Enlevement du curé de Domfront.
Ceux qui auront eu assez de temps à perdre pour l'avoir employé à lire
les chapitres precedents doivent sçavoir, s'ils ne l'ont oublié, que le
curé de Domfront etoit dans l'un des brancards qui se trouvèrent quatre
de compagnie dans un petit village, par une rencontre qui ne s'etoit
peut-être jamais faite. Mais, comme tout le monde sait, quatre brancards
se peuvent plutôt rencontrer ensemble que quatre montagnes. Ce curé
donc, qui s'etoit logé dans la même hôtellerie de nos comediens, fit
consulter sa gravelle par les medecins du Mans, qui lui dirent en latin
fort elegant qu'il avoit la gravelle (ce que le pauvre homme ne savoit
que trop), et, ayant aussi achevé d'autres affaires qui ne sont pas
venues à ma connoissance, il partit de l'hôtellerie sur les neuf heures
du matin pour retourner à la conduite de ses ouailles. Une jeune nièce
qu'il avoit, habillée en demoiselle[153], soit qu'elle le fût ou non, se
mit au devant du brancard, aux pieds du bonhomme, qui etoit gros et
court. Un paysan, nommé Guillaume, conduisoit par la bride le cheval de
devant, par l'ordre exprès du curé, de peur que ce cheval ne mît le pied
en faute; et le valet du curé, nommé Jullian, avoit soin de faire aller
le cheval de derrière, qui etoit si retif que Jullian etoit souvent
contraint de le pousser par le cul. Le pot de chambre du curé, qui etoit
de cuivre jaune, reluisant comme de l'or parcequ'il avoit été ecuré dans
l'hôtellerie, etoit attaché au côté droit du brancard, ce qui le rendoit
bien plus recommandable que le gauche, qui n'etoit paré que d'un chapeau
dans un étui de carte[154], que le curé avoit retiré du messager de
Paris pour un gentilhomme de ses amis qui avoit sa maison auprès de
Domfront.
[Note 153: C'est-à-dire en femme de condition. «Ah! qu'une femme
demoiselle est une étrange affaire!» dit G. Dandin (act. 1, sc. 1).]
[Note 154: De carte, c'est-à-dire de petit carton, ou de plusieurs
feuilles de papier collées ensemble. Ordinairement les étuis de carte
étoient pour les manchons et autres objets semblables, et l'on en
faisoit de bois pour les chapeaux.]
À une lieue et demie de la ville, comme le brancard alloit son petit
train dans un chemin creux revêtu de haies plus fortes que des
murailles, trois cavaliers, soutenus de deux fantassins, arrêtèrent le
venerable brancard. L'un d'eux, qui paroissoit être le chef de ces
coureurs de grands chemins, dit d'une voix effroyable: «Par la mort! le
premier qui soufflera, je le tue!» et presenta la bouche de son pistolet
à deux doigts près des yeux du paysan Guillaume, qui conduisoit le
brancard. Un autre en fit autant à Jullian, et un des hommes de pied
coucha en joue la nièce du curé, qui cependant dormoit dans son brancard
fort paisiblement, et ainsi fut exempté de l'effroyable peur qui saisit
son petit train pacifique. Ces vilains hommes firent marcher le brancard
plus vite que les mechans chevaux qui le portoient n'en avoient envie.
Jamais le silence n'a eté mieux observé dans une action si violente. La
nièce du curé etoit plus morte que vive; Guillaume et Jullian pleuroient
sans oser ouvrir la bouche, à cause de l'effroyable vision des armes à
feu, et le curé dormoit toujours, comme je vous ai dejà dit. Un des
cavaliers se detacha du gros au galop et prit le devant. Cependant le
brancard gagna un bois, à l'entrée duquel le cheval de devant, qui
mouroit peut-être de peur aussi bien que celui qui le menoit, ou par
belle malice, ou parceque l'on le faisoit aller plus vite qu'il ne lui
etoit permis par sa nature pesante et endormie, ce pauvre cheval donc
mit le pied dans une ornière et broncha si rudement que monsieur le curé
s'en eveilla, et sa nièce tomba du brancard sur la maigre croupe de la
haridelle. Le bonhomme appela Jullian, qui n'osa lui répondre; il appela
sa nièce, qui n'avoit garde d'ouvrir la bouche; le paysan eut le coeur
aussi dur que les autres, et le curé se mit en colère tout de bon. On a
voulu dire qu'il jura Dieu, mais je ne puis croire cela d'un curé du
Bas-Maine. La nièce du curé s'etoit relevée de dessus la croupe du
cheval, et avoit repris sa place sans oser regarder son oncle, et le
cheval, s'etant relevé vigoureusement, marchoit plus fort qu'il n'avoit
jamais fait, nonobstant le bruit du curé, qui crioit de sa voix de
lutrin: «Arrête, arrête!» Ses cris redoublés excitoient le cheval et le
faisoient aller encore plus vite, et cela faisoit crier le curé encore
plus fort. Il appeloit tantôt Jullian, tantôt Guillaume, et plus souvent
que les autres sa nièce, au nom de laquelle il joignoit souvent
l'epithète de double carogne. Elle eût pourtant bien parlé si elle eût
voulu, car celui qui lui faisoit garder le silence si exactement etoit
allé joindre les gens de cheval, qui avoient pris le devant et qui
etoient eloignés du brancard de quarante ou cinquante pas; mais la peur
de la carabine la rendoit insensible aux injures de son oncle, qui se
mit enfin à hurler et à crier à l'aide et au meurtre, voyant qu'on lui
desobeissoit si opiniâtrement. Là-dessus, les deux cavaliers qui avoient
pris le devant, et que le fantassin avoit fait revenir sur leurs pas,
rejoignirent le brancard et le firent arrêter. L'un d'eux dit
effroyablement à Guillaume: «Qui est le fou qui crie là-dedans?--Helas!
