Terreur panique de Ragotin, suivie de disgrâces. Aventure du corps mort.
Orage de coups de poings et autres accidens surprenans dignes d'avoir
place en cette veritable histoire.
Leandre regardoit donc par la fenêtre de sa chambre du côté qu'il
attendoit son valet, quand, tournant la tête de l'autre côté, il vit
arriver le petit Ragotin, botté jusqu'à la ceinture, monté sur un petit
mulet, et ayant à ses étriers, comme deux estafiers[249], la Rancune
d'un côté et l'Olive de l'autre. Ils avoient appris de village en
village des nouvelles du Destin, et, à force de l'avoir suivi, l'avoient
enfin trouvé. Le Destin descendit en bas au devant d'eux et les fit
monter dans la chambre. Ils ne reconnurent point d'abord le jeune
Leandre, qui avoit changé de mine aussi bien que d'habit. Afin qu'on ne
le connût pas pour ce qu'il etoit, le Destin lui commanda d'aller faire
apprêter le souper avec la même autorité dont il avoit coutume de lui
parler; et les comediens, qui le reconnurent par là, ne lui eurent pas
plutôt dit qu'il etoit bien brave que le Destin repondit pour lui et
leur dit qu'un oncle riche qu'il avoit au bas Maine l'avoit equipé de
pied en cap comme ils le voyoient, et même lui avoit donné de l'argent
pour l'obliger à quitter la comedie, ce qu'il n'avoit pas voulu faire,
et ainsi l'avoit laissé sans lui dire adieu. Le Destin et les autres
s'entredemandèrent des nouvelles de leur quête et ne s'en dirent point.
Ragotin assura le Destin qu'il avoit laissé les comediennes en bonne
santé, quoique fort affligées de l'enlevement de mademoiselle Angelique.
La nuit vint; on soupa, et les nouveaux venus burent autant que les
autres burent peu. Ragotin se mit en bonne humeur, défia tout le monde à
boire, comme un fanfaron de taverne qu'il etoit, fit le plaisant et
chanta des chansons en depit de tout le monde; mais, n'etant pas
secondé, et le beau-frere de l'hôtesse ayant representé à la compagnie
que ce n'etoit pas bien fait de faire la debauche[250] auprès d'un mort,
Ragotin en fit moins de bruit et en but plus de vin.
[Note 249: Un estafier étoit un grand valet de pied qui suivoit un
homme à cheval.]
[Note 250: Le mot débauche n'avoit pas, au XVIIe siècle, un sens
aussi fort qu'aujourd'hui, et même il ne se prenoit pas toujours dans
une mauvaise signification; c'est un de ces mots nombreux dont la valeur
s'est modifiée en chemin. Quelquefois on le prenoit simplement dans le
sens du comessatio des Latins, ou de ce que nous appelons familièrement
un extra. C'est ainsi que nous lisons dans une lettre de Boileau à
Racine (1687), à propos du verre de quinquina que Monseigneur avoit bu
après déjeuner chez la princesse de Conti, sans être malade: «J'ai été
fort frappé de l'agréable débauche de Monseigneur.»]
