Si vous êtes de l'humeur de monsieur le surintendant, qui ne prend pas
plaisir à être loué, je vous fais mal ma cour en vous dediant un livre.
On n'en dedie point sans louer[223], et, sans même vous dedier de livre,
on ne peut parler de vous qu'on ne vous loue. Les personnes qui, comme
vous, servent d'exemple au public, doivent souffrir les louanges de tout
le monde, parce qu'on les leur doit. Il leur est même permis de se
louer, parce qu'elles ne font rien que de louable; qu'elles doivent être
aussi equitables pour elles-mêmes que pour les autres, et qu'on
pardonneroit plutôt de n'être pas quelquefois modeste que de n'être pas
toujours veritable. De mon naturel, sans avoir bien examiné si je suis
juge competent de la reputation d'autrui, bonne ou mauvaise, j'exerce de
tout temps une justice bien sevère sur tout ce qui merite de l'estime ou
du blâme. Je punis une sottise bien averée, c'est-à-dire je la taille en
pièces d'une rude manière; mais aussi je recompense magnifiquement le
merite où je le trouve[224]; je ne me lasse point d'en parler avec
beaucoup de chaleur, et je me crois par là aussi bon ami, quoique
inutile, que grand ennemi, quoique peu à craindre. C'est donc tout ce
que vous pourriez faire, avec tout le pouvoir que vous avez sur moi, que
de m'empêcher de vous donner des louanges autant que je le puis, si ce
n'est autant que vous en meritez. Vous êtes belle sans être coquette;
vous êtes jeune sans être imprudente, et vous avez beaucoup d'esprit
sans ambition de le faire paroître. Vous êtes vertueuse sans rudesse,
pieuse sans ostentation, riche sans orgueil, et de bonne maison sans
mauvaise gloire[225]. Vous avez pour mari un des plus illustres hommes
du siècle, dont les honneurs et les emplois ne recompensent pas encore
assez la vertu; qui est estimé de tout le monde et n'est haï de
personne, et qui de tout temps a eu l'ame si grande qu'il ne s'est servi
de son bien qu'à en faire comme s'il ne s'etoit reservé que l'esperance.
Enfin, Madame, vous êtes parfaitement heureuse, et ce n'est pas la
moindre de toutes les louanges qu'on vous peut donner, puisque le
bonheur est un bien que le ciel ne donne pas toujours à ceux à qui,
comme à vous, il a donné tous les autres. Après vous avoir dit à
vous-même ce que tout le monde en dit, il faut que je m'acquitte d'une
obligation particulière que je vous ai, et que je vous remercie de
l'honneur que vous m'avez fait de me venir voir. Je proteste, Madame,
que je ne l'oublierai jamais, et, quoique je reçoive souvent de
pareilles faveurs de plusieurs personnes de condition de l'un et de
l'autre sexe[226], que je n'ai jamais reçu de visite qui m'ait eté si
agreable que la votre; aussi suis-je plus que personne du monde,
Madame,
Votre très humble et très obeissant serviteur,