LUCRÈCE DE MONSALVE.

Elvire ne douta plus de tout ce que lui avoit dit sa gouvernante, après

la lecture de cette lettre. Elle la fit voir à son père, qui ne put

assez s'etonner qu'un gentilhomme de condition fût assez lâche pour

manquer de fidelité à une demoiselle qui le valoit bien et de qui il

avoit eu des enfans. A l'heure même il alla s'en informer plus amplement

d'un gentilhomme de Seville de ses grands amis, par lequel il avoit dejà

eté instruit du bien et des affaires de dom Fernand. A peine fut-il

sorti que dom Fernand vint demander ses lettres, suivi de son valet, qui

lui avoit dit que la gouvernante de sa maîtresse s'etoit chargée de les

lui rendre. Il trouva Elvire dans la salle, et lui dit qu'encore que

deux visites lui fussent pardonnables dans les termes où il etoit avec

elle, qu'il ne venoit pas tant pour la voir que pour demander ses

lettres, que son valet avoit laissées à sa gouvernante. Elvire lui

repondit qu'elle les lui avoit prises, qu'elle avoit eu la curiosité

d'ouvrir le paquet, ne doutant point qu'un homme de son âge n'eût

quelque attachement de galanterie dans une grande ville comme Seville,

et que si sa curiosité ne l'avoit pas beaucoup satisfaite, qu'elle lui

avoit appris, en recompense, que ceux qui se marioient ensemble devant

que de se connoître hasardoient beaucoup. Elle ajouta ensuite qu'elle ne

vouloit pas lui retarder davantage le plaisir de lire ses lettres, les

lui remit entre les mains, et, lui faisant la reverence, le quitta sans

attendre reponse. Dom Fernand demeura fort etonné de ce qu'il entendit

dire à sa maîtresse. Il lut la lettre supposée, et vit bien que l'on

vouloit troubler son mariage par une fourbe. Il s'adressa à Victoria,

qui etoit demeurée dans la salle, et lui dit, sans s'arrêter beaucoup à

son visage, que quelque rival ou quelque personne malicieuse avoit

supposé la lettre qu'il venoit de lire. «Moi une femme dans Seville!

