en Géorgie, était blanche et rosée, aux grands yeux bleus, aux
doigts et aux bras charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient
faits non pour marcher sur la terre, mais seulement pour l'effleurer.
Quant à la figure de Dudù, elle semblait devoir parfaitement
s'encadrer dans un lit; on remarquait en elle un peu d'embonpoint,
d'indolence et de langueur; mais sa beauté n'en aurait pas moins
suffi pour vous ravir la santé.
42. Bien qu'on l'eût volontiers prise pour une Vénus endormie; elle
était parfaitement capable de _tuer le sommeil_[203], dans ceux
qui se seraient arrêtés à contempler ses joues ravissantes de
fraîcheur, son front attique, et son nez formé sur les dessins de
Phidias. Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles à la vue;
peut-être aurait-elle pu être moins grasse, mais elle n'avait rien
de trop, et l'on n'aurait pu dire ce qu'il était possible de lui
enlever sans la priver d'un charme.
[Note 203: J'ai cru entendre une voix qui répétait: «Tu ne
dormiras plus». Macbeth _tue le sommeil_, le sommeil de l'innocence,
etc.»
(_Macbeth_, acte II, scène Ire.)
]
43. Sans être vraiment fort animée, elle ravissait notre esprit
comme les doux rayons d'un jour de mai; ses yeux n'étaient pas
très-scintillans; mais à demi fermés, ils jetaient ceux qui les
remarquaient dans un invincible délire. On eût dit que son regard
(cette comparaison est toute neuve) s'échappait du marbre; et que
semblable à la statue de Pygmalion, avant que la lutte entre le
mortel et le marbre ne fût terminée, elle essayait la vie timidement
et pour la première fois.
44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.--«Juanna.»--Fort
bien, le nom était assez joli. Katinka, de son côté, voulut
savoir de quel pays elle était.--«De l'Espagne.--Mais où _est_
l'Espagne?--Ne faites pas de ces demandes, et ne révélez pas ainsi
votre ignorance géorgienne,» interrompit brusquement Lolah, en
s'adressant à la pauvre Katinka: «L'Espagne est une île près de
Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»
45. Dudù ne dit rien, mais elle s'assit derrière Juanna; et tout en
jouant avec son voile ou ses cheveux, elle la regardait en soupirant,
comme si elle eût gémi de voir une si belle créature jetée au
milieu d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, en
prévoyant les charitables remarques prodiguées en tout pays aux
traits et à la tournure des malheureuses étrangères.
46. En ce moment, la mère des vierges s'approcha. «Mesdames,
dit-elle, il est tems d'aller reposer. Vous, ma chère, ajouta-t-elle
en s'adressant à Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai.
Nous ne savions rien de votre arrivée, et toutes les couches sont
occupées. Vous partagerez donc la mienne, et demain, dès le
matin, vous trouverez à votre disposition tout ce que vous pourrez
désirer.»
47. Ici Lolah intervint: «Maman, vous savez que vous ne dormez pas
aisément, et je ne consentirai pas à ce que personne rende encore
votre sommeil plus léger: je prendrai Juanna; nous sommes plus minces
à nous deux que vous toute seule;--ne me refusez pas, je saurai bien
prendre soin de votre jeune fille.» Mais ici Katinka rappela avec
vivacité, «qu'elle avait de la compassion et un lit, tout aussi bien
que Lolah.»
48. «D'ailleurs je hais de dormir seule.--Et pourquoi cela? dit la
matrone d'un air sévère.--Par crainte des revenans, reprit Katinka;
je vois toujours un fantôme à chaque pied de mon lit, et cela me
donne les plus mauvais rêves de Guèbres, de Giaours, de Ginnes et de
Goules[204].» La dame répondit: «Entre vous et vos rêves je crains
bien que Juanna n'en puisse faire un seul.
[Note 204: Les Ginnes et les Goules sont les vampires mâles
et femelles de l'Orient. (Voyez plusieurs contes des _Mille et Une
Nuits_.)]
