127. «Tu demandes si je puis aimer? juge si j'_ai_ vivement

aimé;--puisque je ne t'aime pas! Dans ce vil costume, les fuseaux

et la quenouille me conviennent; l'amour n'est que pour les cœurs

libres. La splendeur qui m'environne ne m'éblouit pas: quel que

soit ton pouvoir, et il semble grand, apprends que la tête peut se

courber, les genoux fléchir, les yeux veiller autour d'un trône,

et les mains obéir;--mais que nous sommes toujours maîtres de nos

cœurs.»

128. C'était là une vérité tout-à-fait triviale pour nous; il en

était autrement pour elle, qui jamais n'avait entendu rien de pareil.

Elle croyait que, la terre étant faite pour les reines et les rois,

le moindre de ses ordres devait toujours être reçu avec transport.

Mais de savoir si le cœur était placé à droite ou bien à gauche,

elle ne s'en était jamais souciée; tant est grande la perfection

qu'inspire la _légitimité_ à ceux de ses favoris qui sentent bien

tous les droits qu'elle leur donne sur les hommes.

129. D'ailleurs, comme on l'a déjà dit, elle était si belle, que

même si elle se fût trouvée placée dans la plus humble condition,

elle eût pu édifier un royaume, ou le bouleverser s'il existait

déjà. On présume bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir à

des charmes si rarement perdus pour celles qui les possèdent. Elle

pensait qu'ils lui donnaient un _double droit divin_, et moi-même je

partage la moitié de son opinion.

130. Ô vous qui dans la jeunesse avez conservé votre virginité,

rappelez-vous, ou (si vous ne le pouvez) imaginez une tendre

douairière dont vous ayez repoussé les brûlans aveux à l'époque

des jours caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcenée,

ou représentez-vous tout ce que l'on a jamais dit ou chanté sur

ce sujet, vous pourrez supposer quel dut être l'air d'une jeune et

candide beauté se trouvant en pareille position.

131. Supposez, et déjà vous l'avez fait, la femme de Putiphar, la

lady Booby[175], Phèdre, en un mot tout ce que l'histoire vous offre

de meilleurs exemples. Mais, pour votre malheur,--ô jeunes gens

de l'Europe! les poètes et les précepteurs en citent trop peu, et

jamais, en vous représentant le peu que vous en avez appris, vous ne

vous ferez une idée de la colère de Gulleyaz.

[Note 175: Voyez le roman de _Joseph Andrews_, par Fielding.]

132. Une tigresse à laquelle on enlève ses petits, une lionne, ou

toute autre intéressante bête de proie, sont des similitudes qu'on

a toujours sous la main pour peindre la désolation d'une dame à

laquelle on refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment

pas la moitié de ce que je devrais dire; et, s'il vous plaît,

peut-on en conscience comparer, pour une mère, la perte d'un ou de

plusieurs nourrissons avec celle de l'espérance de jamais en avoir

d'autres?

133. L'amour maternel est la loi de toute la nature, depuis les

lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux canes avec leurs canards. Rien

n'aiguise un bec, ou n'envenime une griffe comme l'enlèvement d'une

famille à la mamelle. Tous ceux qui ont vu des femmes nourrir savent

jusqu'à quel point elles aiment les cris, les piailleries de leurs

enfans; et par la force de l'_effet_, on peut assez juger (je ne veux

pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la force encore plus

grande de la _cause_.

134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz; mots

inutiles,--car la flamme en jaillissait continuellement; ou que ses

joues se couvrirent du plus vif incarnat, je gâterais le tableau, car

l'expression de sa figure n'avait rien de naturel: jamais elle n'avait

éprouvé dans ses désirs la moindre résistance; et vous-mêmes qui

avez vu des colères de femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne

vous feriez pas encore une idée de la sienne.

135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son bonheur: un instant de

plus l'eût tuée. Ce fut un éclair rapide de l'enfer. Rien de plus

sublime qu'une colère énergique: horrible à voir, mais grande

à raconter, elle ressemble à l'Océan quand il vient frapper

les rochers d'une île.--Les cruelles passions, dont les formes de

Gulleyaz étaient alors le siége, l'avaient transformée en une

sublime tempête incarnée.