s'ecrioit-il tout etonné; moi des enfans! Ah! si ce n'est la plus

impudente imposture du monde, je veux qu'on me coupe la tête!» Victoria

lui dit qu'il pouvoit bien être innocent, mais que sa maîtresse ne

pouvoit moins faire que de s'en eclaircir, et que très assurement le

mariage ne passeroit pas outre que dom Pedro ne fût assuré par un

gentilhomme de Seville de ses amis, qu'il etoit allé chercher exprès,

que ce pretendu intrigue fût supposé[217]. «C'est ce que je souhaite,

lui repondit dom Fernand, et, s'il y a seulement dans Seville une dame

qui ait nom Lucrèce de Monsalve, je veux ne passer jamais pour un homme

d'honneur! Et je vous prie, continua-t-il, si vous êtes bien dans

l'esprit d'Elvire, comme je n'en doute pas, de me l'avouer, afin que je

vous conjure de me rendre de bons offices auprès d'elle.--Je crois, sans

vanité, lui repondit Victoria, qu'elle ne fera pas pour un autre ce

qu'elle m'aura refusé; mais je connois aussi son humeur: on ne l'apaise

pas aisement quand elle se croit desobligée; et, comme toute l'esperance

de ma fortune n'est fondée que sur la bonne volonté qu'elle a pour moi,

je n'irai pas lui manquer de complaisance pour en avoir trop pour vous,

et hasarder de me mettre mal auprès d'elle en tâchant de lui ôter la

mauvaise opinion qu'elle a de votre sincerité. Je suis pauvre,

ajouta-t-elle, et c'est à moi beaucoup perdre que de ne gagner pas. Si

ce qu'elle m'a promis pour me remarier m'alloit manquer, je serois veuve

toute ma vie, quoique, jeune comme je suis, je puisse encore plaire à

quelque honnête homme. Mais on dit bien vrai, que sans argent...» Elle

alloit enfiler un long prône de gouvernante, car pour la bien

contrefaire il falloit parler beaucoup; mais dom Fernand lui dit en

l'interrompant: «Rendez-moi le service que je vous demande, et je vous

mettrai en etat de vous pouvoir passer des recompenses de votre

maîtresse; et, pour vous montrer, ajouta-t-il, que je vous veux donner

autre chose que des paroles, donnez-moi du papier et de l'encre, et je

vous ferai une promesse de ce que vous voudrez.--Jesus! Monsieur, lui

dit la fausse gouvernante, la parole d'un honnête homme suffit; mais,

pour vous plaire, je m'en vais querir ce que vous demandez.» Elle revint

avec ce qu'il falloit pour faire une promesse de plus de cent millions

d'or, et dom Fernand fut si galant homme, ou plutôt il avoit la

possession d'Elvire tellement à coeur, qu'il lui ecrivit son nom en

blanc, dans une feuille de papier, pour l'obliger par cette confiance à

le servir de bonne façon. Voilà Victoria sur les nues; elle promit des

merveilles à dom Fernand, et lui dit qu'elle vouloit être la plus

malheureuse du monde si elle n'alloit travailler en cette affaire comme

pour elle-même, et elle ne mentoit pas. Dom Fernand la quitta rempli

d'esperance, et Rodrigue Santillane, son ecuyer, qui passoit pour son

père, l'etant venu voir pour apprendre ce qu'elle avoit avancé pour son

dessein, elle lui en rendit compte et lui montra le blanc signé, dont il

loua Dieu avec elle, et lui fit remarquer que tout sembloit contribuer à

sa satisfaction. Pour ne point perdre de temps, il s'en retourna à son

logis, que Victoria avoit loué auprès de celui de dom Pedro, comme je

vous ai dejà dit; et là il ecrivit au dessus du seing de dom Fernand,

une promesse de mariage, attestée de temoins et datée du temps que

Victoria reçut cet infidèle dans sa maison des champs. Il ecrivoit aussi

bien qu'homme qui fût en Espagne, et avoit si bien etudié la lettre de

dom Fernand sur des vers qu'il avoit ecrits de sa main et qu'il avoit

laissés à Victoria, que dom Fernand même s'y fût trompé.

[Note 217: On faisoit quelquefois ce mot du masculin au XVIIe

siècle. (V. le Dict. de Furetière.)]

Dom Pedro de Silva ne trouva point le gentilhomme qu'il etoit allé

chercher pour s'informer du mariage de dom Fernand; il lui laissa un

billet en son logis et revint au sien, où, le soir même, Elvire ouvrit

son coeur à sa gouvernante, et lui assura qu'elle desobeiroit plutôt à

son père que d'epouser jamais dom Fernand, lui avouant de plus qu'elle

etoit engagée d'affection avec un Diego de Maradas il y avoit

long-temps; qu'elle avoit assez deferé à son père en forçant son

inclination pour lui plaire, et, puisque Dieu avoit permis que la

mauvaise foi de dom Fernand fût decouverte, qu'elle croyoit, en le

refusant, obeir à la volonté divine, qui sembloit lui destiner un autre

epoux. Vous devez croire que Victoria fortifia Elvire dans ses bonnes

resolutions, et ne lui parla pas alors selon l'intention de dom Fernand.