On se coucha: le Destin et Leandre dans la chambre qu'ils avoient dejà
occupée, Ragotin, la Rancune et l'Olive dans une petite chambre qui
etoit auprès de la cuisine et à côté de celle où etoit le corps du
defunt, qu'on n'avoit pas encore commencé d'ensevelir. L'hôtesse coucha
dans une chambre haute, qui etoit voisine de celle où couchoient le
Destin et Leandre, et elle s'y mit pour n'avoir pas devant les yeux
l'objet funeste d'un mari mort et pour recevoir les consolations de ses
amies, qui la vinrent visiter en grand nombre: car elle etoit une des
plus grosses dames du bourg, et y avoit toujours eté autant aimée de
tout le monde que son mari y avoit toujours eté haï. Le silence regnoit
dans l'hôtellerie; les chiens y dormoient, puisqu'ils n'aboyoient point;
tous les autres animaux y dormoient aussi, ou le devoient faire; et
cette tranquillité-là duroit encore entre deux et trois heures du matin,
quand tout à coup Ragotin se mit à crier de toute sa force que la
Rancune etoit mort. Tout d'un temps il eveilla l'Olive, alla faire lever
le Destin et Leandre et les fit descendre dans sa chambre pour venir
pleurer, ou du moins voir la Rancune, qui venoit de mourir subitement à
son côté, à ce qu'il disoit. Le Destin et Leandre le suivirent, et la
première chose qu'ils virent en entrant dans la chambre, ce fut la
Rancune qui se promenoit dans la chambre en homme qui se porte bien,
quoi que cela soit assez difficile après une mort subite. Ragotin, qui
entroit le premier, ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il se retira en
arrière comme s'il eût eté prêt de marcher sur un serpent ou de mettre
le pied dans un trou. Il fit un grand cri, devint pâle comme un mort et
heurta si rudement le Destin et Leandre, lorsqu'il se jeta hors de la
chambre à corps perdu, qu'il s'en fallut bien peu qu'il ne les portât
par terre. Cependant que sa peur le fait fuir jusque dans le jardin de
l'hôtellerie, où il hasarde de se morfondre, le Destin et Leandre
demandent à la Rancune des particularités de sa mort; la Rancune leur
dit qu'il n'en sçavoit pas tant que Ragotin, et ajouta qu'il n'etoit pas
sage[251]. L'Olive cependant rioit comme un fol, la Rancune demeuroit
froid sans parler, selon sa coutume, et l'Olive et lui ne se declaroient
pas davantage. Leandre alla après Ragotin et le trouva caché derrière un
arbre, tremblant de peur plus que de froid, quoiqu'il fût en chemise. Il
avoit l'imagination si pleine de la Rancune mort qu'il prit d'abord
Leandre pour son fantôme et pensa s'enfuir quand il s'approcha de lui.
Là-dessus le Destin arriva, qui lui parut aussi un autre fantôme; ils
n'en purent tirer la moindre parole, quelque chose qu'ils lui pussent
dire, et enfin ils le prirent sous les bras pour le remener dans sa
chambre. Mais, dans le temps qu ils alloient sortir du jardin, la
Rancune s'etant presenté pour y entrer, Ragotin se defit de ceux qui le
tenoient et s'alla jeter, regardant derrière lui d'un oeil egaré, dans
une grosse touffe de rosiers où il s'embarrassa depuis les pieds jusqu'à
la tête, et ne s'en put tirer assez vite pour s'empêcher d'être joint
par la Rancune, qui l'appela cent fois fol et lui dit qu'il le falloit
enchaîner. Ils le tirèrent à trois hors de la touffe de rosiers où il
s'etoit fourré. La Rancune lui donna une claque sur la peau nue, pour
lui faire voir qu'il n'etoit pas mort, et enfin le petit homme effrayé
fut remené dans sa chambre et remis dans son lit. Mais à peine y fut-il
qu'une clameur de voix feminines qu'ils entendirent dans la chambre
voisine leur donna à deviner ce que ce pouvoit être. Ce n'etoient point
les plaintes d'une femme affligée, c'etoient des cris effroyables de
plusieurs femmes ensemble comme quand elles ont peur. Le Destin y alla
et trouva quatre ou cinq femmes avec l'hôtesse, qui cherchoient sous les
lits, regardoient dans la cheminée et paroissoient fort effrayées. Il
leur demanda ce qu'elles avoient, et l'hôtesse, moitié hurlant, moitié
parlant, lui dit qu'elle ne sçavoit ce qu'etoit devenu le corps de son
pauvre mari. En achevant de parler, elle se mit à hurler, et les autres
femmes, comme de concert, lui repondirent en choeur, et toutes ensemble
firent un bruit si grand et si lamentable que tout ce qu'il y avoit de
gens dans l'hôtellerie entra dans la chambre, et ce qu'il y avoit de
voisins et de passans entra dans l'hôtellerie.
[Note 251: «N'être pas sage» est un euphémisme qui s'employoit
fréquemment alors pour «être fou.»--«Bref, on dit que vous n'estes pas
sage.» (Responce du sieur Hydaspe au sieur de Balzac, 1624.)]
