Ce qui arriva du pied de Ragotin.
Si Ragotin eût pu de son chef et sans l'aide de ses amis se depoter le
pied, je veux dire le tirer hors du mechant pot de chambre où il etoit
si malheureusement entré, sa colère eût pour le moins duré le reste du
jour; mais il fut contraint de rabattre quelque chose de son orgueil
naturel et de filer doux, priant humblement le Destin et la Rancune de
travailler à la liberté de son pied droit ou gauche, je n'ai pas su
lequel. Il ne s'adressa pas à l'Olive, à cause de ce qui s'etoit passé
entre eux; mais l'Olive vint à son secours sans se faire prier, et ses
deux camarades et lui firent ce qu'ils purent pour le soulager. Les
efforts que le petit homme avoit faits pour tirer son pied hors du pot
l'avoient enflé, et ceux que faisoient le Destin et l'Olive l'enfloient
encore davantage. La Rancune y avoit d'abord mis la main, mais si
maladroitement, ou plutôt si malicieusement, que Ragotin crut qu'il le
vouloit estropier à perpétuité; il l'avoit prié instamment de ne s'en
mêler plus; il pria les autres de la même chose, se coucha sur un lit en
attendant qu'on lui eût fait venir un serrurier pour lui limer le pot de
chambre sur le pied. Le reste du jour se passa assez pacifiquement dans
l'hôtellerie, et assez tristement entre le Destin et Leandre: l'un fort
en peine de son valet, qui ne revenoit point lui apprendre des nouvelles
de sa maîtresse, comme il lui avoit promis, et l'autre ne se pouvant
réjouir eloigné de sa chère mademoiselle de l'Etoile, outre qu'il
prenoit part à l'enlèvement de mademoiselle Angelique, et que Leandre
lui faisoit pitié, sur le visage duquel il voyoit toutes les marques
d'une extrême affliction. La Rancune et l'Olive prirent bientôt parti
avec quelques habitans du bourg qui jouoient à la boule, et Ragotin,
après avoir fait travailler à son pied, dormit le reste du jour, soit
qu'il en eût envie, ou qu'il fût bien aise de ne paroître pas en public,
après les mauvaises affaires qui lui etoient arrivées. Le corps de
l'hôte fut porté à sa dernière demeure, et l'hôtesse, nonobstant les
belles pensées de la mort que lui devoit avoir données celle de son
mari, ne laissa pas de faire payer en Arabe deux Anglois qui alloient de
Bretagne à Paris.
Le soleil venoit de se coucher quand le Destin et Léandre, qui ne
pouvoient quitter la fenêtre de leur chambre, virent arriver dans
l'hôtellerie un carrosse à quatre chevaux, suivi de trois hommes de
cheval et de quatre ou cinq laquais. Une servante les vint prier de
vouloir ceder leur chambre au train qui venoit d'arriver, et ainsi
Ragotin fut obligé de se faire voir, quoiqu'il eût envie de garder la
chambre, et suivit le Destin et Leandre dans celle où, le jour
precédent, il avoit cru avoir vu mort la Rancune. Le Destin fut reconnu
dans la cuisine de l'hôtellerie par un des messieurs du carrosse, ce
même conseiller du parlement de Rennes avec qui il avoit fait
connaissance pendant les noces qui furent si malheureuses à la pauvre la
Caverne. Ce senateur breton demanda au Destin des nouvelles d'Angelique,
et lui temoigna d'avoir du deplaisir de ce qu'elle n'etoit point
retrouvée. Il se nommoit La Garouffière, ce qui me fait croire qu'il
etoit plutôt angevin que breton, car on ne voit pas plus de noms
bas-bretons commencer par Ker que l'on en voit d'angevins terminer en
ière, de normands en ville, de picards en cour, et des peuples voisins
de la Garonne en ac. Pour revenir à M. de la Garouffière, il avoit de
l'esprit, comme je vous ai dejà dit, et ne se croyoit point homme de
province en nulle manière, venant d'ordinaire, hors de son semestre,
manger quelque argent dans les auberges de Paris, et prenant le deuil
quand la Cour le prenoit, ce qui, bien verifié et enregistré, devroit
être une lettre non pas de noblesse tout à fait, mais de
non-bourgeoisie, si j'ose ainsi parler. De plus, il etoit bel esprit,
par la raison que tout le monde presque se pique d'être sensible aux
divertissemens de l'esprit, tant ceux qui les connoissent que les
ignorants presomptueux ou brutaux qui jugent temerairement des vers et
de la prose, encore qu'ils croient qu'il y a du deshonneur à bien
ecrire, et qu'ils reprocheroient, en cas de besoin, à un homme, qu'il
fait des livres[255], comme ils lui reprocheroient qu'il fait de la
fausse monnoie[256]. Les comédiens s'en trouvent bien. Ils en sont
caressés davantage dans les villes où ils representent: car, etant les
perroquets ou sansonnets des poètes, et même quelques uns d'entr'eux,
qui sont nés avec de l'esprit, se mêlant quelquefois de faire des
comedies, ou de leur propre fonds, ou de parties empruntées[257], il y a
quelque sorte d'ambition à les connoître ou à les hanter. De nos jours
on a rendu en quelque façon justice à leur profession, et on les estime
plus que l'on ne faisoit autrefois[258]. Aussi est-il vrai qu'en la
comedie le peuple trouve un divertissement des plus innocents, et qui
peut à la fois peut instruire et plaire. Elle est aujourd'hui purgée, au
moins à Paris, de tout ce qu'elle avoit de licencieux[259]. Il seroit à
souhaiter qu'elle le fût aussi des filous, des pages et des laquais, et
autres ordures du genre humain[260], que la facilité de prendre des
manteaux y attire encore plus que ne faisoient autrefois les mauvaises
plaisanteries des farceurs; mais aujourd'hui la farce est comme
abolie[261], et j'ose dire qu'il y a des compagnies particulières où
l'on rit de bon coeur des équivoques basses et sales qu'on y débite,
desquelles on se scandaliseroit dans les premières loges de l'hôtel de
Bourgogne.
[Note 255: Même au temps de la plus grande faveur des beaux esprits,
les auteurs, au XVIIe siècle, étoient considérés comme des personnages
subalternes et traités comme tels; il en étoit encore ainsi à l'époque
où écrit Scarron; ce ne fut que plus tard que la condition des écrivains
se releva un peu, mais non complétement. Ce discrédit devoit être le
plus souvent imputé aux auteurs eux-mêmes, qui vivoient sans dignité
littéraire, et se plioient, vis-à-vis des grands seigneurs, à une sorte
de domesticité commode et salariée. Ducs et marquis étoient fort
ignorants pour la plupart. «Du latin! s'écrioit le commandeur de Jars;
de mon temps, d'homme d'honneur, le latin eût déshonoré un gentilhomme»
(Saint-Evrem., lettre à M. D***.) Suivant le chevalier de Méré, il n'y
avoit que les docteurs qui connussent le latin et le grec. M. de
Montbazon, qui n'avoit «rien à mespris comme un homme sçavant», n'étoit
nullement une exception. V. l'Onozandre, satire de Bautru. Néanmoins ces
messieurs prétendoient juger les oeuvres d'esprit, et souvent même
faisoient de petits vers galants, où ils cherchoient à attraper l'air de
cour, tout en s'excusant de déroger ainsi. Le mot de Mascarille: «Cela
est au dessous de ma condition, mais je le fais seulement pour donner à
gagner aux libraires, qui me persécutent» (Pr. rid., 10), avoit plus
d'un pendant historique, ne fût-ce que dans les préfaces de M. de
Scudéry. «On s'étonnera peut-être qu'un homme de ma naissance et de ma
profession se soit donné le loisir de s'attacher à cet ouvrage»,
écrivoit en 1668 le marquis de Villennes, en tête des Elégies choisies
des Amours d'Ovide. Souvent même la plus grande préoccupation des gens
de lettres étoit de faire croire qu'ils écrivoient par délassement, sans
vouloir, à aucun prix, passer pour auteurs de profession. V. Gueret,
Parn. réf., p. 65.]