«Dom Diègue de Maradas, lui dit alors Elvire, est mal satisfait de moi à

cause que je l'ai quitté pour obeir à mon père; mais, aussitôt que je le

favoriserai seulement d'un regard, je suis assurée de le faire revenir,

quand il seroit aussi eloigné de moi que dom Fernand l'est presentement

de sa Lucrèce.--Ecrivez-lui, mademoiselle, lui dit Victoria, et je

m'offre à lui porter votre lettre.» Elvire fut ravie de voir sa

gouvernante si favorable à ses desseins; elle fit mettre les chevaux au

carrosse pour Victoria, qui monta dedans avec un beau poulet pour dom

Diego, et, s'etant fait descendre chez son père Santillane, renvoya le

carrosse de sa maîtresse, disant au cocher qu'elle iroit bien à pied où

elle vouloit aller. Le bon Santillane lui fit voir la promesse de

mariage qu'il avoit faite, et elle ecrivit aussitôt deux billets: l'un à

Diego de Maradas, et l'autre à Pedro de Silva, père de sa maîtresse. Par

ces billets, signés Victoria Portocarrero, elle leur enseignoit son

logis et les prioit de la venir trouver pour une affaire qui leur etoit

de grande importance. Tandis que l'on porta ces billets à ceux à qui ils

etoient adressés, Victoria quitta son habit simple de veuve, s'habilla

richement, fit paroître ses cheveux, que l'on m'a assuré avoir eté des

plus beaux, et se coiffa en dame fort galante. Dom Diègue de Maradas la

vint trouver un moment après, pour sçavoir ce que lui vouloit une dame

dont il n'avoit jamais ouï parler. Elle le reçut fort civilement, et à

peine avoit-il pris un siége auprès d'elle qu'on lui vint dire que Pedro

de Silva demandoit à la voir. Elle pria dom Diègue de se cacher dans son

alcôve, en l'assurant qu'il lui importoit extrêmement d'entendre la

conversation qu'elle alloit avoir avec dom Pedro. Il fit sans resistance

ce que voulut une dame si belle et de si bonne mine, et dom Pedro fut

introduit dans la chambre de Victoria, qu'il ne put reconnoître, tant sa

coiffure, differente de celle qu'elle portoit chez lui, et la richesse

de ses habits, avoient augmenté sa bonne mine et changé l'air de son

visage. Elle fit asseoir dom Pedro en un lieu d'où dom Diègue pouvoit

entendre tout ce qu'elle lui disoit, et lui parla en ces termes: «Je

crois, Monsieur, que je dois vous apprendre d'abord qui je suis, pour ne

vous laisser pas plus long-temps dans l'impatience où vous devez être de

le sçavoir. Je suis de Tolède, de la maison de Porto-Carrero; j'ai eté

mariée à seize ans, et me suis trouvée veuve six mois après mon mariage.

Mon père portoit la croix de saint Jacques, et mon frère est de l'ordre

de Calatrava.» Dom Pedro l'interrompit pour lui dire que son père avoit

eté de ses intimes amis. «Ce que vous m'apprenez là me rejouit

extrêmement, lui repondit Victoria, car j'aurai besoin de beaucoup

d'amis dans l'affaire dont j'ai à vous parler.» Elle apprit ensuite à

dom Pedro ce qui lui étoit arrivé avec dom Fernand, et lui mit entre les

mains la promesse qu'avoit contrefaite Santillane. Aussitôt qu'il l'eût

lue, elle reprit la parole et lui dit: «Vous sçavez, Monsieur, à quoi

l'honneur oblige une personne de ma condition: quand la justice ne

seroit pas de mon côté, mes parens et mes amis ont beaucoup de crédit et

sont assez intéressés dans mon affaire pour la porter au plus loin

qu'elle puisse aller. J'ai cru, Monsieur, que je devois vous avertir de

mes pretentions, afin que vous ne passiez pas outre dans le mariage de

mademoiselle votre fille; elle merite mieux qu'un homme infidèle, et je

vous crois trop sage pour vous opiniâtrer à lui donner un mari qu'on lui

pourroit disputer.--Quand il seroit un grand d'Espagne, répondit dom

Pedro, je n'en voudrois point s'il etoit injuste: non seulement il

n'epousera point ma fille, mais encore je lui defendrai ma maison; et

pour vous, Madame, je vous offre ce que j'ai de credit et d'amis.

J'avois déjà eté averti qu'il etoit homme à prendre son plaisir partout

où il le trouve, et même de le chercher aux depens de sa reputation.

Etant de cette humeur-là, quand bien il ne seroit pas à vous, il ne

seroit jamais à ma fille, laquelle, s'il plaît à Dieu! ne manquera point

de mari dans la cour d'Espagne.»

Dom Pedro ne demeura pas davantage avec Victoria, voyant qu'elle n'avoit

rien davantage à lui dire, et Victoria fit sortir dom Diègue de derrière

son alcôve, d'où il avoit ouï toute la conversation qu'elle avoit eue

avec le père de sa maîtresse. Elle ne lui fit donc point une seconde

relation de son histoire; elle lui donna la lettre d'Elvire, qui le

ravit d'aise; et, parcequ'il eût pu être en peine de sçavoir par quelle

voie elle etoit venue entre ses mains, elle lui fit confidence de sa

metamorphose en duègne, sçachant bien qu'il avoit autant d'interêt

qu'elle à tenir la chose secrète. Dom Diègue, devant que de quitter

Victoria, ecrivit à sa maîtresse une lettre où la joie de voir ses

esperances ressuscitées faisoit bien juger du deplaisir qu'il avoit eu

quand il les avoit crues perdues. Il se separa de la belle veuve, qui

prit aussitôt son habit de gouvernante et s'en retourna chez dom Pedro.