Monsieur, vous le sçavez mieux que moi», repondit le pauvre Guillaume.
Le cavalier lui donna du bout de son pistolet dans les dents, et, le
presentant à la nièce, lui commanda de se demasquer et de lui dire qui
elle etoit. Le curé, qui voyoit de son brancard tout ce qui se passoit,
et qui avoit un procès avec un gentilhomme de ses voisins nommé de
Laune[155], crut que c'etoit lui qui le vouloit assassiner. Il se mit
donc à crier: «Monsieur de Laune, si vous me tuez, je vous cite devant
Dieu. Je suis sacré prêtre indigne, et vous serez excommunié comme un
loup-garou[156].» Cependant sa pauvre nièce se demasquoit, et faisoit
voir au cavalier un visage effrayé qui lui etoit inconnu. Cela fit un
effet à quoi l'on ne s'attendoit point. Cet homme colère lâcha son
pistolet dans le ventre du cheval qui portoit le devant du brancard, et
d'un autre pistolet qu'il avoit à l'arçon de sa selle donna droit dans
la tête d'un de ses hommes de pied en disant: «Voilà comme il faut
traiter ceux qui donnent de faux avis.» Ce fut alors que la frayeur
redoubla au curé et à son train: il demanda confession; Jullian et
Guillaume se mirent à genoux, et la nièce du curé se rangea auprès de
son oncle. Mais ceux qui leur faisoient tant de peur les avoient dejà
quittés, et s'etoient eloignés d'eux autant que leurs chevaux avoient pu
courir, leur laissant en depôt celui qui avoit eté tué d'un coup de
pistolet. Jullian et Guillaume se levèrent en tremblant, et dirent au
curé et à sa nièce que les gendarmes s'en etoient allés. Il fallut
deteler le cheval de derrière, afin que le brancard ne penchât pas tant
sur le devant, et Guillaume fut envoyé en un bourg prochain pour trouver
un autre cheval. Le curé ne sçavoit que penser de ce qui lui etoit
arrivé; il ne pouvoit deviner pourquoi on l'avoit enlevé, pourquoi on
l'avoit quitté sans le voler, et pourquoi ce cavalier avoit tué un des
siens mêmes, dont le curé n'etoit pas si scandalisé que de son pauvre
cheval tué, qui vraisemblablement n'avoit jamais rien eu à demêler avec
cet etrange homme. Il concluoit toujours que c'etoit de Laune qui
l'avoit voulu assassiner, et qu'il en auroit la raison. Sa nièce lui
soutenoit que ce n'etoit point de Laune, qu'elle connoissoit bien; mais
le curé vouloit que ce fût lui, pour lui faire un bon grand procès
criminel, se fiant peut-être aux temoins à gages[157] qu'il esperoit de
trouver à Goron[158], où il avoit des parens.
[Note 155: De Laune est un nom assez commun dans le pays, et il
appartient à une ancienne famille du Maine. On trouve, vers 1670, un
chanoine de ce nom au Mans, et il y a encore aujourd'hui la forge de
l'Aune sur la rivière d'Orthe, dans les communes de Douillet et de
Montreuil.]
[Note 156: Un loup-garou étoit proprement un homme ou une femme
métamorphosé en loup par sorcellerie. On croyoit encore aux loups-garous
au XVIIe siècle. Bodin, Boguet, Delancre, en rapportent des histoires
qui se sont passées de leur temps. En 1615, J. de Nynauld publia un
traité complet de la Lycanthropie. Vers la fin du XVIe siècle, Claude,
prieur de Laval, dans le Maine, avoit mis au jour des Dialogues sur le
même sujet. Les loups-garous passoient surtout pour fort communs dans le
Poitou, province assez voisine du Maine.]
[Note 157: Les témoins du Maine, pays processif par excellence,
n'étoient pas en bonne réputation, et c'est à leur mauvaise renommée que
Racine fait allusion dans les Plaideurs: