas

en mauvais papier, mais en bon argent, comme nous vous le devons.

--Il n'est pas question de cela, mes amis. Je n'ai pas besoin de cet

argent maintenant; mais peut-être en aurai-je besoin plus tard.

--Vous savez, à ce moment-là vous le direz, monsieur Jacques, et huit

jours après, foi de Hans Rivers! vous serez payé.

Jacques se mit à rire.

--Vous auriez un moyen de me payer plus rapide et plus simple, dit-il;

ce serait d'aller me dénoncer. Je suis proscrit. On me couperait le cou,

et vous ne me devriez plus rien.

Le père et les enfants, à ces mots, jetèrent un cri et se levèrent

debout.

Puis le père leva les bras au ciel.

--Ils vous ont proscrit, vous, dit-il, vous le droit, vous la justice,

vous la représentation de Dieu sur la terre; mais que veulent-ils donc?

--Ils veulent le bien; ils croient le vouloir du moins. Alors, comme je

suis obligé de quitter la France à mon tour et que je pourrais être

arrêté à la frontière, j'ai pensé à vous, Hans Rivers.

--Ah! voilà qui est bien! monsieur Jacques.

--J'ai dit, Hans Rivers tient une ferme de mon père sur la Moselle, à

deux kilomètres de la frontière, il doit être chasseur.

--Je ne le suis plus, mais mes deux fils Bernard et Thibaud le sont.

--Cela revient au même; ils doivent avoir un bateau sur la rivière?

--Ah! oui, dit Thibaud, et un joli bateau; c'est moi qui le soigne. Vous

verrez, monsieur Jacques.

--Eh bien, je mettrai les habits du père Hans ou d'un de ses enfants;

nous monterons dans le bateau, comme des chasseurs de gibier d'eau. La

chasse est toujours ouverte sur la rivière. Nous nous laisserons aller à

la dérive jusqu'à Trèves, et, une fois là, une fois hors de France, je

serai sauvé.

--Ce sera à votre loisir, monsieur Jacques, dit le père Hans. Tout de

suite si vous voulez.

--Ma foi, non! mon brave ami, répliqua Jacques Mérey; il sera temps

demain matin. Vous croiriez que j'ai eu peur de passer une nuit sous

votre toit.

Le lendemain, au point du jour, trois hommes vêtus de costumes de

chasseur et accompagnés de deux chiens nageurs, détachaient une barque

retenue par une chaîne au pied d'un saule, dans une petite anse de la

Moselle, et descendaient dans la barque.

Deux de ces trois hommes allaient se mettre aux rames, lorsque le

troisième, qui était assis au gouvernail, leur fit signe de les laisser

en repos.

Puis, avec un triste sourire:

--Elle ira toujours assez vite, dit-il.

Ces trois hommes, c'étaient les deux fils de Hans Rivers et Jacques

Mérey.

Jacques Mérey avait recommandé avec grand soin aux deux jeunes gens de

lui dire exactement où finissait la frontière de France.

Au bout d'un quart d'heure de navigation, ils lui montrèrent un poteau:

c'était la frontière. D'un côté, le Luxembourg; de l'autre, le

Palatinat. En deçà du poteau, la patrie; au delà, la terre étrangère.

La barque s'arrêta au pied du poteau. Jacques Mérey voulait une fois

encore toucher du pied le sol sacré de la France.

Il enveloppa le poteau de son bras, comme si ce morceau de bois inerte

était un homme, un concitoyen, un frère.

Il appuya sa tête contre lui, comme il eût fait sur l'épaule d'un ami.

Sa douleur était double, quitter la France, et la laisser dans l'état où

elle était.

Toute une armée assiégée dans Mayence, presque prisonnière. L'ennemi à

Valenciennes, notre dernière barrière. L'armée du Midi en retraite;

l'Espagnol débordant sur la France; la Savoie, notre fille d'adoption,

retournée contre nous à la voix des prêtres; notre armée des Alpes

affamée; Lyon en pleine révolte tirant à mitraille sur les commissaires

de la Convention, qui, hélas! le lui rendront bien; enfin les Vendéens

victorieux à Fontenay et prêts à marcher sur Paris.

Jamais nation sans se perdre ne fut si près de sa perte. Pas même

Athènes se jetant à la mer pour fuir Xercès et gagnant à la nage son

radeau de Salamine.