Dans ce temps-là, un maître chat s'etoit saisi d'un pigeon qu'une
servante avoit laissé demi-lardé sur la table de la cuisine, et, se
sauvant avec sa proie dans la chambre de Ragotin, s'etoit caché sous le
lit où il avoit couché avec la Rancune. La servante le suivit un bâton
de fagot à la main, et, regardant sous le lit pour voir ce qu'etoit
devenu son pigeon, elle se mit à crier tant qu'elle put qu'elle avoit
trouvé son maître, et le repeta si souvent que l'hôtesse et les autres
femmes vinrent à elle. La servante sauta au col de sa maîtresse, lui
disant qu'elle avoit trouvé son maître, avec un si grand transport de
joie que la pauvre veuve eut peur que son mari ne fût ressuscité: car on
remarqua qu'elle devint pâle comme un criminel qu'on juge. Enfin la
servante les fit regarder sous le lit, où ils aperçurent le corps mort
dont ils etoient tant en peine. La difficulté ne fut pas si grande à le
tirer de là, quoiqu'il fût bien pesant, qu'à sçavoir qui l'y avoit mis.
On le rapporta dans la chambre, où l'on commença de l'ensevelir. Les
comediens se retirèrent dans celle où avoit couché le Destin, qui ne
pouvoit rien comprendre dans ces bizarres accidens. Pour Leandre, il
n'avoit dans la tête que sa chère Angelique, ce qui le rendoit aussi
rêveur que Ragotin etoit fâché de ce que la Rancune n'etoit pas mort,
dont les railleries l'avoient si fort mortifié qu'il ne parloit plus,
contre sa coutume de parler incessamment et de se mêler en toutes sortes
de conversations à propos ou non. La Rancune et l'Olive s'etoient si peu
etonnés et de la terreur panique de Ragotin et de la transmigration d'un
corps mort d'une chambre à l'autre sans aucun secours humain, au moins
dont on eût connaissance, que le Destin se douta qu'il avoient grande
part dans le prodige. Cependant l'affaire s'eclaircissoit dans la
cuisine de l'hôtellerie: un valet de charrue revenu des champs pour
dîner, ayant ouï conter à une servante avec grande frayeur que le corps
de son maître s'etoit levé de lui-même et avoit marché, lui dit qu'en
passant par la cuisine à la pointe du jour, il avoit vu deux hommes en
chemise qui le portoient sur leurs epaules dans la chambre où l'on
l'avoit trouvé. Le frère du mort ouït ce que disoit le valet et trouva
l'action fort mauvaise. La veuve le sçut aussitôt, et ses amies aussi;
les uns et les autres s'en scandalisèrent bien fort, et conclurent tous
d'une voix qu'il falloit que ces hommes-là fussent des sorciers qui
vouloient faire quelque mechanceté de ce corps mort[252].
[Note 252: Les cadavres servoient à divers usages dans les pratiques
de sorcellerie. Suivant quelques uns, ils étoient magnétiques et
jouissoient des propriétés de l'aimant ou de la boussole. Mais c'étoit
surtout dans les superstitions de l'anthropomancie et de la nécromancie
qu'on en faisoit usage. Les Thessaliens arrosoient un cadavre de sang
chaud pour en recevoir des oracles sur l'avenir. Les Syriens vénéroient
et consultoient des têtes d'enfants coupées. Ménélas, suivant
Hérodote,--Héliogabale, et aussi, dit-on, Julien l'Apostat,
recherchoient leur destinée dans les entrailles fumantes de malheureux
qu'ils faisoient égorger, etc. On croyoit encore, dans le peuple, que
les sorciers du temps n'avoient point laissé perdre les anciens usages.
V. plus loin une note de la 3e partie, ch. 8.]
Dans le temps que l'on jugeoit si mal de la Rancune, il entra dans la
cuisine pour faire porter à dejeuner dans leur chambre. Le frère du
defunt lui demanda pourquoi il avoit porté le corps de son frère dans sa
chambre; la Rancune, bien loin de lui repondre, ne le regarda pas
seulement. La veuve lui fit la même question; il eut la même
indifference pour elle, ce que la bonne dame n'eut pas pour lui. Elle
lui sauta aux yeux, furieuse comme une lionne à qui on a ravi ses petits
(j'ai peur que la comparaison ne soit ici trop magnifique). Son
beau-frère donna un coup de poing à la Rancune; les amies de l'hôtesse
ne l'epargnèrent pas; les servantes s'en mêlèrent, les valets aussi.