136. Autant eût valu comparer un orage vulgaire avec un typhon, qu'un

emportement ordinaire avec sa furie: toutefois elle ne demanda pas

à fuir dans la lune, comme le paisible _Hotspur_ d'un merveilleux

ouvrage. Peut-être, si sa douleur éclata sur un ton plus bas,

faut-il en accuser son sexe doux et sa jeunesse.--Ce qu'il y a de

sûr, c'est que, comme Lear, elle souhaita seulement de «tuer, tuer,

tuer[176].» Les larmes vinrent ensuite étancher sa soif de sang.

[Note 176: _Roi Lear_, acte IV, scène 5: «Ce serait une jolie

malice de ferrer les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;--et

quand j'aurai attrapé ces gendres-là, alors tue, tue, tue, tue,

tue, tue.» (_Kill_, _kill_, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du

marteau sur le fer des chevaux.) Letourneur et MM. Guizot et Pichot

qui ont réuni leurs efforts pour revoir, corriger et _préfacer_ sa

traduction, ont tous négligé de rendre ce passage, qui me paraît

d'une grande beauté.]

137. Elle avait éclaté comme un orage, elle passa rapidement comme

lui; elle passa sans une parole:--réellement il lui fut impossible de

parler; tout d'un coup la confusion, sentiment naturel à son sexe,

et qu'elle connaissait faiblement, se déclara et couvrit son visage,

semblable à l'onde qui s'élance vivement au travers d'une voie

nouvellement découverte. Elle se sentait humiliée;--et, pour les

gens de son espèce, l'humiliation est quelquefois salutaire:

138. Elle leur donne à entendre qu'ils sont formés de sang et de

chair; elle leur insinue doucement que les autres, pour être de

terre, ne sont pas précisément de la boue; que les urnes et les

cruches, sorties de la même poterie, et tantôt bonnes, tantôt

mauvaises, ont une fraternelle fragilité, sans pourtant avoir eu

les mêmes grands-parens. Elle leur apprend,--Dieu sait[177] tout ce

qu'elle leur apprend! Mais enfin quelquefois elle peut les corriger,

et elle y parvient même souvent.

[Note 177: Ajoutons: et la France.]

139. La première idée de la sultane fut de priver Juan de la tête;

la seconde, de sa seule présence; la troisième, de lui demander

où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à force de

sarcasmes à se repentir; la cinquième, d'appeler ses femmes et de

se mettre au lit; la sixième, de se poignarder; la septième,

de condamner Baba au cordon:--mais son grand expédient fut de se

rasseoir et de sangloter.

140. Elle pensa, dis-je, à se poignarder: mais une circonstance

rendait sa position critique, elle avait un poignard sous la main.

Les corsets de l'Orient ne sont pas rembourrés, et il n'était pas

impossible qu'un coup bien frappé ne la blessât dangereusement.

Elle pensa à tuer Juan;--mais le pauvre garçon! sans doute il le

méritait par ses ridicules retards; mais enfin, la meilleure manière

de pénétrer jusqu'à son cœur n'était pas de lui ouvrir la tête.

141. Juan fut attendri: il était prêt à se laisser héroïquement

empaler, mettre en quartiers et jeter aux chiens; à mourir dans les

plus affreuses tortures, à servir de proie aux lions, ou d'amorce

aux poissons; tout cela pour ne pas commettre un péché,--qui n'avait

pour lui aucun attrait. Mais toutes ses résolutions de mourir se

fondirent comme la neige devant les pleurs d'une femme.

142. De même que Bob-Acres sentit mourir sa valeur au milieu de

ses lauriers, ainsi chancela, je ne sais comment, la force de Juan.

D'abord il se demanda comment il avait fait pour refuser; puis s'il

y avait moyen de revenir sur sa conduite. Bientôt il en fut à

s'accuser d'une vertu sauvage, ainsi que l'on voit un moine maudire

son vœu, et une dame son serment, quand ils sont prêts à oublier

tant soit peu l'un et l'autre.

143. Juan commença donc par bégayer quelques excuses; mais, en

pareil cas, les paroles ne suffisent pas, exprimassent-elles tout ce

que les muses chantèrent, tout ce qu'un _dandy_ bredouilla de plus

_dandy_, ou bien encore toutes les figures dont nous fatigua jamais

Castlereagh. Déjà cependant un languissant sourire lui donnait

l'espoir d'obtenir sa grâce; mais avant qu'il allât plus loin, le

vieux Baba entra avec vivacité.