[Note 256: La fabrication de la fausse monnoie étoit un crime fort
commun à cette epoque, et l'on voyoit même des gentilshommes s'en rendre
coupables, témoin le marquis de Pomenars. D'après Tallemant, M.
d'Angoulême, et le surintendant des finances de la Vieuville, ainsi que
la Montarbault, Saint-Aunais, etc., s'en occupoient également: cette
accusation revient très souvent dans ses historiettes.]
[Note 257: Cela n'etoit pas rare, soit alors, soit un peu plus tard,
sans parler des farceurs dont les drôleries ont eté imprimées: je
citerai, par exemple, Zach. Jac. Montfleury, à qui Cyrano reproche
précisément que sa tragédie «est la corneille d'Esope», et qu'elle est
«tirée de l'Aminte, du Pastor fido, de Guarini, du cavalier Marin et de
cent autres». (Lett. cont. un gros homme); puis Chevalier, Legrand,
Baron, Brecourt, Dorimon, Hauteroche, Villiers, la Thuillerie, Rosimond,
la Thorillière, Poisson, Champmeslé, Dancourt, enfin Molière. «La
plupart d'entre eux, dit Chappuzeau en parlant des comédiens, sont aussi
auteurs.... Dans la seule troupe royale il y en a cinq dont les ouvrages
sont bien reçus.» (Le th. fr., l. 2, 9.)]
[Note 258: Grâce à la renaissance du théâtre, qui venoit de s'élever
à une hauteur nouvelle, surtout avec Corneille; grâce aux excellents
acteurs qui honoroient la scène par leur jeu et même par leurs ouvrages;
grâce au goût de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV pour les
représentations dramatiques; grâce enfin à l'organisation meilleure et
plus stable des comédiens. V. Chappuzeau, Le th. fr., p. 139-185; Mém.
de Mme de Sév., par Walck., t. 2,. p. 180-2. Aussi Floridor, sieur de
Prinefosse, ne crut-il pas, en montant sur le théâtre, déshonorer son
titre d'écuyer, qu'il accoloit fièrement à son titre d'acteur, et le roi
vouloit bien ne pas le juger déchu par cela même qu'il étoit comédien.
La Thorillière et Beauchâteau étoient gentilshommes; les actrices La
Mothe, La Chassaigne et Beaumenard étoient demoiselles. Enfin en 1669
alloit venir un arrêt du conseil, précédé d'un autre dans le même sens,
en 1641, portant qu'on ne déroge pas en s'attachant au théâtre.]
[Note 259: On n'a qu'à parcourir, dans les frères Parfait, pour s'en
convaincre, la liste des pièces de cette époque, où l'on ne trouvera
presque plus rien qui rappelle la licence du vieux théâtre de Hardy et
de Larivey, du Tyr et Sidon de Schelandre, des Corrivaux, de Pierre
Troterel, de l'Impuissance de Véronneau, du Pédant joué, de Cyrano de
Bergerac, et même des premières pièces de Rotrou, quoique celui-ci se
vantât d'avoir rendu la muse si modeste que «d'une profane il en avoit
fait une religieuse». (Ep. dédic. de la Bague de l'oubli.) Dans les
premières années du siècle, les pièces de l'hôtel de Bourgogne en
particulier étoient encore si licencieuses que le P. Garasse, dans sa
Doctrine curieuse, a pu reprocher aux beaux esprits de fréquenter ce
théâtre, comme il leur reproche de fréquenter la Pomme de Pin et les
mauvais lieux. «Mais, dit Saint-Evremont, en parlant de la licence des
anciens auteurs, depuis que Voiture.. eut évité cette basse manière avec
assez d'exactitude, le théâtre même n'a plus souffert que ses auteurs
aient écrit une parole trop libre.» (T. 9, p. 58.) On trouve partout des
témoignages analogues:
Quoi! fais-je une action trop libre et trop hardie,
Si je me plais parfois à voir la comedie,
Qu'on a mise à tel point, pour en pouvoir jouir,
Que la plus chaste oreille aujourd'hui peut l'ouïr?