Jacques Mérey, tout matérialiste que la science l'eût rendu, sentit

cependant que les événements qui se succédaient sur la terre devaient

obéir à une mystérieuse puissance cachée dans les profondeurs de

l'éternité et devant avoir, au point de vue de notre monde, un but

intelligent et humanitaire.

Il leva les yeux au ciel, et murmura ces paroles:

--Toi qui me sers à nommer le mot que je cherche: Zeus, Uranus,

Jéhova,--Dieu,--créateur invisible et inconnu des mondes, essence

céleste ou matière immortelle, je ne crois pas que l'homme

individuellement ait droit à un de tes regards; mais je crois que tu

couvres toute l'espèce de ta protection toute-puissante, et que de même

que les flottes subissent les vents, les grands événements des peuples

se courbent sous ta puissante impulsion. De quelque façon qu'il ait été

créé, l'homme vient de toi; et si tu l'as créé seul, pauvre et nu,

c'était pour lui laisser le mérite et lui donner l'expérience de créer à

son tour la famille d'abord, la tribu ensuite, et enfin la société. La

société constituée, restait à l'enrichir matériellement par le travail,

à l'éclairer par l'intelligence. Depuis six mille ans chacun coopère à

ce but selon sa force et selon son génie. Or, quel est le résultat que

tu as dû espérer de tant d'efforts? la plus grande somme de bonheur

possible répandue sur le plus grand nombre d'individus. Qui a le plus

fait pour accomplir cette oeuvre immense, ou des monarchies de toute

espèce qui se succèdent depuis mille ans à partir de la monarchie

féodale de Hugues Capet jusqu'à la monarchie constitutionnelle de Louis

XVI, ou des cinq années de révolution qui viennent de s'écouler? qui a

donné des droits égaux à l'homme? qui lui a donné le pain de l'esprit

par l'éducation, le pain du corps par le partage des terres? C'est notre

sainte révolution, c'est notre bien-aimée République. La France est ton

élue, ô mon Dieu! puisque tu l'as choisie en quelque sorte comme victime

et offerte comme exemple au genre humain. Eh bien! que son sang coule et

le mien tout le premier; qu'elle soit le Christ des nations comme Jésus

a été le Christ des hommes, et que ces trois mots: LIBERTÉ, ÉGALITÉ,

FRATERNITÉ, prononcés par lui et adoptés par lui, deviennent le lumineux

soleil de l'avenir!

Adieu, patrie! adieu, patrie! adieu, patrie!

--Et maintenant, dit Jacques Mérey en se laissant tomber dans la barque

plutôt qu'il n'y descendit, jetez-moi où vous voudrez; tout lieu m'est

indifférent, puisque ce n'est plus la France.

III

HUIT JOURS TROP TARD

Les deux frères Rivers déposèrent Jacques Mérey sur la berge de la

Moselle, à un kilomètre à peu près de la ville de Trèves.

Jacques les embrassa tendrement; c'étaient les deux bras de la France

qui le déposaient sur la terre étrangère.

Jacques, debout, appuyé sur son fusil, les regarda s'éloigner

tristement; puis, au premier détour de la Moselle, ils le saluèrent de

leurs avirons, lui de son chapeau, la barque disparut et tout fut dit.

Jacques remit son chapeau sur sa tête, salua la France d'un long et

dernier adieu, jeta son fusil sur son épaule, et suivit tête basse le

petit chemin tracé par les piétons qui longe les rives de la Moselle, ce

petit chemin qui conduit à Trèves.

Jacques Mérey parlait allemand comme un Allemand. Il avait à son

carnier, suspendus par le col, quelques petits oiseaux de marais

qu'avaient eu la précaution d'y suspendre ses deux compagnons de route.

Il ne lui fut fait aucune question. Aux portes, il fut pris pour un

bourgeois de la ville revenant de faire une promenade cynégétique.

Mais, la porte franchie, il s'empressa de demander qu'on lui indiquât la

demeure du bourgmestre.

Arrivé chez le magistrat, Jacques Mérey se nomma; on savait la

catastrophe du 31 mai. Sans avoir le temps de devenir célèbre, le nom de

Jacques Mérey avait eu celui de ne pas demeurer inconnu. Le bourgmestre

s'inclina, comme tout homme de coeur s'incline devant un proscrit. Dans

tous les pays du monde civilisé, à l'honneur de l'humanité et du

progrès, à la honte des gouvernements, la proscription est une majesté.

