CHAPITRE XXIII.

Malheur imprévu qui fut cause qu'on ne joua point la comedie.

Inezilla conta son histoire avec une grâce merveilleuse. Roquebrune en

fut si satisfait qu'il lui prit la main et la lui baisa par force. Elle

lui dit en espagnol que l'on souffroit tout des grands seigneurs et des

fous, de quoi la Rancune lui sçut fort bon gré en son ame. Le visage de

cette Espagnole commençoit à se passer; mais on y voyoit encore de beaux

restes; et, quand elle eût eté moins belle, son esprit l'eût rendue

preferable à une plus jeune. Tous ceux qui avoient ouï son histoire

demeurèrent d'accord qu'elle l'avoit rendue agreable en une langue

qu'elle ne sçavoit pas encore, et dans laquelle elle etoit contrainte de

mêler quelquefois de l'italien et de l'espagnol pour se bien faire

entendre. L'Etoile lui dit qu'au lieu de lui faire des excuses de

l'avoir tant fait parler, elle attendoit des remercîmens d'elle, pour

lui avoir donné moyen de faire voir qu'elle avoir beaucoup d'esprit. Le

reste de l'après-dîner se passa en conversation; le jardin fut plein de

dames et des plus honnêtes gens de la ville jusqu'à l'heure du souper.

On soupa à la mode du Mans, c'est-à-dire que l'on fit fort bonne

chère[220], et tout le monde prit place pour entendre la comedie. Mais

mademoiselle de la Caverne et sa fille ne s'y trouvèrent point. On les

envoya chercher; on fut une demi-heure sans en avoir de nouvelle. Enfin

on ouït une grande rumeur hors de la salle, et presque en même temps on

y vit entrer la pauvre la Caverne, echevelée, le visage meurtri et

sanglant, et criant comme une femme furieuse que l'on avoit enlevé sa

fille. A cause des sanglots qui la suffoquoient, elle avoit tant de

peine à parler qu'on en eut beaucoup à apprendre d'elle que des hommes

qu'elle ne connoissoit point etoient entrés dans le jardin par une porte

de derrière, comme elle repetoit son role avec sa fille; que l'un d'eux

l'avoit saisie, auquel elle avoit pensé arracher les yeux, voyant que

deux autres emmenoient sa fille; que cet homme l'avoit mise en l'etat où

l'on la voyoit, et s'etoit remis à cheval, et ses compagnons aussi, dont

l'un tenoit sa fille devant lui. Elle dit encore qu'elle les avoit

suivis long-temps criant aux voleurs; mais que, n'etant ouïe de

personne, elle etoit revenue demander du secours. En achevant de parler,

elle se mit si fort à pleurer qu'elle fit pitié à tout le monde. Toute

l'assemblée s'en emut. Le Destin monta sur un cheval sur lequel Ragotin

venoit d'arriver du Mans (je ne sçais pas au vrai si c'etoit le même qui

l'avoit dejà jeté par terre). Plusieurs jeunes hommes de la compagnie

montèrent sur les premiers chevaux qu'ils trouvèrent, et coururent après

le Destin, qui etoit dejà bien loin. La Rancune et l'Olive allèrent à

pied, après ceux qui alloient à cheval. Roquebrune demeura avec l'Etoile

et Inezille, qui consoloient la Caverne le mieux qu'elles pouvoient. On

a trouvé à redire de ce qu'il ne suivit pas ses compagnons. Quelques uns

ont cru que c'etoit par poltronnerie, et d'autres, plus indulgens, ont

trouvé qu'il n'avoit pas mal fait de demeurer auprès des dames.

Cependant on fut reduit dans la compagnie à danser aux chansons, le

maître de la maison n'ayant point fait venir de violons, à cause de la

comedie. La pauvre Caverne se trouva si mal qu'elle se coucha dans un

des lits de la chambre où etoient leurs hardes. L'Etoile en eut soin

comme si elle eût eté sa mère, et Inezille se montra fort officieuse. La

malade pria qu'on la laissât seule, et Roquebrune mena les deux dames

dans la salle où etoit la compagnie.

