CHAPITRE VII.

Terreur panique de Ragotin, suivie de disgrâces. Aventure du corps mort.

Orage de coups de poings et autres accidens surprenans dignes d'avoir

place en cette veritable histoire.

Leandre regardoit donc par la fenêtre de sa chambre du côté qu'il

attendoit son valet, quand, tournant la tête de l'autre côté, il vit

arriver le petit Ragotin, botté jusqu'à la ceinture, monté sur un petit

mulet, et ayant à ses étriers, comme deux estafiers[249], la Rancune

d'un côté et l'Olive de l'autre. Ils avoient appris de village en

village des nouvelles du Destin, et, à force de l'avoir suivi, l'avoient

enfin trouvé. Le Destin descendit en bas au devant d'eux et les fit

monter dans la chambre. Ils ne reconnurent point d'abord le jeune

Leandre, qui avoit changé de mine aussi bien que d'habit. Afin qu'on ne

le connût pas pour ce qu'il etoit, le Destin lui commanda d'aller faire

apprêter le souper avec la même autorité dont il avoit coutume de lui

parler; et les comediens, qui le reconnurent par là, ne lui eurent pas

plutôt dit qu'il etoit bien brave que le Destin repondit pour lui et

leur dit qu'un oncle riche qu'il avoit au bas Maine l'avoit equipé de

pied en cap comme ils le voyoient, et même lui avoit donné de l'argent

pour l'obliger à quitter la comedie, ce qu'il n'avoit pas voulu faire,

et ainsi l'avoit laissé sans lui dire adieu. Le Destin et les autres

s'entredemandèrent des nouvelles de leur quête et ne s'en dirent point.

Ragotin assura le Destin qu'il avoit laissé les comediennes en bonne

santé, quoique fort affligées de l'enlevement de mademoiselle Angelique.

La nuit vint; on soupa, et les nouveaux venus burent autant que les

autres burent peu. Ragotin se mit en bonne humeur, défia tout le monde à

boire, comme un fanfaron de taverne qu'il etoit, fit le plaisant et

chanta des chansons en depit de tout le monde; mais, n'etant pas

secondé, et le beau-frere de l'hôtesse ayant representé à la compagnie

que ce n'etoit pas bien fait de faire la debauche[250] auprès d'un mort,

Ragotin en fit moins de bruit et en but plus de vin.

[Note 249: Un estafier étoit un grand valet de pied qui suivoit un

homme à cheval.]

[Note 250: Le mot débauche n'avoit pas, au XVIIe siècle, un sens

aussi fort qu'aujourd'hui, et même il ne se prenoit pas toujours dans

une mauvaise signification; c'est un de ces mots nombreux dont la valeur

s'est modifiée en chemin. Quelquefois on le prenoit simplement dans le

sens du comessatio des Latins, ou de ce que nous appelons familièrement

un extra. C'est ainsi que nous lisons dans une lettre de Boileau à

Racine (1687), à propos du verre de quinquina que Monseigneur avoit bu

après déjeuner chez la princesse de Conti, sans être malade: «J'ai été

fort frappé de l'agréable débauche de Monseigneur.»]

On se coucha: le Destin et Leandre dans la chambre qu'ils avoient dejà

occupée, Ragotin, la Rancune et l'Olive dans une petite chambre qui

etoit auprès de la cuisine et à côté de celle où etoit le corps du

defunt, qu'on n'avoit pas encore commencé d'ensevelir. L'hôtesse coucha

dans une chambre haute, qui etoit voisine de celle où couchoient le

Destin et Leandre, et elle s'y mit pour n'avoir pas devant les yeux

l'objet funeste d'un mari mort et pour recevoir les consolations de ses

amies, qui la vinrent visiter en grand nombre: car elle etoit une des

plus grosses dames du bourg, et y avoit toujours eté autant aimée de

tout le monde que son mari y avoit toujours eté haï. Le silence regnoit

dans l'hôtellerie; les chiens y dormoient, puisqu'ils n'aboyoient point;

