CHAPITRE XIV.

Enlevement du curé de Domfront.

Ceux qui auront eu assez de temps à perdre pour l'avoir employé à lire

les chapitres precedents doivent sçavoir, s'ils ne l'ont oublié, que le

curé de Domfront etoit dans l'un des brancards qui se trouvèrent quatre

de compagnie dans un petit village, par une rencontre qui ne s'etoit

peut-être jamais faite. Mais, comme tout le monde sait, quatre brancards

se peuvent plutôt rencontrer ensemble que quatre montagnes. Ce curé

donc, qui s'etoit logé dans la même hôtellerie de nos comediens, fit

consulter sa gravelle par les medecins du Mans, qui lui dirent en latin

fort elegant qu'il avoit la gravelle (ce que le pauvre homme ne savoit

que trop), et, ayant aussi achevé d'autres affaires qui ne sont pas

venues à ma connoissance, il partit de l'hôtellerie sur les neuf heures

du matin pour retourner à la conduite de ses ouailles. Une jeune nièce

qu'il avoit, habillée en demoiselle[153], soit qu'elle le fût ou non, se

mit au devant du brancard, aux pieds du bonhomme, qui etoit gros et

court. Un paysan, nommé Guillaume, conduisoit par la bride le cheval de

devant, par l'ordre exprès du curé, de peur que ce cheval ne mît le pied

en faute; et le valet du curé, nommé Jullian, avoit soin de faire aller

le cheval de derrière, qui etoit si retif que Jullian etoit souvent

contraint de le pousser par le cul. Le pot de chambre du curé, qui etoit

de cuivre jaune, reluisant comme de l'or parcequ'il avoit été ecuré dans

l'hôtellerie, etoit attaché au côté droit du brancard, ce qui le rendoit

bien plus recommandable que le gauche, qui n'etoit paré que d'un chapeau

dans un étui de carte[154], que le curé avoit retiré du messager de

Paris pour un gentilhomme de ses amis qui avoit sa maison auprès de

Domfront.

[Note 153: C'est-à-dire en femme de condition. «Ah! qu'une femme

demoiselle est une étrange affaire!» dit G. Dandin (act. 1, sc. 1).]

[Note 154: De carte, c'est-à-dire de petit carton, ou de plusieurs

feuilles de papier collées ensemble. Ordinairement les étuis de carte

étoient pour les manchons et autres objets semblables, et l'on en

faisoit de bois pour les chapeaux.]

À une lieue et demie de la ville, comme le brancard alloit son petit

train dans un chemin creux revêtu de haies plus fortes que des

murailles, trois cavaliers, soutenus de deux fantassins, arrêtèrent le

venerable brancard. L'un d'eux, qui paroissoit être le chef de ces

coureurs de grands chemins, dit d'une voix effroyable: «Par la mort! le

premier qui soufflera, je le tue!» et presenta la bouche de son pistolet

à deux doigts près des yeux du paysan Guillaume, qui conduisoit le

brancard. Un autre en fit autant à Jullian, et un des hommes de pied

coucha en joue la nièce du curé, qui cependant dormoit dans son brancard

fort paisiblement, et ainsi fut exempté de l'effroyable peur qui saisit

son petit train pacifique. Ces vilains hommes firent marcher le brancard

plus vite que les mechans chevaux qui le portoient n'en avoient envie.