[Note 220: Scarron semble parler ici d'après son expérience et ses

souvenirs personnels. Il déclare également plus loin que le Maine

«abonde en personnes ventrues». Avant d'aller prendre possession de son

bénéfice, en 1646, ou même plus tôt, il avoit déjà résidé au Mans, chez

le comte de Tessé, chez son amie et protectrice, mademoiselle

d'Hautefort, et dans ses poésies il mentionne ce séjour comme un

souvenir délicieux (1re légende de Bourbon). Il y avoit sans doute fait

plus d'une fois la débauche. En outre, mademoiselle d'Hautefort et sa

soeur, mademoiselle Descars, recevoient souvent de leurs terres du Maine

des chapons excellents, dont il avoit sa part--car on le connoissoit

fort gourmand, et doué d'un excellent estomac,--et dont il avoit, sans

doute, le souvenir présent à l'esprit en écrivant cette phrase. V. son

Epître à l'infante Descars, au sujet d'un pâté de six perdrix et deux

chapons qu'elle lui avoit envoyés. Son continuateur est du même avis que

lui, car il dit de Ragotin et de la Rancune: «Ils déjeunèrent à la mode

du Mans, c'est-à-dire fort bien.» (3e. part., ch. 2.) La gourmandise fut

regardée de tout temps comme un des péchés favoris des Manceaux, et il

faut convenir que tout dans leur contrée, gibier nombreux, basses-cours

renommées, fruits de toute espèce, contribuoit à la favoriser. Costar,

qui résidoit au Mans, étoit recherché autant pour la réputation de ses

bons dîners que pour celle de son esprit et de sa politesse. L'évêque du

Mans, Philibert-Emmanuel de Lavardin, étoit également renommé pour les

délices de sa table.]

A peine y avoient-elles pris place qu'une des servantes de la maison

vint dire à l'Etoile que la Caverne la demandoit. Elle dit au poète et à

l'Espagnole qu'elle alloit revenir, et alla trouver sa compagne. Il y a

apparence que, si Roquebrune fut habile homme, il profita de l'occasion,

et representa ses necessités à l'agreable Inezille. Cependant, aussitôt

que la Caverne vit l'Etoile, elle la pria de fermer la porte de la

chambre, et de s'approcher de son lit. Aussitôt qu'elle la vit auprès

d'elle, la première chose qu'elle fit, ce fut de pleurer, comme si elle

n'eût fait que commencer, et de lui prendre les mains, qu'elle lui

mouilla de ses larmes, pleurant et sanglotant de la plus pitoyable façon

du monde. L'Etoile la voulut consoler en lui faisant esperer que sa

fille seroit bientôt trouvée, puisque tant de gens etoient allés après

les ravisseurs. «Je voudrois qu'elle n'en revînt jamais, lui repondit la

Caverne, en pleurant encore plus fort; je voudrois qu'elle n'en revînt

jamais, repeta-t-elle, et que je n'eusse qu'à la regretter; mais il faut

que je la blâme, il faut que je la haïsse et que je me repente de

l'avoir mise au monde. Tenez, dit-elle, donnant un papier à l'Etoile,

voyez l'honnête compagne que vous aviez, et lisez dans cette lettre

l'arrêt de ma mort et l'infamie de ma fille.» La Caverne se remit à

pleurer, et l'Etoile lut ce que vous allez lire, si vous en voulez

prendre la peine.

Vous ne devez point douter de tout ce que je vous ai dit de

ma bonne maison et de mon bien, puisqu'il n'y a pas

apparence que je trompe par une imposture une personne à qui

je ne puis me rendre recommandable que par ma sincerité.

C'est par là, belle Angelique, que je vous puis meriter. Ne

differez donc point de me promettre ce que je vous demande,

puis que vous n'aurez à me le donner qu'alors que vous ne

pourrez plus douter de ce que je suis.

Aussitôt qu'elle eut achevé de lire cette lettre, la Caverne lui demanda

si elle en connoissoit l'ecriture: «Comme la mienne propre, lui dit

l'Etoile: c'est de Leandre, le valet de mon frère, qui ecrit tous nos

roles.--C'est le traître qui me fera mourir, lui repondit la pauvre

comedienne. Voyez s'il ne s'y prend pas bien, ajouta-t-elle encore, en

mettant une autre lettre du même Leandre, entre les mains de l'Etoile.»