Cependant dom Fernand de Ribera etoit allé chez sa maîtresse et y avoit

mené son cousin dom Antoine, pour tâcher de raccommoder ce qu'avoit gâté

la lettre contrefaite par Victoria. Dom Pedro les trouva avec sa fille,

qui etoit bien empêchée à leur repondre, quand, pour la justification de

dom Fernand, ils ne demandoient pas mieux que l'on s'informât dans

Seville même s'il y avoit jamais eu une Lucrèce de Monsalve. Ils

redirent devant dom Pedro tout ce qui pouvoit servir à la decharge de

dom Fernand, à quoi il repondit que si l'attachement avec la dame de

Seville etoit une fourbe, qu'il etoit aisé de la detruire; mais qu'il

venoit de voir une dame de Tolède, nommée Victoria Porto-Carrero, à qui

dom Fernand avoit promis mariage, et à qui il devoit encore davantage,

pour en avoir eté genereusement assisté sans en être connu; qu'il ne le

pouvoit nier, puisqu'il lui avoit donné une promesse ecrite de sa main;

et ajouta qu'un gentilhomme d'honneur ne devoit point songer à se marier

à Madrid l'etant dejà dans Tolède. En achevant ces paroles, il fit voir

aux deux cousins, la promesse de mariage en bonne forme. Dom Antoine

reconnut l'ecriture de son cousin, et dom Fernand, qui s'y trompoit

lui-même, quoiqu'il sçût bien qu'il ne l'avoit jamais ecrite, devint

l'homme du monde le plus confus. Le père et la mère se retirèrent après

les avoir salués assez froidement. Dom Antoine querella son cousin de

l'avoir employé dans une affaire tandis qu'il songeoit à une autre. Ils

remontèrent dans leur carrosse, où dom Antoine, ayant fait avouer à dom

Fernand son mechant procedé avec Victoria, lui reprocha cent fois la

noirceur de son action et lui representa les fâcheuses suites qu'elle

pouvoit avoir. Il lui dit qu'il ne falloit plus songer à se marier, non

seulement dans Madrid, mais dans toute l'Espagne, et qu'il seroit bien

heureux d'en être quitte pour epouser Victoria sans qu'il lui en coûtât

du sang ou peut-être la vie, le frère de Victoria n'etant pas un homme à

se contenter d'une simple satisfaction dans une affaire d'honneur. Ce

fut à dom Fernand à se taire, tandis que son cousin lui fit tant de

reproches. Sa conscience le convainquoit suffisamment d'avoir trompé et

trahi une personne qui l'avoit obligé, et cette promesse le faisoit

devenir fou, ne pouvant comprendre par quel enchantement on la lui avoit

fait ecrire.