144. «Fille du soleil, sœur de la lune (telles étaient ses

expressions) et impératrice de la terre! Vous dont le froncement[178]

détruit l'harmonie des sphères, dont le sourire fait sauter de joie

toutes les planètes; votre esclave,--il espère n'avoir pas mis trop

d'empressement,--vous apporte une nouvelle digne de votre sublime

attention: le soleil lui-même m'a envoyé comme un rayon pour vous

annoncer qu'il s'approche en ce moment de vous.

[Note 178: Nous ne disons guère que _froncement des sourcils_;

les Anglais disent mieux et plus énergiquement _frown_. _Des

sourcils_ est en effet une espèce de pléonasme que l'académie, dans

l'intérêt de notre poésie, ferait bien de déconsidérer.]

145. «--La chose est-elle, s'écria Gulleyaz, comme vous le dites?

J'aurais souhaité qu'il consentît à voiler ses rayons jusqu'au

matin! mais ordonnez à mes femmes de former la voie lactée. Partez,

ma vieille comète! donnez aux étoiles les avis convenables.--Et

toi, chrétien, confonds-toi avec elles, comme tu pourras, si tu

veux mériter le pardon de tes précédens mépris.»--Ici elle fut

interrompue par un bruit sourd, et enfin par un cri: «Le sultan

arrive.»

146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur de la sultane,

puis les eunuques noirs et blancs de sa hautesse; la suite entière

pouvait être longue d'un quart de mille: sa majesté avait assez de

politesse pour annoncer sa visite long-tems à l'avance quand elle

était nocturne. Gulleyaz, en effet, était la dernière de ses

femmes, étant naturellement la plus aimée des quatre.

147. Sa hautesse était un homme d'un aspect imposant, dont le turban

descendait jusqu'au nez, et dont la barbe remontait jusqu'aux

yeux. Arraché d'une prison pour présider une cour, il devait son

élévation au cordon qui avait étranglé son frère[179]. C'était

un excellent prince, de l'espèce de ceux mentionnés dans les

histoires de Cantemir et de Knolles[180]; espèce peu glorieuse, si

l'on en excepte Soliman, la gloire de sa race[181].

[Note 179: _Habdul-Hamid_ succéda à son frère, Mustapha III,

en 1774; mais c'est par une licence poétique que Byron fait mourir

du cordon ce dernier. Mustapha mourut dans son lit, à l'âge de

cinquante-huit ans.]

[Note 180: Démétrius Cantemir, prince de Moldavie, auteur

d'une _Histoire de l'agrandissement et de la décadence de l'Empire

ottoman_, écrite en latin, et traduite en français par de

Jonquières: elle va jusqu'en 1711.--Richard Knolles, historien

anglais, peu estimé dans sa patrie, auteur d'une _Histoire générale

des Turcs, jusqu'en 1610_. On trouve dans la première partie de cet

ouvrage peu connu, même en Angleterre, une foule de curieux détails

sur l'origine des conquérans de l'Asie. On en doit la continuation,

jusqu'en 1677, au célèbre Ricaut.]

[Note 181: Peut-être n'est-il pas inutile de remarquer que

Bacon, dans son _Essai sur l'Empire_, semble croire que Soliman fut le

dernier de sa race, sans que je sache sur quelle autorité. Voici ses

paroles: «La fin de Mustapha fut si fatale à la race de Soliman,

que l'on n'ose aujourd'hui assurer si les princes turcs depuis Soliman

sont de sa famille, ou s'ils sont d'un autre sang; on regardait le

deuxième Soliman comme un prince supposé.» Mais il arrive souvent

à Bacon de n'être pas très-fidèle dans ses autorités historiques.

J'en pourrais citer une douzaine d'exemples, tirés seulement de ses

apophthegmes.

Pendant que je suis en train de critiquer, et après m'être hasardé

à relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres

aussi légères qui se sont glissées dans l'édition des _British

Poets_, faite par le justement célèbre Campbell.--Je le fais,

au reste, dans des intentions amicales, et j'espère qu'on ne s'y

méprendra pas.--Si quelque chose pouvait ajouter au cas que je fais

des talens et du caractère loyal de cet écrivain, ce serait sa

défense classique, mesurée et victorieuse de Pope, contre les propos

et les _grub-street_[C] du jour.