tous les autres animaux y dormoient aussi, ou le devoient faire; et

cette tranquillité-là duroit encore entre deux et trois heures du matin,

quand tout à coup Ragotin se mit à crier de toute sa force que la

Rancune etoit mort. Tout d'un temps il eveilla l'Olive, alla faire lever

le Destin et Leandre et les fit descendre dans sa chambre pour venir

pleurer, ou du moins voir la Rancune, qui venoit de mourir subitement à

son côté, à ce qu'il disoit. Le Destin et Leandre le suivirent, et la

première chose qu'ils virent en entrant dans la chambre, ce fut la

Rancune qui se promenoit dans la chambre en homme qui se porte bien,

quoi que cela soit assez difficile après une mort subite. Ragotin, qui

entroit le premier, ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il se retira en

arrière comme s'il eût eté prêt de marcher sur un serpent ou de mettre

le pied dans un trou. Il fit un grand cri, devint pâle comme un mort et

heurta si rudement le Destin et Leandre, lorsqu'il se jeta hors de la

chambre à corps perdu, qu'il s'en fallut bien peu qu'il ne les portât

par terre. Cependant que sa peur le fait fuir jusque dans le jardin de

l'hôtellerie, où il hasarde de se morfondre, le Destin et Leandre

demandent à la Rancune des particularités de sa mort; la Rancune leur

dit qu'il n'en sçavoit pas tant que Ragotin, et ajouta qu'il n'etoit pas

sage[251]. L'Olive cependant rioit comme un fol, la Rancune demeuroit

froid sans parler, selon sa coutume, et l'Olive et lui ne se declaroient

pas davantage. Leandre alla après Ragotin et le trouva caché derrière un

arbre, tremblant de peur plus que de froid, quoiqu'il fût en chemise. Il

avoit l'imagination si pleine de la Rancune mort qu'il prit d'abord

Leandre pour son fantôme et pensa s'enfuir quand il s'approcha de lui.

Là-dessus le Destin arriva, qui lui parut aussi un autre fantôme; ils

n'en purent tirer la moindre parole, quelque chose qu'ils lui pussent

dire, et enfin ils le prirent sous les bras pour le remener dans sa

chambre. Mais, dans le temps qu ils alloient sortir du jardin, la

Rancune s'etant presenté pour y entrer, Ragotin se defit de ceux qui le

tenoient et s'alla jeter, regardant derrière lui d'un oeil egaré, dans

une grosse touffe de rosiers où il s'embarrassa depuis les pieds jusqu'à

la tête, et ne s'en put tirer assez vite pour s'empêcher d'être joint

par la Rancune, qui l'appela cent fois fol et lui dit qu'il le falloit

enchaîner. Ils le tirèrent à trois hors de la touffe de rosiers où il

s'etoit fourré. La Rancune lui donna une claque sur la peau nue, pour

lui faire voir qu'il n'etoit pas mort, et enfin le petit homme effrayé

fut remené dans sa chambre et remis dans son lit. Mais à peine y fut-il

qu'une clameur de voix feminines qu'ils entendirent dans la chambre

voisine leur donna à deviner ce que ce pouvoit être. Ce n'etoient point

les plaintes d'une femme affligée, c'etoient des cris effroyables de

plusieurs femmes ensemble comme quand elles ont peur. Le Destin y alla

et trouva quatre ou cinq femmes avec l'hôtesse, qui cherchoient sous les

lits, regardoient dans la cheminée et paroissoient fort effrayées. Il

leur demanda ce qu'elles avoient, et l'hôtesse, moitié hurlant, moitié

parlant, lui dit qu'elle ne sçavoit ce qu'etoit devenu le corps de son

pauvre mari. En achevant de parler, elle se mit à hurler, et les autres

femmes, comme de concert, lui repondirent en choeur, et toutes ensemble

firent un bruit si grand et si lamentable que tout ce qu'il y avoit de

gens dans l'hôtellerie entra dans la chambre, et ce qu'il y avoit de

voisins et de passans entra dans l'hôtellerie.

[Note 251: «N'être pas sage» est un euphémisme qui s'employoit

fréquemment alors pour «être fou.»--«Bref, on dit que vous n'estes pas

sage.» (Responce du sieur Hydaspe au sieur de Balzac, 1624.)]