Mais il n'y avoit pas place en un homme seul pour tant de frappeurs, et
ils s'entrenuisoient les uns aux autres. La Rancune seul contre
plusieurs, et par consequent plusieurs contre lui, ne s'etonna point du
nombre de ses ennemis, et, faisant de necessité vertu, commença à jouer
des bras de toute la force que Dieu lui avoit donnée, laissant le reste
au hazard. Jamais combat inegal ne fut plus disputé. Mais aussi la
Rancune, conservant son jugement dans le peril, se servoit de son
adresse aussi bien que de sa force, menageoit ses coups et les faisoit
profiter le plus qu'il pouvoit. Il donna tel soufflet qui, ne donnant
pas à plomb sur la première joue qu'il rencontroit, et ne faisant que
glisser, s'il faut ainsi dire, alloit jusqu'à la seconde, même troisième
joue, parcequ'il donnoit la plupart de ses coups en faisant la
demi-pirouette, et tel soufflet tira trois sons differens de trois
differentes mâchoires. Au bruit des combattans, l'Olive descendit dans
la cuisine, et à peine eut-il le temps de discerner son compagnon
d'entre tous ceux qui se battoient qu'il se vit battre, et même plus que
lui, de qui la vigoureuse resistance commençoit à se faire craindre.
Deux ou trois donc des plus maltraités par la Rancune se jetèrent sur
l'Olive, peut-être pour se racquitter; le bruit en augmenta, et en même
temps l'hôtesse reçut un coup de poing dans son petit oeil qui lui fit
voir cent mille chandelles (c'est un nombre certain pour un incertain)
et la mit hors de combat. Elle hurla plus fort et plus franchement
qu'elle n'avoit fait à la mort de son mari. Ses hurlemens attirèrent les
voisins dans la maison, et firent descendre dans la cuisine le Destin et
Leandre. Quoi qu'ils y vinssent avec un esprit de pacification, on leur
fit d'abord la guerre sans la leur declarer; les coups de poings ne leur
manquèrent pas, et ils n'en laissèrent point manquer ceux qui leur en
donnèrent. L'hôtesse, ses amies et ses servantes crioient aux voleurs et
n'etoient plus que les spectatrices du combat: les unes, les yeux
pochés; les autres, le nez sanglant; les autres, les mâchoires brisées,
et toutes decoiffées. Les voisins avoient pris parti pour la voisine
contre ceux qu'elle appeloit voleurs. Il faudroit une meilleure plume
que la mienne pour bien representer les beaux coups de poings qui s'y
donnèrent. Enfin, l'animosité et la fureur se rendant maîtresses des uns
et des autres, on commençoit à se saisir des broches et des meubles qui
se peuvent jeter à la tête, quand le curé entra dans la cuisine et tâcha
de faire cesser le combat. En verité, quelque respect que l'on eût pour
lui, il eût bien eu de la peine à separer les combattans, si leur
lassitude ne s'en fût mêlée. Tous actes d'hostilité cessèrent donc de
part et d'autre, et non pas le bruit: car, chacun voulant parler le
premier, et les femmes plus que les hommes, avec leurs voix de fausset,
le pauvre bonhomme fut contraint de se boucher les oreilles et de gagner
la porte; cela fit taire les plus tumultueux. Il entra dans le champ de
bataille, et le frère de l'hôte, ayant pris la parole par son ordre, lui
fit des plaintes du corps mort transporté d'une chambre à l'autre. Il
eût exageré la mechante action plus qu'il ne fit s'il eût eu moins de
sang à cracher qu'il n'en avoit, outre celui qui sortoit de son nez,
qu'il ne pouvoit arrêter. La Rancune et l'Olive avouèrent ce qu'on leur
imputoit, et protestèrent qu'ils ne l'avoient pas fait à mauvaise
intention, mais seulement pour faire peur à un de leurs camarades, comme
ils avoient fait. Le curé les en blâma fort, et leur fit comprendre la
consequence d'une telle entreprise, qui passoit la raillerie; et, comme
il etoit homme d'esprit et avoit grand credit parmi ses paroissiens, il
n'eut pas grand'peine à pacifier le differend, et qui plus y mit plus y
perdit. Mais la Discorde aux crins de couleuvres[253] n'avoit pas encore
fait dans cette maison-là tout ce qu'elle avoit envie d'y faire. On ouït
dans la chambre haute des hurlemens non guère differens de ceux que fait
un pourceau qu'on egorge, et celui qui les faisoit n'etoit autre que le
petit Ragotin. Le curé, les comediens et plusieurs autres coururent à
lui et le trouvèrent tout le corps, à la reserve de la tête, enfoncé
dans un grand coffre de bois qui servoit à serrer le linge de
l'hôtellerie, et, ce qui etoit de plus fâcheux pour le pauvre encoffré,
le dessus du coffre, fort pesant et massif, etoit tombé sur ses jambes
et les pressoit d'une manière fort douloureuse à voir. Une puissante
servante, qui n'etoit pas loin du coffre quand ils entrèrent, et qui
leur paroissoit fort emue, fut soupçonnée d'avoir si mal placé Ragotin.