49. «Vous, Lolah, vous continuerez à coucher seule, et cela pour
des raisons qu'il n'est pas à propos d'exposer: vous aussi,
Katinka, jusqu'à nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dudù, qui est
tranquille, accommodante, silencieuse et modeste, et qui ne remuera ni
ne chuchotera de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant?» Dudù
ne répondit rien, car ses qualités étaient de la plus silencieuse
espèce.
50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux la matrone,
et sur les deux joues Lolah et Katinka; ensuite, avec une aimable
inclination de tête (les Turcs et les Grecs n'emploient jamais les
révérences), elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer
leur mutuelle place de repos: cependant les deux autres demeuraient
attristées, et restaient scandalisées de la préférence donnée par
la matrone à Dudù; le respect les empêcha pourtant d'éclater.
51. Le dortoir (_oda_ est le nom turc) était une chambre spacieuse
dans laquelle étaient rangés, le long des murs, des lits, des
toilettes,--et mille autres objets que je pourrais décrire,
attendu que j'ai tout vu; mais il suffit;--il y manquait fort peu
de chose[205], c'était à tout prendre une salle somptueusement
meublée, où les dames trouvaient ce qu'elles pouvaient désirer,
sauf une ou deux choses; encore ces deux-là étaient-elles plus près
qu'elles ne le croyaient.
[Note 205: M. A. P. traduit: «Et _plus_ de choses _que je n'en
puis décrire_, car j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout était _à sa
place_.»]
52. Dudù, comme on l'a déjà dit, était une douce créature qui,
sans frapper trop vivement les yeux, avait une beauté entraînante.
Tous ses charmes avaient le caractère de cette perfection
régulière, que les peintres ont plus de peine à saisir que celui
des figures dépourvues de proportions,--coups heurtés de la nature,
dont la première ébauche, bonne ou mauvaise, reproduit cependant
toujours l'expression fidèle.
53. Dudù ressemblait à un gracieux paysage des beaux climats, dans
lequel tout serait harmonie, calme, repos, printems et volupté. Elle
avait ce doux air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, en
approche cependant bien mieux que toutes ces grandes et impétueuses
passions, appelées par certaines gens _le sublime_. Ah! puissent-ils
se trouver à même d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers
furieuses, et je plains beaucoup plus les maris que les marins.
54. Mais Dudù était pensive plutôt que mélancolique, sérieuse
plutôt que pensive, et peut-être enfin plutôt sereine que l'un et
l'autre.--Jusqu'alors ses idées, du moins tout semblait l'indiquer,
n'avaient pas cessé d'être chastes. Ce qu'il y avait en elle de
plus étrange, c'est que, malgré sa beauté et dix-sept ans, elle ne
savait pas si elle était jolie, brune, petite ou grande; jamais elle
n'avait le moins du monde pensé à elle-même.
55. Elle était donc d'une aussi bonne trempe que l'âge d'or (tems
où l'or était inconnu, et que pourtant il a servi depuis à
nommer. C'est ainsi que l'on a fort bien dit, _lucus a non lucendo_,
c'est-à-dire, non ce qu'il était, mais ce qu'il n'était pas. Cette
manière de parler est redevenue fort à la mode dans notre âge, dont
le diable pourra bien décomposer, mais jamais déterminer le métal.
56. C'est peut-être celui de _cuivre corinthien_, ce mélange de tous
les métaux, dans lequel dominait le bronze). Ami lecteur! passez-moi
cette longue parenthèse, je sacrifierais mon ame plutôt que de
l'abréger le moins du monde; veuillez voir des mêmes yeux ma
faute et les vôtres; c'est-à-dire, donnez-leur une interprétation
également favorable. Mais ce n'est pas là votre usage,--ne le faites
donc pas;--je ne m'en soucie guère davantage.
57. Il est bien tems de revenir à notre narration; j'en reprends
la suite.--Dudù, avec une bienveillance exempte de toute espèce
d'ostentation, montrait à Juan ou Juanna les différentes parties
de ce labyrinthe de femmes; elle en indiquait toutes les
particularités,--et chose inouïe--en paroles extrêmement concises.
Je n'ai, pour peindre la femme silencieuse, qu'une comparaison, le
_tonnerre muet_;--encore est-elle absurde.
