Réveil.--Un nouveau printemps.
Environ trois semaines plus tard, par une belle matinée, Hélène ouvrit
les yeux et regarda autour d'elle avec étonnement. L'entrée de la
caverne était éclairée par les rayons dorés du soleil levant. Une brise
légère soufflait du lac et répandait tout autour les parfums de la forêt
verdoyante et de la vallée. Le ciel était serein et un clair gazouillis
d'oiseaux retentissait dans l'air.
A sa vive surprise, elle s'aperçut qu'elle était couchée dans son lit
sous deux couvertures en laine; à son chevet était assis, la tête
appuyée contre la main, un inconnu aux traits vieillis.
Pendant quelques instants, Hélène regarda fixement l'inconnu.
«Qui est-ce?... Où suis-je?... Pourquoi est-il là?» se demanda-t-elle.
Tout à coup, comme dans un songe, cette idée lui traversa l'esprit
qu'elle avait été malade, que cette maladie avait duré longtemps. Dans
sa mémoire résonnaient confusément les tendres paroles d'amour et de
consolation que lui adressait son père lorsque ses souffrances
redoublaient d'intensité.
--Oh! murmura-t-elle d'une voix à peine intelligible, j'ai été malade et
il m'a soignée. Mais comme il est changé et vieilli!
Elle souleva péniblement sa main et l'appliqua sur sa tête.
--Oh! comme ma tête est lourde! Oui, à quoi pensais-je donc? Pourquoi
reste-t-il si immobile? Il dort probablement... Mes idées se
troublent... Mais où est-il donc? Je veux aussi dormir!...
Un courant frais d'air parfumé entra de nouveau dans la caverne. La
poitrine de la jeune fille se dilata, ses idées s'éclaircirent. Elle
rouvrit les yeux et fixa de nouveau son père. Il restait là sans changer
d'attitude, toujours immobile. Sa figure maigrie, ainsi que sa barbe
devenue toute blanche, lui donnaient un aspect tellement âgé, qu'il lui
faisait l'effet d'avoir au moins cent ans.
Puis ses idées se reportèrent involontairement à sa patrie lointaine, à
sa mère qui l'attendait avec désespoir. Alors seulement elle se rendit
un compte exact de sa situation; elle se rappela qu'elle se trouvait
dans une île déserte au milieu de l'Océan et qu'elle aurait bientôt à
travailler pour son père aveugle, privé de tout soutien. Mais la
conscience de son devoir et le sentiment de satisfaction qu'elle éprouva
à cette idée raffermirent ses forces. Elle se leva, non sans peine, sur
son séant et jeta un regard hors de la grotte.
La vallée resplendissait d'une riante verdure, et les fleurs qui
s'épanouissaient sur les arbres remplissaient l'air de parfums
insolites. Le soleil jetait son éclat sur ce nouveau printemps, et ses
rayons se jouaient et scintillaient sur la surface mouvante du lac qui
apparaissait, par échappées, entre les arbres.
«Qu'il fait beau là-bas maintenant!» pensa Hélène, en étendant
involontairement ses mains amaigries vers l'entrée, d'où la nature
éveillée semblait lui envoyer un salut et l'appeler à une vie nouvelle
avec son haleine parfumée.
Mais voici que son père fit entendre un profond soupir. Il se leva
lentement et étendit ses bras, comme pour se rendre compte de l'endroit
où il se trouvait.
--Hélène,... murmura-t-il d'une voix qui exprimait la crainte et une
tendre sollicitude.
--Père, cher père! s'écria-t-elle, en lui saisissant la main qu'elle
porta à ses lèvres.
--Mon enfant! fit-il presque en criant d'émotion. Tu vas mieux? Tu me
reconnais? Eh bien, te voilà donc sauvée!
Il tomba lentement à genoux devant le lit de sa fille et l'entoura de
ses bras tremblants. Elle inclina doucement sa tête sur la poitrine de
son père, et une étreinte chaleureuse réunit ces deux êtres qui avaient
tant souffert.
--Mon enfant, dit enfin le vieillard, j'entends, à ta voix, que tu vas
mieux, bien mieux qu'auparavant. Le sort m'a rendu ma fille! Dis,
Hélène, comment te sens-tu?
--Cher et bon papa! répondit la jeune fille. Il me semble que j'ai été
très mal, mais je vais me rétablir bientôt!
--Doucement, doucement, ma chérie! interrompit le vieillard. Après une
telle secousse, les forces ne se rétablissent pas aussi vite. Ne te
fatigue pas, ne parle plus. Recouche-toi.
--Mais est-ce que j'étais bien malade, papa?
--Ah! je commençais déjà à perdre tout espoir, fit le vieillard avec un
profond soupir! Mais le destin a eu pitié de moi et te rend à la vie, si
triste qu'elle soit.
--Que de soucis je t'ai donnés! dit Hélène avec tendresse. Est-ce que
j'ai été longtemps malade?
--Je ne saurais te le dire, répondit le vieillard. Je sais seulement que
la saison pluvieuse vient de passer, et que tu es restée longtemps dans
un état inconscient et désespéré. Mais assez, ma fille. Ne te fatigue
pas à parler. Dis-moi plutôt si tu n'as besoin de rien? Ne veux-tu pas
boire? J'ai encore de l'eau.
--Oui, je voudrais un peu d'eau, dit Hélène. Mais comment te l'es-tu
procurée?
Il se leva, se dirigea en tâtonnant vers la sortie et revint bientôt
avec une coquille de noix de coco remplie d'une eau limpide.
La boisson fraîche et parfumée, un peu acide, ranima et fortifia la
fillette.
--C'est de l'eau de pluie avec du citron, lui dit son père. Et
maintenant, repose-toi, ma fille.
Mais Hélène pria son père de lui permettre de jeter un coup d'oeil au
dehors de la grotte. Elle voulait contempler le tableau que présentait
la nature après la saison pluvieuse.
[Illustration: «Hélène, comment te sens-tu?»]
--Pourvu que tes forces ne te trahissent pas! lui dit son père. Sois
prudente. Il le faut, surtout au début de la convalescence.
Hélène se leva, non sans peine, mais elle sentit aussitôt qu'elle ne
pouvait se tenir sur ses jambes. Pourtant, elle s'efforça de persuader à
son père qu'à l'air elle se sentirait mieux et que ses forces lui
reviendraient plus vite. Il se laissa convaincre et la porta presque
dehors.
Avec quelle volupté ineffable elle aspirait l'air frais du matin! il lui
semblait que chaque bouffée lui donnât de nouvelles forces. Son père lui
offrit une datte sèche qu'elle mangea avec plaisir.
Mais elle ne put s'abandonner longtemps à cette volupté. Bientôt une
grande lassitude la prit et le sommeil la gagna.
Son père la reconduisit dans la grotte où elle se laissa tomber sur son
lit. Voyant que le vieillard avait également besoin de repos, elle lui
dit qu'elle ne s'endormirait pas, tant qu'il ne lui en donnerait pas
l'exemple lui-même.