Dans ce temps-là, un maître chat s'etoit saisi d'un pigeon qu'une

servante avoit laissé demi-lardé sur la table de la cuisine, et, se

sauvant avec sa proie dans la chambre de Ragotin, s'etoit caché sous le

lit où il avoit couché avec la Rancune. La servante le suivit un bâton

de fagot à la main, et, regardant sous le lit pour voir ce qu'etoit

devenu son pigeon, elle se mit à crier tant qu'elle put qu'elle avoit

trouvé son maître, et le repeta si souvent que l'hôtesse et les autres

femmes vinrent à elle. La servante sauta au col de sa maîtresse, lui

disant qu'elle avoit trouvé son maître, avec un si grand transport de

joie que la pauvre veuve eut peur que son mari ne fût ressuscité: car on

remarqua qu'elle devint pâle comme un criminel qu'on juge. Enfin la

servante les fit regarder sous le lit, où ils aperçurent le corps mort

dont ils etoient tant en peine. La difficulté ne fut pas si grande à le

tirer de là, quoiqu'il fût bien pesant, qu'à sçavoir qui l'y avoit mis.

On le rapporta dans la chambre, où l'on commença de l'ensevelir. Les

comediens se retirèrent dans celle où avoit couché le Destin, qui ne

pouvoit rien comprendre dans ces bizarres accidens. Pour Leandre, il

n'avoit dans la tête que sa chère Angelique, ce qui le rendoit aussi

rêveur que Ragotin etoit fâché de ce que la Rancune n'etoit pas mort,

dont les railleries l'avoient si fort mortifié qu'il ne parloit plus,

contre sa coutume de parler incessamment et de se mêler en toutes sortes

de conversations à propos ou non. La Rancune et l'Olive s'etoient si peu

etonnés et de la terreur panique de Ragotin et de la transmigration d'un

corps mort d'une chambre à l'autre sans aucun secours humain, au moins

dont on eût connaissance, que le Destin se douta qu'il avoient grande

part dans le prodige. Cependant l'affaire s'eclaircissoit dans la

cuisine de l'hôtellerie: un valet de charrue revenu des champs pour

dîner, ayant ouï conter à une servante avec grande frayeur que le corps

de son maître s'etoit levé de lui-même et avoit marché, lui dit qu'en

passant par la cuisine à la pointe du jour, il avoit vu deux hommes en

chemise qui le portoient sur leurs epaules dans la chambre où l'on

l'avoit trouvé. Le frère du mort ouït ce que disoit le valet et trouva

l'action fort mauvaise. La veuve le sçut aussitôt, et ses amies aussi;

les uns et les autres s'en scandalisèrent bien fort, et conclurent tous

d'une voix qu'il falloit que ces hommes-là fussent des sorciers qui

vouloient faire quelque mechanceté de ce corps mort[252].

[Note 252: Les cadavres servoient à divers usages dans les pratiques

de sorcellerie. Suivant quelques uns, ils étoient magnétiques et

jouissoient des propriétés de l'aimant ou de la boussole. Mais c'étoit

surtout dans les superstitions de l'anthropomancie et de la nécromancie

qu'on en faisoit usage. Les Thessaliens arrosoient un cadavre de sang

chaud pour en recevoir des oracles sur l'avenir. Les Syriens vénéroient

et consultoient des têtes d'enfants coupées. Ménélas, suivant

Hérodote,--Héliogabale, et aussi, dit-on, Julien l'Apostat,

recherchoient leur destinée dans les entrailles fumantes de malheureux

qu'ils faisoient égorger, etc. On croyoit encore, dans le peuple, que

les sorciers du temps n'avoient point laissé perdre les anciens usages.

V. plus loin une note de la 3e partie, ch. 8.]

Dans le temps que l'on jugeoit si mal de la Rancune, il entra dans la

cuisine pour faire porter à dejeuner dans leur chambre. Le frère du

defunt lui demanda pourquoi il avoit porté le corps de son frère dans sa

chambre; la Rancune, bien loin de lui repondre, ne le regarda pas

seulement. La veuve lui fit la même question; il eut la même

indifference pour elle, ce que la bonne dame n'eut pas pour lui. Elle

lui sauta aux yeux, furieuse comme une lionne à qui on a ravi ses petits

(j'ai peur que la comparaison ne soit ici trop magnifique). Son

beau-frère donna un coup de poing à la Rancune; les amies de l'hôtesse

ne l'epargnèrent pas; les servantes s'en mêlèrent, les valets aussi.