Le bourgmestre demanda, en entourant sa question de toutes les

délicatesses de l'homme du monde, s'il avait besoin de ces secours que

les gouvernements étrangers avaient mis à la disposition des autorités

pour aider à la fuite des émigrés. Mais Jacques Mérey déclara que, étant

proscrit et non pas émigré, ses biens n'étaient pas saisis, et que,

outre les dix ou douze mille francs qu'il avait sur lui, il laissait une

fortune en France.

Ce qu'il désirait, c'était donc tout simplement un passe-port pour

Vienne.

Seulement, à cause des circonstances, il fut obligé de tracer le chemin

qu'il voulait suivre pour aller à Vienne.

--C'était le plus direct: Carlsruhe, Stuttgart, Augsbourg, Munich et

Vienne.

Une fois hors de France, et lorsqu'il ne resta plus dans le coeur de

Jacques Mérey que le spectre de la patrie, la vivante image d'Éva reprit

peu à peu sa puissance; le souvenir momentanément effacé par les

événements, ces événements du passé redeviennent une aurore, et, de même

que l'aube se lève derrière les montagnes, ils se lèvent derrière la

silhouette aride et décharnée du passé, pour éclairer un nouvel avenir.

Maintenant qu'il était sur le sol étranger, maintenant qu'il ne marchait

plus sur cette terre de France sur laquelle Danton voulut mourir, ne

pouvant l'emporter à _la semelle de ses souliers_, il sentit sa pensée

s'imprégner de nouveau de son amour, et cet amour, comme une séve

réparatrice, ruisseler par tout son corps.

Il n'avait point reçu de lettre d'Éva; mais ce silence ne l'inquiétait

aucunement, il savait que les lettres d'Éva étaient confisquées au

passage.

Mais ce qui l'inquiétait, c'est qu'Éva, sans soupçon contre sa femme de

chambre, devait s'étonner de son silence à lui. Sans doute dans les

lettres qu'elle lui écrivait et qu'Éva croyait lui être parvenues, elle

lui donnait l'adresse à laquelle il devait répondre.

Comment ne lui répondait-il pas?

Ne se croirait-elle pas oubliée et se croyant oubliée...?

Mais le coeur d'Éva n'était pas un coeur vulgaire; elle connaissait

l'amour immense que Jacques Mérey ressentait pour elle; elle l'avait vu

renoncer pour elle à toute ambition politique, refuser cette députation

qu'il avait accepté ensuite comme une vengeance, et dont les divisions

intestines l'avaient empêché de se faire l'arme qu'il espérait pour

défendre la République et frapper ses ennemis. Éva aurait meilleure

pensée de son ami et d'elle-même; elle n'avait pas pu se croire oubliée.

Jacques avait constamment porté la lettre d'Éva, qui, extraite du

dossier du marquis de Chazelay, lui avait été donnée par le jeune aide

de camp du général de Custine.

Cette lettre, il la savait par coeur, mais ce n'était point assez de se

la redire, la parole est impalpable, et les objets matériels ont, par la

vue et par le toucher, une puissance qu'elle n'aura jamais.

Cette lettre il la tirait de la poche la plus secrète de son

portefeuille; il la regardait, il la touchait, il la baisait. À trente

ans, Jacques, par la façon dont il avait vécu, avait retrouvé toutes les

illusions d'un jeune homme; il n'avait jamais eu que deux amours: la

science et Éva, et encore avait-il consacré le premier au second.

Rien au reste n'est favorable à la rêverie comme le mouvement d'une

voiture. Le bruit monotone des roues vous isole des autres bruits, et

tandis que vous avancez toujours, vous enferme avec votre pensée.

Et alors Jacques repassait dans son esprit cette suite d'événements à

laquelle il allait devoir le bonheur de retrouver Éva et de la retrouver

libre.