Voici donc les inadvertances dont je veux parler:

1º Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, «ses

principaux caractères à Smollett,» il est certain que le _Guide aux

eaux de Bath_, d'Anstey, fut publié en 1766, tandis que l'_Humphry

Clinker_ de Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu

fournir quelques traits à TABITHA, etc., etc.,) fut seulement écrit

durant le dernier séjour de Smollett à Livourne, en 1770.--_Ergo_,

s'il y a quelque emprunteur, Anstey doit être regardé comme le

créancier. Je m'en rapporte aux propres dates de Campbell, dans ses

Vies de Smollett et Anstey.

2º M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258, vol.

I), qu'il ne sait à qui Cowper fait allusion dans ces vers:

«_Nor he who, for the bane of thousands born

Built God a church, and laughed his word to scorn_.»

Ici le poète calviniste entend parler de Voltaire et de l'église de

Ferney, dont l'inscription était: _Deo erexit Voltaire_.

3º Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare:

«_To gild refined gold, to paint the rose

Or add fresh perfume to the violet_.»

Ces corrections n'embellissent nullement l'original,

«_To gild refined gold, to paint the_ lily

To trow a perfume on _the violet_.»

(KING JOHNS.)

Quand un grand poète en cite un autre, il devrait être correct; il

devrait encore se garder d'accuser légèrement de _plagiat_ l'un de

ses frères en Apollon. Un poète aimerait mieux piller toute espèce

de choses (sauf l'argent) que les pensées des autres.--Elles ne

manquent jamais d'être réclamées; mais certes il est fort pénible

d'être dénoncé comme _débiteur_, quand on se trouve, au contraire,

le _créancier_: tel est le cas d'Anstey à l'égard de Smollett.

Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait

aussi quelque peu parmi les poètes; et pour ce qui est de rendre à

chacun ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit

le faire avec désintéressement, puisque, jouissant d'une haute et

incontestable réputation d'écrivain original, il est en même

tems le seul poète de nos jours (Rogers excepté) auquel on puisse

reprocher d'avoir écrit _trop peu_.

(_Note de Lord Byron_.)

]

[Note C: Ce surnom, que l'on donne à Londres aux pamphlets les

plus dépréciés et à tous les petits livres écrits par et pour la

canaille, vient de ce que ces productions se débitent presque toutes,

à Londres, dans la rue de _Grub_ (du _Magot_).]

148. Il allait à la mosquée au milieu d'une grande pompe, et disait

ses prières avec _une exactitude_ plus qu'_orientale_; quant au

reste, il laissait à son visir le soin de son gouvernement, et ne

témoignait qu'une faible curiosité pour ce genre d'affaires. Je

ne sais s'il avait quelques contrariétés domestiques;--mais

aucun commencement de procédure n'attestait le moindre conjugal

désaccord[182]: on peut même dire que ses quatre femmes et ses mille

jeunes filles renfermées se conduisaient avec autant de régularité

qu'une seule reine chrétienne.

[Note 182: Nouvelle allusion au scandaleux procès conjugal de

Georges IV avec la reine Caroline.]

149. Par hasard, s'il survenait un léger désordre, on entendait peu

parler du criminel et du genre de son crime. Le récit en glissait

à peine sur une seule lèvre.--Un sac et la mer dont on connaissait

l'incorruptible discrétion avaient promptement rétabli le calme,

et le public n'en apprenait jamais plus que l'auteur de ces vers. La

presse périodique ne produisait jamais de scandale.--La morale n'en

valait que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins.

150. Il découvrait judicieusement de ses propres yeux que la lune

était ronde, et il ne doutait pas davantage que la terre ne fût

plate, attendu qu'il avait fait un voyage de cinquante milles, sans

avoir rencontré aucun indice de sa rotondité. Son empire était de

même, sans bornes; quelquefois, il est vrai, un peu troublé çà

et là par des pachas rebelles ou des giaours ambitieux[183]; mais

ceux-là jamais ne se rendaient aux _Sept-Tours_[184].

[Note 183: _Giaours_ (infidèles), les princes chrétiens.]

[Note 184: C'est l'immense château dans lequel on conduit

les étrangers de distinction qui sont suspects au Grand-Seigneur.