Mais il n'y avoit pas place en un homme seul pour tant de frappeurs, et

ils s'entrenuisoient les uns aux autres. La Rancune seul contre

plusieurs, et par consequent plusieurs contre lui, ne s'etonna point du

nombre de ses ennemis, et, faisant de necessité vertu, commença à jouer

des bras de toute la force que Dieu lui avoit donnée, laissant le reste

au hazard. Jamais combat inegal ne fut plus disputé. Mais aussi la

Rancune, conservant son jugement dans le peril, se servoit de son

adresse aussi bien que de sa force, menageoit ses coups et les faisoit

profiter le plus qu'il pouvoit. Il donna tel soufflet qui, ne donnant

pas à plomb sur la première joue qu'il rencontroit, et ne faisant que

glisser, s'il faut ainsi dire, alloit jusqu'à la seconde, même troisième

joue, parcequ'il donnoit la plupart de ses coups en faisant la

demi-pirouette, et tel soufflet tira trois sons differens de trois

differentes mâchoires. Au bruit des combattans, l'Olive descendit dans

la cuisine, et à peine eut-il le temps de discerner son compagnon

d'entre tous ceux qui se battoient qu'il se vit battre, et même plus que

lui, de qui la vigoureuse resistance commençoit à se faire craindre.

Deux ou trois donc des plus maltraités par la Rancune se jetèrent sur

l'Olive, peut-être pour se racquitter; le bruit en augmenta, et en même

temps l'hôtesse reçut un coup de poing dans son petit oeil qui lui fit

voir cent mille chandelles (c'est un nombre certain pour un incertain)