Il etoit vrai, et elle en etoit toute fière, si bien que, s'occupant à
faire un des lits de la chambre, elle ne daigna pas regarder de quelle
façon on tiroit Ragotin du coffre, ni même repondre à ceux qui lui
demandèrent d'où venoit le bruit qu'on avoit entendu. Cependant le
demi-homme fut tiré de sa chausse-trape, et ne fut pas plutôt sur ses
pieds qu'il courut à une epée. On l'empêcha de la prendre; mais on ne
put l'empêcher de joindre la grande servante, qu'il ne put aussi
empêcher qu'elle ne lui donnât un si grand coup sur la tête que tout le
vaste siége de son etroite raison en fut ebranlé. Il en fit trois pas en
arrière; mais c'eût eté reculer pour mieux sauter, si l'Olive ne l'eût
retenu par ses chausses comme il s'alloit elancer comme un serpent
contre sa redoutable ennemie. L'effort qu'il fit, quoique vain, fut fort
violent: la ceinture de ses chausses s'en rompit, et le silence aussi de
l'assistance, qui se mit à rire. Le curé en oublia sa gravité, et le
frère de l'hôte de faire le triste. Le seul Ragotin n'avoit pas envie de
rire, et sa colère s'etoit tournée contre l'Olive, qui, s'en sentant
injurié, le prit tout brandi[254], comme l'on dit à Paris, le jeta sur
le lit que faisoit la servante, et là, d'une force d'Hercule, il acheva
de faire tomber ses chausses, dont la ceinture etoit dejà rompue, et,
haussant et baissant les mains dru et menu sur ses cuisses et sur les
lieux voisins, en moins de rien les rendit rouges comme de l'ecarlate.
Le hasardeux Ragotin se precipita courageusement du lit en bas, mais un
coup si hardi n'eut pas le succès qu'il meritoit: son pied entra dans un
pot de chambre que l'on avoit laissé dans la ruelle du lit pour son
grand malheur, et y entra si avant que, ne l'en pouvant retirer à l'aide
de son autre pied, il n'osa sortir de la ruelle du lit où il etoit, de
peur de divertir davantage la compagnie et d'attirer sur soi la
raillerie, qu'il entendoit moins que personne du monde. Chacun
s'etonnoit fort de le voir si tranquille après avoir eté si emu; la
Rancune se douta que ce n'etoit pas sans cause; il le fit sortir de la
ruelle du lit moitié bon gré, moitié par force, et lors tout le monde
vit où etoit l'enclouure, et personne ne se put empêcher de rire en
voyant le pied de metal que s'etoit fait le petit homme. Nous le
laisserons foulant l'etain d'un pied superbe, pour aller recevoir un
train qui entra au même temps dans l'hôtellerie.
[Note 253: C'est le Discordia, vipereum crinem vittis innexa
cruentis, de Virgile, traduit en langue burlesque.]
[Note 254: C'est-à-dire malgré lui, de vive force.]