Gulleyaz y demeurait. Ainsi on peut en comparer la destination à

celle de la _Tour de Londres_, jadis la demeure des rois et des

prisonniers d'état. C'est aux _Sept-Tours_ qu'il faut appliquer

la magnifique description des appartemens, que Byron a placée au

commencement de ce chant.]

151. Excepté sous l'effigie des envoyés que l'on amenait pour y

résider, quand une guerre était résolue, et cela conformément

au véritable droit des gens qui ne peut en aucun cas permettre à

d'infâmes marauds, dont jamais épée n'arma la main diplomatique,

de décharger leur spleen en créant un amas de chicanes, et en

rédigeant leurs mensonges sous le nom de _dépêches_, sans exposer

un seul poil de leurs moustaches[185].

[Note 185: Ce fut Philippe II, le _Démon du midi_, qui le

premier imagina de maintenir en permanence, dans chacune des cours de

l'Europe, des envoyés dont tout le rôle se bornait à espionner les

souverains chez lesquels ils étaient accrédités. Les autres princes

ne tardèrent pas à suivre ce funeste exemple.]

152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils.--Dès

que les premières commençaient à sortir d'enfance, elles étaient

renfermées dans un palais où elles vivaient comme des nonnes

jusqu'à ce qu'un bacha fût envoyé dans une province. Alors, celle

dont le tour était venu l'épousait, quelquefois à peine âgée de

six ans.--Cela pourra sembler étrange, mais rien n'est plus réel,

et la raison, c'est que le bacha était tenu de faire un cadeau à son

nouveau beau-père.

153. Ses fils étaient tenus en prison jusqu'à ce que le tems

arrivât pour eux d'obtenir un cordon ou un trône; mais les destins

seuls connaissaient auquel des deux ils seraient appelés. En

attendant, ils recevaient une éducation toute royale,--comme

l'avénement l'a toujours prouvé; et jamais l'héritier présomptif

ne manquait de se montrer aussi digne d'être pendu que couronné.

154. Sa majesté, avec toutes les cérémonies dues à son rang, salua

sa quatrième épouse; et Gulleyaz mit aussitôt dans ses regards une

tendre flamme, et sur son front une expression respectueuse, ainsi

qu'il convient de faire aux dames coupables de quelque espièglerie.

Pour empêcher qu'on ne les soupçonne d'avoir rompu leur ban, il faut

qu'elles se montrent doublement empressées de l'observer, et nul mari

ne reçoit jamais un accueil plus rassurant que quand sa femme l'a

jugé digne de s'en aller au ciel.

155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands yeux noirs, et en

les arrêtant, suivant sa coutume, sur les jeunes filles, il aperçut

Juan dans son déguisement: il n'en parut nullement choqué ni

surpris, mais il remarqua un maintien sage et modeste en lui, tandis

que Gulleyaz poussait vers le ciel un soupir inquiet. «Je vois,

dit-il, que vous avez acheté une nouvelle fille; il est déplorable

qu'une simple chrétienne ait la moitié des charmes qu'elle

réunit.»

156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous les yeux, fit rougir

et trembler la vierge nouvellement acquise. Ses camarades se croyaient

également perdues: ô Mahomet! fallait-il que sa majesté fît

quelque attention à une giaour, quand ses lèvres impériales ne

s'étaient jamais ouvertes en faveur d'aucune d'elles? Alors

commença un chuchotement, un mouvement des yeux et des têtes; mais

l'étiquette ne permit à aucune d'elles de ricaner.

157. Les Turcs font bien de retenir--quelquefois du moins,--les femmes

en prison;--car il est trop vrai que, dans ces funestes climats,

leur chasteté n'a pas cette qualité astringente qui, dans le Nord,

prévient les crimes inattendus et donne à notre moral une pureté

supérieure à celle de la neige. Le soleil, qui, chaque année, fait

fondre les glaces polaires, produit sur le vice un effet entièrement

contraire.

158. Jusque-là va notre chronique: nous ferons ici une pause, bien

que nous ayons assez de matière; mais il est tems, suivant les

anciennes lois de l'épopée, de replier nos voiles, et de mettre

à l'ancre notre poésie. Si ce cinquième chant recueille les

applaudissemens qu'il mérite, le sixième offrira des traits

d'un vrai sublime. En attendant, puisque Homère lui-même dormit

quelquefois, vous passerez bien à ma muse un court et léger

assoupissement.