dit Angélique, I, 6, dans l'Esprit folletde d'Ouville (1642). Ce qui
n'empêcha pas qu'en 1653 et 1654, Quinault, dans ses Rivales, La
Fontaine, dans son Eunuque, etc., n'aient encore hasardédes passages
fort licencieux; mais, à cette époque, cela devient une exception,
tandis qu'il n'en étoit pas ainsi auparavant. V. Hist. de Corneille, de
Taschereau, éd. Jannet, p. 16 et suiv. Seulement, il faut convenir que
ce n'est pas Scarron lui-même qui a beaucoup contribué à cette épuration
de la comédie.]
[Note 260: Le parterre de la comédie, où les spectateurs se tenoient
debout et souvent entassés les uns sur les autres, étoit par la même le
rendez-vous des filous--qui pouvoient d'autant mieux y prendre des
manteaux que les vestiaires n'étoient pas encore établis--ainsi que des
pages et laquais, qui trouvoient amplement matière à y exercer leur
turbulence naturelle, et à qui on fut obligé, en 1635, de ne plus
permettre d'entrer avec leurs épées. L'épée fut même complétement
interdite aux laquais à partir de 1654, à la suite d'une échauffourée
dans laquelle plusieurs d'entre eux avoient tué un capitaine aux
gardes:--car ils ne se contentoient pas de se faire «guetteurs d'un
coing de ruë» (Anticaquet de l'accouchée, éd. Jannet, p. 257), ils
alloient parfois jusqu'à l'assassinat. Qu'on ne s'étonne pas de voir
Scarron ranger les pages entre les filoux et les laquais, au nombre des
ordures du genre humain: de tous les témoignages du temps, aucun ne le
contredit sur ce point. V. Francion; le Page disgracié, de Tristan,
passim. Ils avoient droit d'entrer gratuitement avec les grands
seigneurs. V. Scarron, Dédic. à Guillemette. Rojas, dans son Viage
entretenido, raconte également les troubles qu'occasionnoient au théâtre
les pages, laquais, etc.]
[Note 261: La plupart des principaux farceurs, Bruscambille,
Turlupin, Gros-Guillaume, Gautier-Garguille, Guillot-Gorju, etc.,
étoient morts ou avoient disparu de la scène, en sorte que la farce
proprement dite, telle qu'ils l'avoient créée et fait fleurir, avoit
quitté avec eux l'hôtel de Bourgogne, dont ils étoient le principal
appui au commencement du XVIIe siècle. Grimarest, dans sa Vie de
Molière, et La Grange, dans la préface des Oeuvres de Molière, éd. 1682,
témoignent que, lorsque celui-ci joua le Docteur amoureux devant le roi
(1658), l'usage des petites comédies étoit perdu depuis long-temps.
C'étoit par une espèce de tradition empruntée à leur prédécesseurs, les
Enfants sans soucy, que les acteurs de l'hôtel de Bourgogne s'étoient
d'abord spécialement consacrés à la farce. V. plus haut, p. 276, note
1.]
Finissons la digression. Monsieur de la Garouffière fut ravi de trouver
le Destin dans l'hôtellerie, et lui fit promettre de souper avec la
compagnie du carrosse, qui etoit composée du nouveau marié du Mans et de
la nouvelle mariée, qu'il menoit en son pays de Laval; de madame sa
mère, j'entends du marié, d'un gentilhomme de la province, d'un avocat
du conseil et de monsieur de la Garouffière, tous parens les uns des
autres et que le Destin avoit vus à la noce où mademoiselle Angelique
avoit eté enlevée. Ajoutez à tous ceux que je viens de nommer une
servante ou femme de chambre, et vous trouverez que le carrosse qui les
portoit etoit bien plein, outre que madame Bouvillon[262], c'est ainsi
que s'appeloit la mère du marié, etoit une des plus grosses femmes de
France, quoique des plus courtes, et l'on m'a assuré qu'elle portoit
d'ordinaire sur elle, bon an mal an, trente quintaux de chair, sans les
autres matières pesantes ou solides qui entrent dans la composition d'un
corps humain. Après ce que je viens de vous dire, vous n'aurez pas peine
à croire qu'elle etoit très succulente, comme sont toutes les femmes
ragottes.