Victoria, etant revenue chez dom Pedro en son habit de veuve, donna la

lettre de dom Diègue à Elvire, laquelle lui conta que les deux cousins

etoient venus pour se justifier; mais qu'il y avoit bien autre chose à

reprocher à dom Fernand que ses amours avec la dame de Seville. Elle lui

apprit ensuite ce qu'elle sçavoit mieux qu'elle, dont elle fit bien

l'etonnée, detestant cent fois la mechante action de dom Fernand. Ce

jour-là même, Elvire fut priée d'aller voir representer une comedie chez

une de ses parentes. Victoria, qui ne songeoit qu'à son affaire, espera

que, si Elvire la vouloit croire, cette comedie ne seroit pas inutile à

ses desseins. Elle dit à sa jeune maîtresse que, si elle se vouloit voir

avec dom Diègue, il n'y avoit rien de si aisé; que la maison de son père

Santillane etoit le lieu le plus commode du monde pour cette entrevue,

et que, la comedie ne commençant qu'à minuit, elle pouvoit partir de

bonne heure et avoir vu dom Diègue sans arriver trop tard chez sa

parente. Elvire, qui aimoit veritablement dom Diègue, et qui ne s'etoit

laissée aller à epouser dom Fernand que par la deference qu'elle avoit

aux volontés de son père, n'eut point de repugnance à ce que lui proposa

Victoria. Elles montèrent en carrosse aussitôt que dom Pedro fut couché,

et allèrent descendre au logis que Victoria avoit loué. Santillane,

comme maître de la maison, en fit les honneurs, secondé de Beatris, qui

jouoit le personnage de sa femme, belle-mère de Victoria. Elvire ecrivit

un billet à dom Diègue, qui lui fut porté à l'heure même, et Victoria,

en particulier, en fit un à dom Fernand au nom d'Elvire, par lequel elle

lui mandoit qu'il ne tiendroit qu'à lui que leur mariage ne s'achevât;

qu'elle y etoit engagée par son merite, et qu'elle ne vouloit point se

rendre malheureuse pour être trop complaisante à la mauvaise humeur de

son père. Par le même billet, elle lui donnoit des enseignes si

remarquables pour trouver sa maison qu'il etoit impossible de la

manquer. Ce second billet partit quelque temps après celui qu'Elvire

avoit ecrit à dom Diègue. Victoria en fit un troisième, que Santillane

porta lui-même à Pedro de Silva, par lequel elle lui donnoit avis, en

gouvernante de bien et d'honneur, que sa fille, au lieu d'aller à la

comedie, s'etoit absolument fait mener à la maison où logeoit son père;

qu'elle avoit envoyé querir dom Fernand pour l'epouser, et que, sçachant

bien qu'il n'y consentiroit jamais, elle avoit cru l'en devoir avertir

pour lui temoigner qu'il ne s'etoit point trompé dans la bonne opinion

qu'il avoit eue d'elle en la choisissant pour gouvernante d'Elvire.

Santillane, de plus, avertit dom Pedro de ne venir point sans un

alguazil, que nous appelons à Paris un commissaire. Dom Pedro, qui etoit

dejà couché, se fit habiller à la hâte, l'homme du monde le plus en

colère. Cependant qu'il s'habillera et qu'il enverra querir un

commissaire, retournons voir ce qui se passe chez Victoria.