et la mit hors de combat. Elle hurla plus fort et plus franchement

qu'elle n'avoit fait à la mort de son mari. Ses hurlemens attirèrent les

voisins dans la maison, et firent descendre dans la cuisine le Destin et

Leandre. Quoi qu'ils y vinssent avec un esprit de pacification, on leur

fit d'abord la guerre sans la leur declarer; les coups de poings ne leur

manquèrent pas, et ils n'en laissèrent point manquer ceux qui leur en

donnèrent. L'hôtesse, ses amies et ses servantes crioient aux voleurs et

n'etoient plus que les spectatrices du combat: les unes, les yeux

pochés; les autres, le nez sanglant; les autres, les mâchoires brisées,

et toutes decoiffées. Les voisins avoient pris parti pour la voisine

contre ceux qu'elle appeloit voleurs. Il faudroit une meilleure plume

que la mienne pour bien representer les beaux coups de poings qui s'y

donnèrent. Enfin, l'animosité et la fureur se rendant maîtresses des uns

et des autres, on commençoit à se saisir des broches et des meubles qui

se peuvent jeter à la tête, quand le curé entra dans la cuisine et tâcha

de faire cesser le combat. En verité, quelque respect que l'on eût pour

lui, il eût bien eu de la peine à separer les combattans, si leur

lassitude ne s'en fût mêlée. Tous actes d'hostilité cessèrent donc de

part et d'autre, et non pas le bruit: car, chacun voulant parler le

premier, et les femmes plus que les hommes, avec leurs voix de fausset,

le pauvre bonhomme fut contraint de se boucher les oreilles et de gagner

la porte; cela fit taire les plus tumultueux. Il entra dans le champ de

bataille, et le frère de l'hôte, ayant pris la parole par son ordre, lui

fit des plaintes du corps mort transporté d'une chambre à l'autre. Il

eût exageré la mechante action plus qu'il ne fit s'il eût eu moins de

sang à cracher qu'il n'en avoit, outre celui qui sortoit de son nez,

qu'il ne pouvoit arrêter. La Rancune et l'Olive avouèrent ce qu'on leur

imputoit, et protestèrent qu'ils ne l'avoient pas fait à mauvaise

intention, mais seulement pour faire peur à un de leurs camarades, comme

ils avoient fait. Le curé les en blâma fort, et leur fit comprendre la

consequence d'une telle entreprise, qui passoit la raillerie; et, comme

il etoit homme d'esprit et avoit grand credit parmi ses paroissiens, il

n'eut pas grand'peine à pacifier le differend, et qui plus y mit plus y

perdit. Mais la Discorde aux crins de couleuvres[253] n'avoit pas encore

fait dans cette maison-là tout ce qu'elle avoit envie d'y faire. On ouït

dans la chambre haute des hurlemens non guère differens de ceux que fait

un pourceau qu'on egorge, et celui qui les faisoit n'etoit autre que le

petit Ragotin. Le curé, les comediens et plusieurs autres coururent à

lui et le trouvèrent tout le corps, à la reserve de la tête, enfoncé

dans un grand coffre de bois qui servoit à serrer le linge de

l'hôtellerie, et, ce qui etoit de plus fâcheux pour le pauvre encoffré,

le dessus du coffre, fort pesant et massif, etoit tombé sur ses jambes

et les pressoit d'une manière fort douloureuse à voir. Une puissante

servante, qui n'etoit pas loin du coffre quand ils entrèrent, et qui

leur paroissoit fort emue, fut soupçonnée d'avoir si mal placé Ragotin.

Il etoit vrai, et elle en etoit toute fière, si bien que, s'occupant à

faire un des lits de la chambre, elle ne daigna pas regarder de quelle

façon on tiroit Ragotin du coffre, ni même repondre à ceux qui lui

demandèrent d'où venoit le bruit qu'on avoit entendu. Cependant le

demi-homme fut tiré de sa chausse-trape, et ne fut pas plutôt sur ses

pieds qu'il courut à une epée. On l'empêcha de la prendre; mais on ne

put l'empêcher de joindre la grande servante, qu'il ne put aussi

empêcher qu'elle ne lui donnât un si grand coup sur la tête que tout le

vaste siége de son etroite raison en fut ebranlé. Il en fit trois pas en

arrière; mais c'eût eté reculer pour mieux sauter, si l'Olive ne l'eût

retenu par ses chausses comme il s'alloit elancer comme un serpent

contre sa redoutable ennemie. L'effort qu'il fit, quoique vain, fut fort

violent: la ceinture de ses chausses s'en rompit, et le silence aussi de

l'assistance, qui se mit à rire. Le curé en oublia sa gravité, et le

frère de l'hôte de faire le triste. Le seul Ragotin n'avoit pas envie de

rire, et sa colère s'etoit tournée contre l'Olive, qui, s'en sentant

injurié, le prit tout brandi[254], comme l'on dit à Paris, le jeta sur

le lit que faisoit la servante, et là, d'une force d'Hercule, il acheva

de faire tomber ses chausses, dont la ceinture etoit dejà rompue, et,

haussant et baissant les mains dru et menu sur ses cuisses et sur les

lieux voisins, en moins de rien les rendit rouges comme de l'ecarlate.

Le hasardeux Ragotin se precipita courageusement du lit en bas, mais un

coup si hardi n'eut pas le succès qu'il meritoit: son pied entra dans un

pot de chambre que l'on avoit laissé dans la ruelle du lit pour son

grand malheur, et y entra si avant que, ne l'en pouvant retirer à l'aide

de son autre pied, il n'osa sortir de la ruelle du lit où il etoit, de

peur de divertir davantage la compagnie et d'attirer sur soi la

raillerie, qu'il entendoit moins que personne du monde. Chacun

s'etonnoit fort de le voir si tranquille après avoir eté si emu; la

Rancune se douta que ce n'etoit pas sans cause; il le fit sortir de la

ruelle du lit moitié bon gré, moitié par force, et lors tout le monde

vit où etoit l'enclouure, et personne ne se put empêcher de rire en

voyant le pied de metal que s'etoit fait le petit homme. Nous le

laisserons foulant l'etain d'un pied superbe, pour aller recevoir un

train qui entra au même temps dans l'hôtellerie.

[Note 253: C'est le Discordia, vipereum crinem vittis innexa

cruentis, de Virgile, traduit en langue burlesque.]

[Note 254: C'est-à-dire malgré lui, de vive force.]

Le Roman Comique · 第 58 / 265 题