Jamais le silence n'a eté mieux observé dans une action si violente. La

nièce du curé etoit plus morte que vive; Guillaume et Jullian pleuroient

sans oser ouvrir la bouche, à cause de l'effroyable vision des armes à

feu, et le curé dormoit toujours, comme je vous ai dejà dit. Un des

cavaliers se detacha du gros au galop et prit le devant. Cependant le

brancard gagna un bois, à l'entrée duquel le cheval de devant, qui

mouroit peut-être de peur aussi bien que celui qui le menoit, ou par

belle malice, ou parceque l'on le faisoit aller plus vite qu'il ne lui

etoit permis par sa nature pesante et endormie, ce pauvre cheval donc

mit le pied dans une ornière et broncha si rudement que monsieur le curé

s'en eveilla, et sa nièce tomba du brancard sur la maigre croupe de la

haridelle. Le bonhomme appela Jullian, qui n'osa lui répondre; il appela

sa nièce, qui n'avoit garde d'ouvrir la bouche; le paysan eut le coeur

aussi dur que les autres, et le curé se mit en colère tout de bon. On a

voulu dire qu'il jura Dieu, mais je ne puis croire cela d'un curé du

Bas-Maine. La nièce du curé s'etoit relevée de dessus la croupe du

cheval, et avoit repris sa place sans oser regarder son oncle, et le

cheval, s'etant relevé vigoureusement, marchoit plus fort qu'il n'avoit

jamais fait, nonobstant le bruit du curé, qui crioit de sa voix de

lutrin: «Arrête, arrête!» Ses cris redoublés excitoient le cheval et le

faisoient aller encore plus vite, et cela faisoit crier le curé encore

plus fort. Il appeloit tantôt Jullian, tantôt Guillaume, et plus souvent

que les autres sa nièce, au nom de laquelle il joignoit souvent

l'epithète de double carogne. Elle eût pourtant bien parlé si elle eût

voulu, car celui qui lui faisoit garder le silence si exactement etoit

allé joindre les gens de cheval, qui avoient pris le devant et qui

etoient eloignés du brancard de quarante ou cinquante pas; mais la peur

de la carabine la rendoit insensible aux injures de son oncle, qui se

mit enfin à hurler et à crier à l'aide et au meurtre, voyant qu'on lui

desobeissoit si opiniâtrement. Là-dessus, les deux cavaliers qui avoient

pris le devant, et que le fantassin avoit fait revenir sur leurs pas,

rejoignirent le brancard et le firent arrêter. L'un d'eux dit

effroyablement à Guillaume: «Qui est le fou qui crie là-dedans?--Helas!

Monsieur, vous le sçavez mieux que moi», repondit le pauvre Guillaume.

Le cavalier lui donna du bout de son pistolet dans les dents, et, le

presentant à la nièce, lui commanda de se demasquer et de lui dire qui

elle etoit. Le curé, qui voyoit de son brancard tout ce qui se passoit,

et qui avoit un procès avec un gentilhomme de ses voisins nommé de

Laune[155], crut que c'etoit lui qui le vouloit assassiner. Il se mit

donc à crier: «Monsieur de Laune, si vous me tuez, je vous cite devant

Dieu. Je suis sacré prêtre indigne, et vous serez excommunié comme un

loup-garou[156].» Cependant sa pauvre nièce se demasquoit, et faisoit

voir au cavalier un visage effrayé qui lui etoit inconnu. Cela fit un

effet à quoi l'on ne s'attendoit point. Cet homme colère lâcha son

pistolet dans le ventre du cheval qui portoit le devant du brancard, et

d'un autre pistolet qu'il avoit à l'arçon de sa selle donna droit dans

la tête d'un de ses hommes de pied en disant: «Voilà comme il faut

traiter ceux qui donnent de faux avis.» Ce fut alors que la frayeur

redoubla au curé et à son train: il demanda confession; Jullian et

Guillaume se mirent à genoux, et la nièce du curé se rangea auprès de

son oncle. Mais ceux qui leur faisoient tant de peur les avoient dejà

quittés, et s'etoient eloignés d'eux autant que leurs chevaux avoient pu

courir, leur laissant en depôt celui qui avoit eté tué d'un coup de

pistolet. Jullian et Guillaume se levèrent en tremblant, et dirent au

curé et à sa nièce que les gendarmes s'en etoient allés. Il fallut

deteler le cheval de derrière, afin que le brancard ne penchât pas tant

sur le devant, et Guillaume fut envoyé en un bourg prochain pour trouver

un autre cheval. Le curé ne sçavoit que penser de ce qui lui etoit

arrivé; il ne pouvoit deviner pourquoi on l'avoit enlevé, pourquoi on

l'avoit quitté sans le voler, et pourquoi ce cavalier avoit tué un des

siens mêmes, dont le curé n'etoit pas si scandalisé que de son pauvre

cheval tué, qui vraisemblablement n'avoit jamais rien eu à demêler avec

cet etrange homme. Il concluoit toujours que c'etoit de Laune qui

l'avoit voulu assassiner, et qu'il en auroit la raison. Sa nièce lui

soutenoit que ce n'etoit point de Laune, qu'elle connoissoit bien; mais

le curé vouloit que ce fût lui, pour lui faire un bon grand procès

criminel, se fiant peut-être aux temoins à gages[157] qu'il esperoit de

trouver à Goron[158], où il avoit des parens.

[Note 155: De Laune est un nom assez commun dans le pays, et il

appartient à une ancienne famille du Maine. On trouve, vers 1670, un

chanoine de ce nom au Mans, et il y a encore aujourd'hui la forge de

l'Aune sur la rivière d'Orthe, dans les communes de Douillet et de

Montreuil.]

[Note 156: Un loup-garou étoit proprement un homme ou une femme

métamorphosé en loup par sorcellerie. On croyoit encore aux loups-garous

au XVIIe siècle. Bodin, Boguet, Delancre, en rapportent des histoires

qui se sont passées de leur temps. En 1615, J. de Nynauld publia un

traité complet de la Lycanthropie. Vers la fin du XVIe siècle, Claude,

prieur de Laval, dans le Maine, avoit mis au jour des Dialogues sur le

même sujet. Les loups-garous passoient surtout pour fort communs dans le

Poitou, province assez voisine du Maine.]

[Note 157: Les témoins du Maine, pays processif par excellence,

n'étoient pas en bonne réputation, et c'est à leur mauvaise renommée que

Racine fait allusion dans les Plaideurs:

Le Roman Comique · 第 27 / 265 题