58. Ensuite elle donna à sa nouvelle compagne (je dis _sa_, parce
que Juan était d'un double genre, du moins à l'extérieur, cette
remarque suffit, j'espère, pour me justifier) une esquisse des usages
de l'Orient, et de la chaste pureté des règles en vertu desquelles
plus un harem est nombreux, plus les pudiques devoirs de chaque belle
surnuméraire deviennent rigoureux à remplir.
59. Là-dessus elle donna à Juanna un chaste baiser; Dudù avait la
passion des baisers,--et je suis persuadé que personne ne lui en fera
de reproches; c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure,
et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,--sinon l'absence de
quelque chose de mieux. La raison et la rime joignent volontiers le
_baiser_ à la _félicité_[206]--et je souhaite que jamais le premier
ne conduise à rien de pire.
[Note 206: Les deux mots anglais, comme on peut facilement le
supposer, offrent une rime plus riche. Byron dit:
«Kiss _rhymes_ to bliss, _in fact as well as verse_.»]
60. Puis, avec la même innocence, elle se débarrassa de sa toilette,
soin peu difficile pour elle, attendu qu'elle s'habillait avec la
négligence et la simplicité d'un enfant de la nature. Si par hasard
elle arrêtait avec complaisance ses yeux dans la glace, c'était de
même que le jeune faon, quand, ayant vu passer dans le lac son ombre
inquiète, il s'arrête d'abord, puis revient admirer ce qu'il prend
pour un nouvel habitant de l'onde.
61. Chaque partie de ses vêtemens fut déposée l'une après l'autre;
mais auparavant elle avait offert son aide à la belle Juanna qui, par
excès de modestie, refusa d'en user;--elle ne pouvait mieux
répondre à une politesse, mais combien elle se prépara par-là de
souffrances, combien de piqûres de ces épingles maudites, inventées
pour nos péchés!
62. Elles transforment une femme en un véritable porc-épic, que l'on
ne touche jamais impunément. Redoutez-les surtout, ô vous que le
destin réserve (comme cela m'est arrivé dans mes premiers jours
de jeunesse) à devenir femme d'atours.--J'avais mis tous mes jeunes
talens à bien habiller pour un bal masqué la dame que je servais;
j'avais fait usage d'assez d'épingles, le mal est qu'elles ne furent
pas attachées partout où il en eût fallu.
63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, et j'aime
la sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. Je suis naturellement
disposé à philosopher, soit sur un tyran, soit sur un arbre, enfin
à propos de tout, et pourtant je n'ai encore rien gagné près de la
_vérité_, cette vierge toujours intacte. Que sommes-nous? et d'où
sortons-nous? Quelle sera notre future, et quelle est notre actuelle
existence? Voilà des questions sans cesse renouvelées et jamais
résolues.
64. Il régnait dans la chambre un profond silence: de distance en
distance se consumaient les pâles lumières, et le sommeil planait
sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés. S'il existe
des esprits, c'est là qu'ils auraient dû pénétrer, revêtus de
leur plus subtile enveloppe; ils y auraient trouvé une agréable
diversion à leurs habitudes sépulcrales, et ils auraient fait preuve
d'un meilleur goût qu'en s'obstinant à peupler une vieille ruine ou
un obscur désert.
65. Comme des fleurs d'espèce, de couleur et d'origine différentes,
quelquefois réunies dans un jardin étranger, et que l'on ne parvient
à conserver qu'avec des peines, des dépenses et des chaleurs
excessives, telles et aussi immobiles reposaient ces nombreuses
beautés. L'une, dont les tresses noires à peine retenues
serpentaient autour d'un front gracieusement incliné, dormait d'un
souffle presque insensible et laissait voir des perles dans ses
lèvres entr'ouvertes.
66. Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait
sur un bras d'ivoire ses joues vivement colorées; son front se
dessinait avec grâce au milieu de grandes et noires boucles de
cheveux; elle souriait, et, semblable à la tremblante Phébé
quand elle commence à percer les nuages qui l'environnent, elle
découvrait, en s'agitant doucement, la moitié de ses charmes, comme
si elle eût voulu modestement profiter de la discrète nuit pour
mettre _au jour_ ses plus secrets appas.