La voici mot pour mot:

Il ne tiendra qu'à vous de me rendre heureux, si vous êtes

encore dans la resolution où vous etiez il y a deux jours.

Ce fermier de mon père qui me prête de l'argent m'a envoyé

cent pistoles et deux bons chevaux: c'est plus qu'il ne nous

faut pour passer en Angleterre, d'où je me trompe fort si un

père qui aime son fils unique plus que sa vie ne condescend

à tout ce qu'il voudra pour le faire bientôt revenir.

«Eh bien! que dites-vous de votre compagne et de votre valet, de cette

fille que j'avois si bien elevée et de ce jeune homme dont nous

admirions tous l'esprit et la sagesse? Ce qui m'etonne le plus, c'est

qu'on ne les a jamais vus parler ensemble et que l'humeur enjouée de ma

fille ne l'eût jamais fait soupçonner de pouvoir devenir amoureuse; et

cependant elle l'est, ma chère l'Etoile, et si eperdûment qu'il y a

plutôt de la furie que de l'amour. Je l'ai tantôt surprise qui ecrivoit

à son Leandre en des façons de parler si passionnées que je ne pourrois

le croire si je ne l'avois vu. Vous ne l'avez jamais ouïe parler

serieusement. Ha! vraiment, elle parle bien un autre langage dans ses

lettres, et, si je n'avois dechiré celle que je lui ai prise, vous

m'avoueriez qu'à l'âge de seize ans elle en sçait autant que celles qui

ont vieilli dans la coquetterie. Je l'avois menée dans ce petit bois où

elle a eté enlevée pour lui reprocher, sans temoins, qu'elle me

recompensoit mal de toutes les peines que j'ai souffertes pour elle. Je

vous les apprendrai, ajouta-t-elle, et vous verrez si jamais fille a eté

plus obligée à aimer sa mère.» L'Estoile ne sçavoit que repondre à de si

justes plaintes, et puis il etoit bon de laisser un peu prendre cours à

une si grande affliction. «Mais, reprit la Caverne, s'il aimoit tant ma

fille, pourquoi assassiner sa mère[221]? Car celui de ses compagnons qui

m'a saisie m'a cruellement battue, et s'est même acharné sur moi

long-temps après que je ne lui faisois plus de resistance; et, si ce

malheureux garçon est si riche, pourquoi enlève-t-il ma fille comme un

voleur?»

[Note 221: On a déjà vu deux ou trois fois le mot assassiner employé

par Scarron dans une acception un peu plus large que celle qu'il a

aujourd'hui, où il ne s'entend que des meurtres accomplis et suivis de

mort. Ici il est pris en un sens plus faible encore qu'auparavant, comme

on le voit par la phrase suivante. Au XVIIe siècle, en effet, cette

expression s'appliquoit aussi bien aux simples tentatives d'assassinat,

et même à toute espèce d'attentat d'un genre analogue. On disoit, par

exemple, d'un homme moulu de coups de bâton, qu'il avoit été assassiné.

C'est ainsi que Malherbe parle de ses assassins, dans ses Lettres à

Peiresc (Lettre du 4 octobre 1627).]

La Caverne fut encore long-temps à se plaindre, l'Estoile la consolant

le mieux qu'elle pouvoit. Le maître de la maison vint voir comment elle

se portoit, et pour lui dire qu'il y avoit un carrosse prêt, si elle

vouloit retourner au Mans. La Caverne le pria de trouver bon qu'elle

passât la nuit en sa maison, ce qu'il lui accorda de bon coeur. L'Etoile

demeura pour lui tenir compagnie, et quelques dames du Mans reçurent

dans leur carrosse Inezille, qui ne voulut pas être si long-temps

eloignée de son mari. Roquebrune, qui n'osa honnêtement quitter les

comediennes, en fut bien fâché; mais on n'a pas en ce monde tout ce que

l'on désire.

Le Roman Comique · 第 43 / 265 题