Non, Dieu n'était point un Dieu personnel se mêlant à la vie de l'homme

et influent sur l'homme. Mais Jacques croyait, nous l'avons dit, à

l'influence et même à la volonté de Dieu sur la conduite des grands

événements des nations, se dégageant des petits événements de la vie

humaine; et c'était ainsi que, par un fil invisible qui le rapprochait

des croyances communes, il ramenait en réalité tout à Dieu, mais sans

imposer à cette suprême majesté qu'elle s'appelât Dieu, Nature,

Providence, la responsabilité des petits accidents de mort et de vie,

qu'elle jette en pâture à ces deux divinités qui se disputent l'homme:

la fatalité et le hasard.

Ainsi, quelque service qu'ait rendus Jacques à Éva et par contre-coup au

marquis de Chazelay, en faisant retrouver la santé, l'intelligence et la

raison à sa fille, il ne pouvait combler l'abîme qui, dans cette époque

de préjugés sociaux, le séparait de celle qu'il aimait, même en jetant

le service rendu dans l'abîme.

Mais si Jacques eût été un de ces chrétiens égoïstes qui rapportent tout

à eux, se font le centre de tout et croient que Dieu est prêt à faire

choir une étoile du ciel pour qu'ils y allument leur lampe, il se fût

dit:

La France a fait une révolution pour que le marquis de Chazelay

m'enlevât sa fille, que sans indélicatesse je ne pouvais prendre

mystérieusement pour ma maîtresse ou pour ma femme; pour qu'il émigrât

avec elle, en la laissant sous la direction de sa tante; pour qu'il se

fît tuer en servant contre son pays, ce qui prive non-seulement Éva d'un

père, mais lui fait perdre toute sa fortune, puisque la confiscation des

biens suit immédiatement la mort de l'émigré pris les armes à la main,

et pour que sans père et sans fortune, échappant à toute tutelle,

redevenant maîtresse d'elle-même, elle retrouve en moi l'appui et la

fortune qu'elle a perdus.

Et, sans faire ces réflexions à ce point de vue, Jacques Mérey n'en

suivait pas moins avec cet étonnement croissant de l'homme de génie

qui, sans voir l'arbre, ramasse les fruits, toutes ces ramifications

étranges qui servent de trame à la vie de l'homme.

Et il ne sortait de son rêve, remontant éternellement du connu à

l'inconnu et redescendant sans cesse du matériel à l'idéal, que pour

crier au postillon:

--Vite, plus vite!

Une fois en voiture, Jacques avait juré de n'en plus descendre, et de

faire sans s'arrêter les cent soixante lieues qui le séparaient de

Vienne; mais il avait compté sans les difficultés que les événements

politiques mettaient au voyage des Français en Allemagne. Pour tous les

princes allemands, en opposition complète avec nos principes, tout

Français était un incendiaire prêt à mettre le feu à ses États.

Or, à chaque frontière de principauté, si invisible qu'elle fût sur la

carte, il fallait descendre de voiture, subir un interrogatoire et

justifier de son identité.

C'est ce que faisait Jacques, et il perdait trois ou quatre heures par

jour à ces formalités. Il est vrai que, une fois arrivé à Salzbourg,

tout fut dit pour le reste de l'Autriche. La frontière franchie, la

route était libre jusqu'à Vienne.

Enfin, toujours pressant de la voix chevaux et postillon, on arriva aux

portes de Vienne vers cinq heures de l'après-midi.

Là le voyageur eut à subir un nouvel interrogatoire, une nouvelle visite

des papiers.

On lui donna ensuite un permis de séjour d'une semaine, après laquelle

il devait faire renouveler sa carte et dire combien de temps il comptait

rester dans la capitale de l'Autriche.

Comme il remontait en voiture, le postillon lui demanda où il le devait

conduire.

Jacques était décidé à tout brusquer. Il répondit donc:

--Josephplatz, nº 11.

Le postillon s'engagea dans un réseau de petites rues et déboucha enfin

en face de la statue de l'empereur qui a fait donner son nom à cette

place.

Jacques, la tête passée par la portière, cherchait des yeux laquelle de

toutes ces maisons qui forment la place pouvait être celle qu'occupait

Éva.

Une seule parmi toutes avait ses portes, ses fenêtres, ses contrevents

fermés comme un tombeau.

Il vit avec une angoisse qui dégénéra bientôt en terreur, que le

postillon dirigeait la voiture de ce côté.

Enfin il s'arrêta à la porte de cette maison aveugle et muette.

--Eh bien? lui cria Jacques.