PRÉFACE DES SIXIÈME, SEPTIÈME ET HUITIÈME CHANTS.

Les détails du siége d'Ismaïl dans deux des chants suivans (le

septième et le huitième), sont tirés d'un ouvrage français

intitulé: _Histoire de la Nouvelle Russie_. Quelques-uns des incidens

attribués à Don Juan sont de toute réalité; entre autres la

circonstance d'un enfant sauvé par lui et qui le fut effectivement

par le dernier duc de Richelieu, alors volontaire au service de

Russie, et devenu plus tard le fondateur et le bienfaiteur d'Odessa,

où son nom et sa mémoire seront à jamais respectés.

On trouvera dans le cours de ces chants une ou deux stances relatives

au dernier marquis de Londonderry (lord Castlereagh), mais écrites

quelque tems avant sa mort.--Si l'oligarchie de ce personnage avait

expiré avec lui, elles auraient été supprimées; mais comme elle

lui a survécu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre de vie et de

mort qui soit propre à retenir l'expression franche des opinions

de ceux qu'il s'efforça d'asservir pendant toute la durée de son

existence. Que dans la vie privée il ait été ou non un homme

aimable, c'est ce qu'il importe peu au public de savoir; et pour ce

qui est de pleurer sa mort, il en sera assez tems quand l'Irlande

ne pleurera plus sa naissance. Comme ministre, je le crois, avec

plusieurs millions de citoyens, l'homme des intentions les plus

despotiques et de l'intelligence la plus faible qui jamais ait

opprimé une nation[186]. C'est, depuis les Normands, la première

fois que l'Angleterre a été insultée par un ministre (du

moins[187]) qui ne savait pas parler anglais, et que le parlement

consentit à recevoir des ordres dans le langage de mistress

_Malaprop_.

[Note 186: Ce jugement passionné fut, comme il est facile de le

voir, écrit en 1821.]

[Note 187: Plusieurs rois anglais s'étaient trouvés, avant

Castlereagh, dans le même cas, entre autres, Guillaume III et Georges

Ier. C'est ce que cette parenthèse semble vouloir rappeler.]

Il n'est pas nécessaire d'entrer dans beaucoup de détails sur sa

mort; je remarquerai seulement que si un pauvre radical, tel que

Waddington ou Watson, s'était ainsi coupé le cou, on l'aurait

enseveli dans un carrefour, avec l'escorte ordinaire d'un pieu et

d'une potence. Mais quant au ministre, ce fut un lunatique de

bon ton,--un suicide sentimental:--il se coupa tout simplement

«_l'artère carotide_» (admirez leurs connaissances)! Vite donc la

pompe funèbre; l'abbaye; les sanglots de la douleur poussés--par les

journaux;--l'éloge du défunt ensanglanté, prononcé par le

Coroner (digne Antoine d'un pareil César),--et les propos atroces et

nauséabonds d'une poignée de conspirateurs dégradés, contre tout

ce que la patrie renferme de sincère et d'honorable. La _loi_[188]

devait trouver dans sa mort de deux choses l'une,--ou qu'il était un

criminel, ou bien un fou;--dans ces deux cas, il n'y avait pas grande

matière à panégyrique. Il avait été dans sa vie--ce que tout le

monde sait, ce que la moitié de l'univers sentira long-tems encore,

à moins que sa mort ne donne une _leçon morale_ aux Séjans

européens qui lui survivent[189]. Mais en tout cas, c'est quelque

chose de consolant pour les nations de voir que leurs oppresseurs ne

sont pas heureux, et que même, de tems à autre, ils jugent assez

bien de leurs actions, pour prévenir eux-mêmes la sentence du genre

humain.--Cessons donc de revenir sur cet homme; et laissons l'Irlande

écarter du sanctuaire de Westminster les cendres de son illustre

Grattan[190]... Faut-il que le patriote de l'humanité soit remplacé

par le Werther de la politique!!!

[Note 188: J'entends la _loi du pays_: celles de l'humanité sont

moins rigoureuses; mais comme les _légitimes_ ont toujours en bouche

le mot de _loi_, il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les

regarde.

(_Note de Lord Byron_.)

]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 20 / 28 段