67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait le croire, une
contradiction ridicule: il faisait nuit, mais, comme je l'ai déjà
remarqué, la salle était éclairée de lampes[207].--Une troisième,
dont les beaux traits étaient couverts de pâleur, rappelait
l'expression de la douleur endormie; l'agitation de son sein
annonçait assez qu'elle rêvait à quelque rivage lointain, chéri,
regretté; et cependant, semblables à la rosée du soir qui vient
légèrement humecter les boutons d'un cyprès, des larmes étaient
prêtes à couler des noires franges de ses yeux.
[Note 207: M. A. P. a cru devoir faire, à propos de cette phrase,
le commentaire suivant: «La rime amène cette sotte interruption.»
Cette note contient une faute d'impression. Au lieu de _la rime_, il
faudrait lire _ma prose_; car la prose de M. A. P. présente seule
_une sotte interruption_. Pour le prouver avec la dernière évidence,
je vais reproduire le passage de sa traduction: «On eût dit aussi
que, _trompée_ par l'heure de la nuit, elle _rougissait soudain_ de
la lumière qui _trahissait_ ses ébats; et ce n'est pas une bévue
que ce que je viens de vous dire, quoique bévue cela puisse vous
paraître; car _s'il_ était nuit, il y avait des lampes, vous ai-je
dit.» Ici l'on touche du doigt la sotte interruption _amenée par la
prose_ de M. A. P. Voici maintenant le texte de Byron:
«_Her beauties, seized the unconscious hour of night
All bashfully to struggle into light.--
This is no bull, although it sounds so; for
Twas night, but there were lamps, as hath been said_.»
Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait
reconnaître un seul mot inspiré par la nécessité de la rime.--Il
est à remarquer que la même faute grossière se reproduit dans
les quatre éditions de formats différens, données par le sieur
Ladvocat.]
68. Une quatrième, aussi tranquille qu'une statue de marbre, reposait
d'un sommeil calme, silencieux et insensible, elle avait la blancheur
et la froide pureté d'un ruisseau comprimé par la glace, ou d'un
neigeux clocher élevé dans les Alpes sur un précipice, ou de la
femme de Loth changée en sel,--ou de ce qu'il vous plaira.--J'ai
fait un monceau de mes comparaisons; vous n'avez qu'à juger et
choisir;--peut-être vous aurais-je satisfait avec celle d'une dame
sculptée sur un tombeau.
69. Et de ce côté, voyez-vous une cinquième?--Quelle est-elle? dame
d'un _certain âge_, c'est-à-dire, certainement âgée,--je ne vous
dirai pas le nombre de ses années, attendu que je ne compte plus
passé vingt ans; mais enfin elle dormait et ne laissait plus
apercevoir tous les charmes qu'on lui reconnaissait avant d'être
arrivée à cette désolante période qui rejette à l'écart tout le
monde, hommes et femmes, et les laisse méditer sur leurs péchés et
sur eux-mêmes.
70. Cependant, comment rêvait, comment dormait Dudù? Jamais, malgré
toutes mes recherches, je ne l'ai pu découvrir, et je rougirais de
prononcer ici une syllabe mensongère. Mais à l'instant même où
finissait la seconde veille, lorsque les lampes épuisées ne jetaient
plus qu'une lueur bleuâtre, et que les esprits apparaissaient ou
semblaient apparaître le long des voûtes à ceux que leur compagnie
affriande; en ce moment-là, dis-je, Dudù poussa un cri;
71. Un si grand cri que tout l'oda en fut réveillé dans la
plus générale émotion: matrone, vierges, celles même qui ne
réclamaient ni l'un ni l'autre titre se réunirent en un seul groupe
de tous les points de la salle, pareilles aux vagues de l'Océan.
Toutes, elles tremblaient, s'étonnaient, et ne devinaient pas mieux
que moi-même ce qui avait pu réveiller si brutalement la paisible
Dudù.
