CHAPITRE XX

Le rétablissement.--La seconde lettre.--Un danger inattendu.--Le mirage

du bonheur.

Le lendemain, Hélène s'éveilla de très bonne heure. Un sommeil calme et

réparateur avait rétabli ses forces et elle se sentait toute

ragaillardie. Se levant avec précaution, elle s'approcha du lit de son

père et le considéra quelques instants avec tendresse; puis elle s'assit

sans bruit à l'entrée de la grotte, pour respirer l'air frais du matin.

Bientôt, elle entendit derrière elle un bruit léger et vit que son père,

à son tour, se soulevait sur son séant et se mettait à écouter. Le

silence absolu qui régnait dans la caverne fit apparaître sur sa

physionomie une expression d'inquiétude et Hélène s'empressa de lui

adresser la parole. Alors, selon l'habitude qu'il avait prise pendant la

maladie d'Hélène, il se dirigea d'un pas assuré vers l'entrée, et

s'assit à côté d'elle.

Hélène, toute joyeuse, lui dit son intention de se remettre à l'ouvrage,

et l'accabla de questions sur ce qu'il jugeait le plus pressé.

Le vieillard écoutait, un sourire sur les lèvres, son gai babil; il lui

donna quelques conseils utiles et pour le reste s'en remit à

l'intelligence et à la raison de la fillette.

Les forces d'Hélène se rétablissaient très vite: il lui semblait qu'elle

avait tout à fait changé depuis sa maladie. Elle se sentait plus forte

qu'auparavant et s'étonnait elle-même de la facilité avec laquelle elle

exécutait maintenant ses travaux.

Au bout de quelques jours, elle résolut de se rendre sur la plage. Comme

elle se sentait assez vigoureuse, son père la laissa partir.

Tout prenait un nouvel aspect aux yeux d'Hélène. Elle se mit à errer

dans la vallée, en écoutant, rêveuse, le gai gazouillement des oiseaux

qui voltigeaient avec insouciance autour d'elle, et en contemplant avec

amour la surface miroitante du lac limpide, qui reflétait les cimes des

palmiers luxuriants:

«Est-il possible que la maladie m'ait changée à ce point?» pensa-t-elle

en se livrant tout entière au ravissement qui la transportait.

Son regard s'arrêta sur le figuier grandiose de l'autre côté du lac.

Elle se souvint de la feuille de palmier, sur laquelle elle avait écrit

le soir où elle était descendue pour la première fois dans la vallée, et

un désir la prit de relire cette lettre.

A pas rapides, elle se dirigea vers le figuier, souleva la pierre et

creusant le sable, en tira la feuille qu'elle relut. En ce moment, de la

rive opposée du lac, arrivèrent jusqu'à elle les doux sons de la flûte.

Il semblait que son père aveugle eût trouvé l'expression mélodique de

ses jeunes rêves, et un désir insurmontable d'épancher ses sentiments

l'envahit. Elle prit une nouvelle feuille de palmier et écrivit:

[Illustration: Un coffre avec toutes sortes de vêtements se trouvait à

proximité du navire.]

«Autour de moi tout respire l'allégresse et le bonheur! Dans les arbres,

à côté de leurs nids, voltigent les hôtes de ce royaume verdoyant. Comme

ils sont heureux! Leur vie se passe sans chagrin ni douleur. Pourquoi

donc cette peine qui me serre le coeur? Mon père chéri n'est-il pas avec

moi? Ne suis-je pas sa joie unique comme son unique soutien? Pourquoi

donc m'abandonner à de vaines rêveries? En mon âme, malgré moi, surgit

tout un monde de rêves. Dans chaque son qui me parvient de l'autre rive,

j'entends les idées et les sentiments de mon père bien-aimé. Mais aussi

la nostalgie de la patrie... O ma mère adorée, te reverrai-je jamais?...

Hélène jeta loin d'elle la feuille de palmier et fondit en larmes

amères. Plus que jamais elle ressentait la tristesse de son isolement.

Pourtant les larmes la soulagèrent. Elle se calma et se dirigea vers la

plage. C'était le moment de la marée basse, et Hélène résolut de faire

une petite promenade sur le banc de sable, afin d'examiner l'endroit où

était le navire brisé.

Elle arriva bientôt jusqu'au navire dont il ne restait plus que le fond

profondément enfoncé sur le rocher. A proximité gisaient quantité

d'objets, à moitié ensablés. Parmi eux, se trouvait un coffre avec toute

sorte de vêtements.

Hélène se mit à retirer du coffre les objets qui lui paraissaient

nécessaires et à les déposer sur le banc de sable. Elle était si

préoccupée de sa besogne, qu'elle ne s'aperçut pas que la marée avait

commencé à monter. Le bruit croissant des flots attira pourtant son

attention, et elle reconnut avec terreur que ces flots menaçants

s'avançaient de plus en plus, et en mugissant inondaient le banc de

sable qu'ils avaient quitté, il y avait quelques heures à peine. De

toutes parts la mer écumait et bouillonnait. Les vagues grimpaient avec

furie sur le banc de sable, comme pour engloutir la jeune fille

imprudente.

Hélène se mit à courir vers le rivage, mais le flux montait avec une

telle rapidité et une telle violence qu'il l'eut bientôt atteinte et

dépassée. Entourée de tous les côtés, elle ne perdit cependant pas la

tête. Quoique l'eau lui arrivât jusqu'aux genoux, elle courait bravement

en avant, s'efforçant de ne pas perdre de vue le vrai chemin.

Lorsqu'elle eut atteint heureusement le rivage, elle jeta un regard en

arrière sur la mer mugissante et elle frissonna. Au-dessus du banc

qu'elle avait parcouru naguère sans même mouiller ses pieds, écumaient

et grondaient les flots menaçants.

En partant, elle s'arrêta devant la cataracte, pour jeter encore un coup

d'oeil sur la mer, et tout à coup elle remarqua, à la limite de

l'horizon, une petite tache blanche.

--Qu'est-ce que je vois? s'écria-t-elle dans un élan de joie, un navire!

Ravie, elle demeura sur place, sans avoir la force de détacher son

regard de la tache blanche, et tout un monde d'espérances envahit son

âme. Elle fixa, avec une attention soutenue, ce point blanc; mais n'y

apercevant aucun changement, elle se hâta de revenir auprès de son père,

pour lui communiquer la nouvelle merveilleuse.

«Je reviendrai à l'instant même, se dit-elle. Puis, on apercevra bien du

navire le pavillon qui flotte sur la montagne.»

Elle traversa rapidement la vallée, laissa de côté le lac et arriva,

tout essoufflée, auprès de la grotte, où elle avait laissé son père.

Mais à peine y eût-elle jeté un regard qu'elle s'arrêta, terrifiée. Le

vieillard était étendu par terre, la tête penchée sur le Robinson, et

une pâleur mortelle couvrait ses traits. Hélène se précipita vers lui,

et lui saisit la main: elle était froide.

Une épouvante indicible s'empara de la jeune fille, et un terrible

pressentiment s'insinua dans son âme. Ses jambes se dérobèrent sous

elle, elle perdit connaissance et tomba sur la poitrine de son père.

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 22 / 38 题