[Note 262: Suivant une clef manuscrite, Scarron auroit voulu
railler, sous le nom de madame Bouvillon, une madame Bautru, femme d'un
trésorier de France à Alençon, morte en mars 1709. Elle étoit mère de
madame Bailly, femme de M. Bailly, maître des comptes à Paris, et
grand'mère de M. le président Bailly. V. la notice.]
On servit à souper. Le Destin y parut avec sa bonne mine, qui ne le
quittoit point, et qui n'etoit point alterée alors par du linge sale,
Leandre luy en ayant prêté du blanc. Il parla peu, selon sa coutume, et,
quand il eût parlé autant que les autres, qui parlèrent beaucoup, il
n'eût peut-être pas tant dit de choses inutiles qu'ils en dirent. La
Garouffière lui servit de tout ce qu'il y avoit de meilleur sur la
table; madame Bouvillon en fit de même à l'envi de la Garouffière, avec
si peu de discretion, que tous les plats de la table se trouvèrent vides
en un moment, et l'assiette du Destin si pleine d'ailes et de cuisses de
poulets que je me suis souvent etonné depuis comment on avoit pu faire
par hazard une si haute pyramide de viande sur si peu de base qu'est le
cul d'une assiette. La Garouffière n'y prenoit pas garde, tant il etoit
attentivement occupé à parler de vers au Destin et à lui donner bonne
opinion de son esprit. Madame Bouvillon, qui avoit aussi son dessein,
continuoit toujours ses bons offices au comedien, et, ne trouvant plus
de poulets à couper, fut reduite à lui servir des tranches de gigot de
mouton. Il ne sçavoit où les mettre, et en tenoit une en chacune de ses
mains pour leur trouver place quelque part, quand le gentilhomme, qui ne
s'en voulut pas taire au prejudice de son appetit, demanda au Destin, en
souriant, s'il mangeroit bien tout ce qui etoit sur son assiette. Le
Destin y jeta les yeux et fut bien etonné d'y voir presque au niveau de
son menton la pile de poulets depecés dont la Garouffière et la
Bouvillon avoient erigé un trophée à son merite. Il en rougit et ne put
s'empêcher d'en rire; la Bouvillon en fut defaite; la Garouffière en rit
bien fort, et donna si bien le branle à toute la compagnie qu'elle en
eclata à quatre ou cinq reprises. Les valets reprirent où leurs maîtres
avoient quitté et rirent à leur tour. Ce que la jeune mariée trouva si
plaisant, que, s'ebouffant[263] de rire en commençant de boire, elle
couvrit le visage de sa belle-mère et celui de son mari de la plus
grande partie de ce qui etoit dans son verre, et distribua le reste sur
la table et sur les habits de ceux qui y etoient assis. On recommença à
rire, et la Bouvillon fut la seule qui n'en rit point, mais qui rougit
beaucoup et regarda d'un oeil courroucé sa pauvre bru, ce qui rabattit
un peu sa joie. Enfin on acheva de rire, parceque l'on ne peut pas rire
toujours, on s'essuya les yeux, la Bouvillon et son fils s'essuyèrent le
vin qui leur degouttoit des yeux et du visage, et la jeune mariée leur
en fit des excuses, ayant encore bien de la peine à s'empêcher de rire.
Le Destin mit son assiette au milieu de la table et chacun y prit ce qui
lui appartenoit. On ne put parler d'autre chose tant que le souper dura,
et la raillerie, bonne ou mauvaise, en fut poussée bien loin, quoique le
sérieux dont s'arma mal à propos madame Bouvillon troublât, en quelque
façon, la gaité de la compagnie.