72. Elle était effectivement bien éveillée: toutes d'un pas
léger, mais rapide, accourent autour de son lit; enveloppées dans de
flottantes draperies, les cheveux épars, les yeux inquiets, les bras
et les pieds nus et aussi brillans que jamais météore enfanté par
le pôle septentrional,--elles demandent la cause de sa frayeur; et
en effet elle paraissait agitée, elle frissonnait, elle brûlait; ses
yeux étaient dilatés, ses joues vivement colorées.
73. Mais une chose étrange,--et ce qui prouve bien comme on est
heureux d'avoir le sommeil dur,--c'est que Juanna ronflait aussi
hautement que jamais mari près de son épouse légitime. Toutes leurs
clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant
assoupissement: il fallut la remuer,--du moins je le tiens ainsi
d'elles-mêmes;--Juanna ouvrit les yeux, et, avec la plus discrète
surprise, se mit à bâiller de toutes ses forces.
74. Alors commença une stricte investigation, à laquelle un homme
d'esprit et un sot eussent été également embarrassés de répondre
par un discours précis. Les odalisques interrogeaient toutes à la
fois, et plus que jamais elles se montraient surprises, soupçonneuses
et difficiles à satisfaire. Il est bien vrai que Dudù n'avait jamais
passé pour manquer de bon sens, mais n'étant pas un orateur _de la
force de Brutus_[208], elle ne pouvait de suite indiquer la cause de
tout ce scandale.
[Note 208: Shakspeare, _Jules César_, acte III, scène 2.]
75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil elle avait rêvé
qu'elle se promenait dans un bois,--_un bois obscur_, semblable à
celui où Dante lui-même s'égara, dans l'âge où tout le monde
pense à se réformer; _au milieu du chemin de la vie_[209], où les
dames, bardées de vertu, sont moins exposées aux attaques de leurs
dangereux adorateurs. Dudù ajouta que ce bois était rempli de fruits
agréables et d'arbres élevés, touffus et majestueux.
[Note 209:
Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura
Che la diritta via era smarrita.
(DANTE, _Inferno_, c. I.)
]
76. Au milieu de ces arbres était suspendue une pomme d'or,--une
pomme d'une grosseur prodigieuse; mais elle était trop haute et trop
loin de sa portée. Après l'avoir long-tems regardée, elle s'était
élevée, et même avait jeté sur ce fruit des pierres et tout ce
qu'elle avait rencontré; il restait toujours fortement attaché à
la branche; il ne cessait de s'y balancer, mais toujours à la même
désolante hauteur.
77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'espérait le moins, le fruit était
tombé de lui-même à ses pieds; son premier mouvement avait été de
le saisir et de le mordre jusqu'aux pépins; mais justement comme ses
jeunes lèvres commençaient à presser le fruit d'or qu'elle croyait
voir, une abeille s'en était échappée et l'avait piquée au cœur.
C'est alors--qu'elle s'éveilla effrayée et en jetant un grand cri.
78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte de confusion et de
peine, suites ordinaires des mauvais rêves, quand il ne se trouve
dans l'instant même personne qui puisse en donner la vaine et futile
explication.--J'en sais plusieurs qui réellement semblaient renfermer
quelque exacte prophétie, ou ce que certaines gens prendraient pour
une _singulière coïncidence_, manière de parler fort usitée de nos
jours en pareil cas.
79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imaginé quelque grand
malheur, se mirent alors, comme c'est assez l'effet de la peur, à
murmurer un peu de la fausseté de l'alarme qui avait frappé leurs
oreilles endormies. La matrone, de son côté, parut indignée d'avoir
quitté son lit échauffé pour venir écouter le récit d'un songe.
Elle gronda vivement la pauvre Dudù, qui ne fit que soupirer et
assurer qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.
80. «J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, ajouta la
mère, mais nous ravir notre sommeil naturel et faire sauter tout
l'oda hors du lit à trois heures et demie du matin; et cela pour nous
apprendre un rêve de pomme et d'abeille, voilà ce qui prouverait
assez que la lune est dans son plein. Mon enfant, vous êtes sûrement
malade; il faudra demain voir le médecin de sa hautesse pour savoir
ce qu'il pense de cette attaque de nerfs à propos d'un rêve.
