MONSIEUR,

Je ne sçais si c'est vous donner une grande marque de mon respect que de

vous interesser dans le bon ou dans le mauvais accueil que le public

pourra faire à cet ouvrage. Comme je ne vous offre rien du mien, je ne

devrois pas pretendre que vous me sçussiez gré de mon present, et,

puisqu'il n'est peut-être pas digne de vous, il est encore à craindre

que vous n'ayez point pour lui toute l'indulgence que j'oserai m'en

promettre. En effet, Monsieur, vous pourriez bien vous faire le juge

d'une chose dont je ne vous fais que le protecteur, et desavouer le

dessein de celui qui vous la presente, si vous ne trouvez pas qu'elle

merite votre approbation. Je l'expose beaucoup en l'exposant aux yeux

d'un homme aussi sage et aussi eclairé que vous, et toute la bonne

opinion que j'en ai conçue ne me persuade pas que vous en deveniez plus

favorable à un Roman comique. Car enfin ce n'est pas dans ces sortes de

livres que l'on recherche le solide ou le delicat; il semble qu'ils ne

tiennent ordinairement ni de l'un ni de l'autre, et tout l'avantage que

l'on se propose dans leur lecture, c'est d'y perdre assez agreablement

quelques momens et de s'y delasser l'esprit d'une occupation ou plus

importante ou plus serieuse. Ainsi, comme le vôtre ne s'attache qu'à ce

qui a de la force ou de l'elevation, ne vous surprendrai-je point

lorsque je vous demanderai votre aveu pour cette production d'un esprit

enjoué, et que je l'autoriserai de votre nom pour la rendre

recommandable? Non, Monsieur, il ne faut pas que vous condamniez d'abord

ma liberté, ou (pour mieux dire) que vous desapprouviez ce temoignage

public de ma reconnoissance; je vous ai de si singulières obligations et

je suis à vous en tant de manières, qu'il me falloit satisfaire à tous

ces devoirs, et joindre à mon ressentiment des marques de la fidèle

passion que je vous ai vouée. Ce n'etoit pas repondre tout-à-fait à vos

bontés que d'en conserver un juste souvenir; elles exigeoient de moi

quelque chose de plus particulier, et je n'ai pas cru, enfin, pouvoir

les reconnoître par une plus forte preuve de mon respect, dans

l'impuissance où je me vois de les reconnoître autant que j'y suis

sensible. Aussi osai-je me flatter que vous la recevrez de fort bonne

grâce et qu'elle achèvera de vous persuader que l'on ne peut pas vous

honorer avec plus de zèle ni avec une plus parfaite deference. Mais,

Monsieur, après avoir agrée mon present, ne jugerez-vous pas

favorablement de mon auteur, et le croirez-vous sans merite, puisque je

ne doute presque plus que vous ne l'estimiez? Ses expressions sont

naturelles, son style est aisé, ses aventures ne sont point mal

imaginées, et, pour s'accommoder à son sujet, il etale partout un tour

d'agrement qui lui tient lieu de force et de delicatesse. En un mot, il

vient de fournir une carrière qu'un illustre de notre temps avoit

laissée imparfaite, et il a fouillé jusque dans ses cendres, pour y

reprendre son genie et pour nous le redonner après sa mort. C'est de la

sorte que l'on peut parler des deux premiers volumes du Roman comique,

et c'est dans ce troisième que M. Scarron revivra tout entier, ou du

moins par la meilleure partie de lui-même. Il est peu de gens qui ne

sçachent que cet homme eut un talent merveilleux pour tourner toutes

choses au plaisant, et qu'il s'est rendu inimitable dans cette

ingenieuse et charmante manière d'ecrire. Elle a eté reçue avec

applaudissement de tout le monde; les esprits forts, qui s'offensent de

tout ce qui semble opposé à une vertu sevère, n'ont pu s'empêcher de la

goûter, et les moins raisonnables ont eté forcés de l'approuver malgré

leur caprice[333]. Si bien que vous me permettrez, Monsieur, d'esperer

un heureux succès dans mon dessein, et de croire non seulement que ma

liberté ne vous deplaira pas, mais même que vous appuierez avec joie la

suite d'un ouvrage dont la reputation est si bien etablie. Après tout,

ne sera-ce pas votre interêt plutôt que le mien? et depuis que de mes

mains elle sera passée dans les vôtres, pourrez-vous la regarder que

comme une chose qui est absolument à vous? Aussi n'aura-t-elle point de

meilleur titre pour s'autoriser ou pour se produire avec avantage. Un

magistrat d'un caractère tout à fait singulier, et qui, dans un âge si

peu avancé, possède des lumières et des qualités que l'on admire, fera

sa plus grande recommandation, et son aveu lui procurera celui de tous

les esprits raisonnables. Mais, puisqu'elle peut servir à votre gloire

et qu'elle publiera à son tour les bontés et le merite de son

protecteur, souffrez qu'elle soit aujourd'hui un hommage que je vous

rends et un temoignage eclatant de la respectueuse passion avec laquelle

je me dois dire,

Monsieur,

Votre très humble, très obeissant et très obligé serviteur,

Le Roman Comique · 第 82 / 265 题