--Eh bien! monsieur, répondit le postillon, c'est ici.

--Ici le nº 11?

--Oui.

Jacques sauta hors de la voiture, se recula pour bien voir si c'était en

effet la maison désignée, fouilla dans sa poche, rouvrit pour la

centième fois le billet de Danton.

Le billet disait bien:

Josephplatz, maison nº 11.

Jacques se jeta comme un fou sur le marteau et la sonnette, et tout à la

fois sonna et frappa.

Personne ne répondit.

Le son revenant mat et sourd indiquait que tout était fermé au dedans

comme au dehors.

--Ah! mon Dieu, mon Dieu! murmurait Jacques, qu'est-il donc arrivé?

Et il tirait le cordon de la sonnette plus violemment et frappait plus

fort. On commençait à s'arrêter.

Enfin un craquement se fit entendre à la maison à côté, une fenêtre

s'ouvrit, une tête passa.

C'était celle d'un homme d'une soixantaine d'années.

--Pardon, monsieur, dit-il en bon français avec la politesse viennoise;

mais pourquoi vous acharnez-vous à frapper à cette maison où il n'y a

personne?

--Comment, personne? s'écria Jacques.

--Non, monsieur, depuis huit jours, du moins.

--Cette maison n'était-elle pas habitée par deux dames?

--Oui, monsieur.

--Deux dames françaises?

--Oui.

--Une vieille et une jeune.

--Une vieille et une jeune! C'est bien cela à ce que je crois, du moins,

ne sortant pas de ma bibliothèque et ne m'occupant pas de mes voisins.

--Pardon, pardon, excusez-moi si j'abuse de votre bonté, dit Jacques

d'une voix éperdue, mais... mais ces dames, que sont-elles devenues?

--Je crois avoir entendu dire que l'une des deux était morte; oui,

c'était même une catholique. Je me rappelle avoir entendu le chant des

prêtres, qui m'a dérangé dans mes recherches.

--Laquelle, monsieur? dit Jacques Mérey en joignant les mains; pour

l'amour de Dieu, laquelle?

--Comment, laquelle?

--Oui, laquelle, laquelle des deux est morte? la jeune ou la vieille?

--Oh! cela, dit le vieillard, je ne sais pas.

--Mon Dieu! mon Dieu! sanglota Jacques Mérey.

--Mais, reprit le vieillard, si cela vous intéresse, je vais le demander

à ma femme; elle se mêle de tout ce qui ne la regarde pas... elle doit

le savoir.

--Allez, allez, monsieur, cria Jacques Mérey; allez; je vous en

supplie.

Un instant après, le vieillard reparut, Jacques n'avait point respiré

pendant son absence.

--Eh bien?

--C'était la vieille.

Jacques chercha un appui contre la voiture et respira lentement.

--Et l'autre, et l'autre? demanda-t-il d'une voix à peine intelligible.

--L'autre?

--Oui, l'autre femme, celle qui n'est pas morte, la jeune, qu'est-elle

devenue?

--Je ne sais pas. Il faut que je demande à ma femme.

Et le vieillard s'apprêta à faire un nouveau voyage à la source.

--Monsieur! monsieur! lui cria Jacques. Ne pourrais-je parler

directement à votre femme? Il me semble que ce serait plus court.

--Ce serait plus court, en effet, dit le vieillard; mais allez à la

troisième fenêtre à partir de celle-ci, c'est celle de la chambre de

madame Haal. Je ne lui permets pas de venir dans mon cabinet.

Il disparut, et Jacques alla à la troisième fenêtre.

Pendant ce temps un grand cercle de curieux s'était amassé autour du

voyageur, et, comme les deux interlocuteurs avaient constamment parlé

français, ceux des auditeurs qui comprenaient le français expliquaient

la situation à ceux qui ne le comprenaient pas.

La fenêtre s'ouvrit et madame Haal paru:

C'était une petite vieille, toute coquette et toute bichonnée, qui

commença par renvoyer son mari à son cabinet, et de l'air le plus

aimable se mit à la disposition de Jacques.

Ceux qui connaissent l'admirable bonhomie des Viennois ne s'étonneront

point de ces détails. Ils sont dans les moeurs de cette population, l'une

des meilleures et des plus obligeantes qu'il y ait au monde.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 1 / 28 段