81. «Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la première nuit
qu'elle passe dans cette enceinte, être réveillée par tant de
bruit!--J'avais cru bien faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule,
de mettre cette jeune étrangère avec vous, Dudù, comme la plus
tranquille, afin qu'elle pût mieux dormir; mais à présent, je
vais la confier aux soins de Lolah--quoique son lit soit un peu moins
large.»
82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: mais la pauvre
Dudù, les yeux obscurcis de larmes occasionées par les reproches ou
la vision, implora son pardon sur-le-champ pour cette première faute:
d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne lui enlevât pas
Juanna, et elle promit bien qu'elle saurait dompter tous les rêves.
83. Elle promit même de n'en avoir jamais à l'avenir, ou du moins de
n'en plus avoir d'une aussi bruyante espèce. Elle-même ne concevait
pas comment elle avait pu songer.--Elle était folle, ou si on
l'aimait mieux trop nerveuse; elle avait eu une véritable absence,
bien digne d'être raillée;--mais elle se sentait encore faible,
et elle implorait à ce titre leur indulgence. Quelques heures lui
rendraient ses forces et son jugement ordinaire.
84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa qu'elle se
trouvait parfaitement bien où elle était, que la preuve en était
son profond sommeil, quand toutes, elles étaient accourues autour
de leur lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la moindre
disposition à quitter son aimable voisine, et à laisser seule
une amie dont tout le crime était d'avoir une fois rêvé _mal à
propos_.
85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dudù lui passa un de ses bras
sous le cou et cacha sa figure sur sa poitrine. Son cou seul restait
à découvert et ressemblait à l'extrémité d'un bouton de rose
fermé. Je ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait que
j'eusse deviné le mystère de son sommeil interrompu. Tout ce que
je sais, c'est que les faits que j'expose sont vrais, aussi vrais que
chose du monde.
86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,--ou si vous voulez
bonjour,--car déjà le coq avait chanté; le jour commençait à
couronner les montagnes asiatiques, et déjà les lointaines caravanes
voyaient rougir le croissant des mosquées, en côtoyant dans une
enveloppe de froide et matinale rosée ce baudrier de roches qui
entourent l'Asie, aux lieux mêmes où Kaff[210] voit à ses pieds le
Kurdistan.
[Note 210: Ou _Caf_: c'est une montagne de la Grande-Tartarie;
mais les musulmans donnent ce nom à une montagne fabuleuse qui, selon
eux, entoure le globe terrestre. Ils prétendent même que le soleil,
à son lever, paraît sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche
derrière l'autre. (Voyez d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_.)]
87. Gulleyaz s'échappa de sa couche inquiète, avec le premier
rayon ou plutôt la première lueur du matin. Pâle comme la passion
profondément blessée, elle se couvrit elle-même d'un manteau, de
ses pierreries et de son voile. Hélas! le rossignol qui, suivant la
fable, chante, le sein percé d'une épine profonde, a plus de calme
dans la voix et dans le cœur que ceux dont les vives passions font le
supplice intérieur.
88. Et voilà justement la morale que présenterait ce livre, si l'on
voulait bien en considérer l'intention;--mais on ne peut se défendre
de soupçons: tous les benoits lecteurs ont le don de fermer à la
lumière la pupille de leurs yeux, et, de leur côté, les benoits
auteurs aiment naturellement à élever leurs voix les uns contre
les autres. Rien de plus naturel; ils sont en trop grand nombre pour
pouvoir tous être flattés.
89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus moelleux que celui
dans lequel la sensibilité d'un sibarite ne pouvait supporter le pli
d'une feuille de rose.--Malgré la pâleur née de la lutte de l'amour
et de la fierté, Gulleyaz était encore trop belle pour avoir besoin
des secours de l'art;--et telle était d'ailleurs son agitation,
qu'elle oublia de se regarder dans son miroir.
90. Environ à la même heure, un peu plus tard peut-être, se leva
son magnanime époux, maître sublime de trente royaumes et d'une
femme dont il était abhorré; mais, dans ce pays, c'est une chose
de bien moindre importance,--pour ceux du moins auxquels la fortune
permet de compléter leur cargaison conjugale,--que dans les pays où
l'on met un embargo sur la polygamie.