Par une heureuse rencontre, les billets furent reçus par les deux

amoureux. Dom Diègue, qui avoit reçu le sien le premier, arriva aussi le

premier à l'assignation. Victoria le reçut et le mit dans une chambre

avec Elvire. Je ne m'amuserai point à vous dire les caresses que ces

jeunes amans se firent. Dom Fernand, qui frappe à la porte, ne m'en

donne pas le temps. Victoria lui alla ouvrir elle-même, après lui avoir

bien fait valoir le service qu'elle lui rendoit, dont l'amoureux

gentilhomme lui fit cent remerciments, lui promettant encore davantage

qu'il ne lui avoit donné. Elle le mena dans une chambre, où elle le pria

d'attendre Elvire, qui alloit arriver, et l'enferma sans lui laisser de

la lumière, lui disant que sa maîtresse le vouloit ainsi et qu'ils

n'auroient pas eté un moment ensemble qu'elle ne se rendît visible; mais

qu'il falloit donner cela à la pudeur d'une jeune fille de condition,

laquelle, dans une action si hardie, auroit peine à s'accoutumer d'abord

à la vue de celui même pour l'amour de qui elle la faisoit. Cela fait,

Victoria, le plus diligemment qu'il lui fut possible, se fit extrêmement

leste[218], et s'ajusta autant que le peu de temps qu'elle avoit le put

permettre. Elle entra dans la chambre où etoit Dom Fernand, qui n'eut

pas la moindre défiance qu'elle ne fût Elvire, n'etant pas moins jeune

qu'elle et ayant sur elle des habits et des parfums à la mode

d'Espagne[219], qui eussent fait passer la moindre servante pour une

personne de condition. Là-dessus Dom Pedro, le commissaire et Santillane

arrivent. Ils entrent dans la chambre où etoit Elvire avec son

serviteur. Les jeunes amans furent extrêmement surpris. Dom Pedro, dans

les premiers mouvements de sa colère, en fut si aveuglé qu'il pensa

donner de son epée à celui qu'il croyoit être Dom Fernand. Le

commissaire, qui avoit reconnu Dom Diègue, lui cria, en lui arrêtant le

bras, qu'il prît bien garde à ce qu'il faisoit, et que ce n'etoit pas

Fernand de Ribera qui etoit avec sa fille, mais Dom Diègue de Maradas,

homme d'aussi grande condition et aussi riche que lui. Dom Pedro en usa

en homme sage et releva lui-même sa fille, qui s'etoit jetée à genoux,

devant lui. Il considera que, s'il lui donnoit de la peine en s'opposant

à son mariage, il s'en donneroit aussi, et qu'il ne lui auroit pas

trouvé un meilleur parti, quand il l'auroit choisi lui-même. Santillane

pria Dom Pedro, le commissaire et tous ceux qui etoient dans la chambre,

de le suivre, et les mena dans celle où Dom Fernand etoit enfermé avec

Victoria. On la fit ouvrir au nom du Roi. Dom Fernand l'ayant ouverte et

voyant Dom Pedro accompagné d'un commissaire, il leur dit avec beaucoup

d'assurance qu'il etoit avec sa femme Elvire de Silva. Dom Pedro lui

repondit qu'il se trompoit, que sa fille etoit mariée à un autre. «Et

pour vous, ajouta-t-il, vous ne pouvez plus desavouer que Victoria

Porto-Carrero ne soit votre femme.» Victoria se fit alors connoître à

son infidèle, qui se trouva le plus confus homme du monde. Elle lui

reprocha son ingratitude; à quoi il n'eut rien à repondre, et encore

moins au commissaire, qui lui dit qu'il ne pouvoit pas faire autrement

que de le mener en prison. Enfin le remords de sa conscience, la peur

d'aller en prison, les exhortations de Dom Pedro, qui lui parla en homme

d'honneur, les larmes de Victoria, sa beauté, qui n'etoit pas moindre

que celle d'Elvire, et, plus que toute autre chose, un reste de

generosité, qui s'etoit conservée dans l'ame de Dom Fernand malgré

toutes les debauches et les emportements de sa jeunesse, le forcèrent de

se rendre à la raison et au merite de Victoria. Il l'embrassa avec

tendresse; elle pensa s'evanouir entre ses bras, et il y a apparence que

les baisers de Dom Fernand ne servirent pas peu à l'en empêcher. Dom

Pedro, Dom Diegue et Elvire prirent part au bonheur de Victoria, et

Santillane et Beatris en pensèrent mourir de joie. Dom Pedro donna force

louanges à Dom Fernand d'avoir si bien reparé sa faute. Les deux jeunes

dames s'embrassèrent avec autant de temoignages d'amitié que si elles

eussent baisé leurs amans. Dom Diègue de Maradas fit cent protestations

d'obéissance à son beau-père, ou du moins qui le devoit bientôt être.

Dom Pedro, devant que de s'en retourner chez lui avec sa fille, prit

parole des uns et des autres que le lendemain ils viendroient tous dîner

chez lui, où quinze jours durant il vouloit que la rejouissance fît

oublier les inquietudes que l'on avoit souffertes. Le commissaire en fut

instamment prié; il promit de s'y trouver. Dom Pedro le ramena chez lui,

et Dom Fernand demeura avec Victoria, qui eut alors autant de sujet de

se rejouir qu'elle en avoit eu de s'affliger.

[Note 218: «Leste, qui est brave, en bon état et en bon équipage

pour paroître» (Dict. de Furetière),--bien vêtu, pimpant.]

[Note 219: Les parfums à la mode d'Espagne étoient renommés pour

leur finesse et leur suavité. Ils formoient une des branches les plus

importantes de la composition des essences, même en dehors de l'Espagne.

V. le Parfumeur françois de Simon Barbe; Lyon, 1693, pet. in-12.

Tallemant nous apprend (Histor. de Bullion) que le chancelier portoit

toujours au conseil des gants d'Espagne, c'est-à-dire imprégnés des

parfums d'Espagne. Ces gants étoient un des cadeaux les plus galants

qu'on pût faire à une dame. Les bouquetières espagnoles étoient à la

mode. «Il tenoit, dit C. Le Petit, une bouquetière espagnole à gage,

pour lui faire tous les jours des bouquets de jasmin pour son beau nez.»

(L'Heure du berger, 1662, p. 84.)]

Le Roman Comique · 第 42 / 265 题