[Note 263: Et non s'étouffant ou s'epouffant, comme mettent la
plupart des éditions. S'ebouffer de rire se disoit dans le style
burlesque et familier pour éclater de rire:
Ne manque donc pas de les dire,
Dit Mome; s'ébouffant de rire.
(Typhon, ch. 2.)]
Aussitôt qu'on eut desservi, les dames se retirèrent dans leur chambre;
l'avocat et le gentilhomme se firent donner des cartes et jouèrent au
piquet. La Garouffière et le Destin, qui n'etoient pas de ceux qui ne
sçavent que faire quand ils ne jouent point, s'entretinrent ensemble
fort spirituellement, et firent peut-être une des plus belles
conversations qui se soit jamais faite dans une hôtellerie du bas Maine.
La Garouffière parla à dessein de tout ce qu'il croyoit devoir être le
plus caché à un comédien, de qui l'esprit a ordinairement de plus
etroites limites que la memoire, et le Destin en discourut comme un
homme fort eclairé et qui sçavoit bien son monde. Entr'autres choses, il
fit avec tout le discernement imaginable la distinction des femmes qui
ont beaucoup d'esprit et qui ne le font paroître que quand elles ont à
s'en servir d'avec celles qui ne s'en servent que pour le faire
paroître[264], et de celles qui envient aux mauvais plaisans leurs
qualités de drôles et de bons compagnons, qui rient des allusions et
equivoques licencieuses, qui en font elles-mêmes, et, pour tout dire,
qui sont des rieuses de quartier, d'avec celles qui font la plus aimable
partie du beau monde et qui sont de la bonne cabale[265]. Il parla aussi
des femmes qui sçavent aussi bien ecrire que les hommes qui s'en mêlent,
et quand elles ne donnent point au public les productions de leur
esprit, qui ne le font que par modestie[266]. La Garouffière, qui etoit
fort honnête homme et qui se connoissoit bien en honnêtes gens, ne
pouvoit comprendre comment un comedien de campagne pouvoit avoir une si
parfaite connoissance de la veritable honnêteté[267]. Cependant qu'il
admire en soi-même, et que l'avocat et le gentilhomme, qui ne jouoient
plus parcequ'ils s'étoient querellés sur une carte tournée, bâilloient
frequemment de trop grande envie de dormir, on leur vint dresser trois
lits dans la chambre où ils avoient soupé, et le Destin se retira dans
celle de ses camarades, où il coucha avec Leandre.
[Note 264: Scarron fait probablement allusion ici à la
surintendante, à qui cette seconde partie est dédiée, et à qui il a dit
dans son épître liminaire: «Vous avez beaucoup d'esprit, sans ambition
de le faire paroître.»]
[Note 265: De la bonne société.]
[Note 266: Cette modestie dont parle Scarron se remarque en effet
dans plusieurs femmes célèbres du temps, qui donnèrent au public les
productions de leur esprit, mais sans les signer de leurs noms et sous
le couvert de tel ou tel écrivain de profession. Telles furent
mademoiselle de Scudéry, madame de La Fayette, mademoiselle de
Montpensier, etc. Mais étoit-ce bien modestie de la part de la grande
Mademoiselle?]
[Note 267: Bussy, qui devoit s'y connoître, a donné, dans une de ses
lettres à Corbinelli (6 mars 1679), une définition de ce qu'on entendoit
au XVIIe siècle par ce mot d'honnête homme, qui se rencontre si souvent
dans le Roman comique: «L'honnête homme, dit-il, est un homme poli et
qui sçait vivre.» Mais il faut bien saisir la signification et l'étendue
du mot poli, qui comprenoit l'instruction, l'éducation, d'un homme fait
aux belles manières et à la bonne société, en un mot l'humanitas et
l'urbanitas des Latins. Cf. La Bruyère, Des jugements, et les Loix de la
galanterie, dont l'auteur définit l'honnête homme «un vrai galant».]