II.

Dans cette longue série de romans comiques et familiers du XVIIe siècle,

le plus important, sans contredit, le meilleur, comme le plus répandu,

est l'ouvrage de Scarron[14]. On connoît ce rieur de bonne foi, ce

stoïcien d'un nouveau genre, plus fort que celui qui disoit: «Douleur,

tu n'es pas un mal», car sa gaîté sembloit dire à toute heure du jour:

«Douleur, tu es un plaisir!» Malgré le dédain des critiques de son

temps, son nom vit encore aujourd'hui, et ses oeuvres mêmes sont loin

d'être mortes; elles ont été conservées par cette bonne humeur

naturelle, cette naïveté et cette étonnante puissance du rire qui

rachètent chez lui de si nombreux et de si grossiers défauts. Mais,

indépendamment de ces qualités qui forment l'essence même de son génie,

cet homme, qui sembloit si peu fait, sinon pour la justesse, du moins

pour la sobriété, la convenance et la mesure de l'observation, a mérité,

par son Roman comique, d'être compté parmi ceux qui ont le mieux vu et

le mieux peint un coin de la société d'alors. On l'a surnommé l'Homère

de la Fronde: on auroit pu le surnommer, à non moins juste titre,

l'Homère des Ragotins et des troupes de comédiens nomades. Son nom est

resté inséparable du sujet.

[Note 14: Ou Scaron, comme son nom se trouve souvent écrit à cette

époque, en particulier dans les anciens registres manuscrits du Mans,

contemporains de son séjour en cette ville. Ce n'est que plus tard que

l'orthographe actuelle a prévalu.]

En écrivant le Roman comique, Scarron a eu le bon esprit, dont il faut

lui savoir d'autant plus de gré que cela lui est rarement arrivé, de

faire choix d'un sujet qui lui permît d'être en même temps vrai et

burlesque, de se livrer à son irrésistible penchant pour la bouffonnerie

sans sortir de la nature et sans blesser le goût. Vienne en cette

matière, faite à souhait, sa verve plaisante, féconde en traits badins,

en trivialités grotesques et en vives caricatures! Loin d'être déplacée

et condamnable aux yeux des bons esprits, elle se trouvera, cette fois,

en rapport si complet avec les personnages et le fond même du sujet, que

souvent l'auteur ne seroit pas vrai s'il n'étoit pas burlesque. Le livre

n'est bouffon que parceque les personnages sont bouffons et doivent

l'être. Scarron lui-même a marqué nettement la différence tranchée qui

sépare son oeuvre des romans ordinaires de son siècle en qualifiant de

très véritables et très peu héroïques (liv. I, ch. 12) les aventures

qu'il raconte. Très véritables, dans le sens littéral et rigoureux du

mot, je n'en sais rien; cela pourrait bien être, au moins pour

l'ensemble des faits, car nous retrouverons les origines historiques de

quelques uns de ses épisodes et de plusieurs de ses types; mais, quoi

qu'il en soit, très véritables certainement dans le sens littéraire,

c'est-à-dire très vraisemblables, prises dans la réalité telle qu'elle

est, non dans ce monde de convention où s'agite habituellement

l'imagination des romanciers. Très peu héroïques, cela est évident, et

ni d'Urfé, ni Gomberville, ni mademoiselle de Scudéry, n'eussent trouvé

leur compte dans cette absence presque totale de beaux sentiments,

d'illustres catastrophes et de glorieux coups d'épée. Aussi étoit-ce là

précisément ce qui devoit alors faire condamner cet ouvrage par quelques

faux délicats. «Le Roman comique de Scarron, dit Segrais, n'a pas un

objet relevé; je le lui ai dit à lui-même. Il s'amuse à critiquer les

actions de quelques comédiens: cela est trop bas.» Il n'est plus

nécessaire aujourd'hui de réfuter méthodiquement cette accusation. Je ne

sache pas qu'on ait jamais sérieusement reproché à Molière d'avoir mis

en scène ses Pierrot et ses Lubin, ses Martine et ses Frosine, côte à

côte avec les marquis ridicules et les bourgeois raisonneurs, non plus

qu'à Le Sage de nous introduire, avec Gil Blas, dans la caverne des

voleurs et au milieu des antichambres où trônent messieurs les laquais.

Ce que Molière, Regnard, Dancourt, etc., ont pu faire dans leurs

comédies, Scarron avoit incontestablement le droit de le faire aussi

dans son roman, qui est une vraie comédie. Le titre le dit: Roman

comique, et le titre ne ment pas. Toutes les classes, tous les degrés de

la société, sont du domaine de l'observation, dans les limites que le

goût réclame et que l'art enseigne; mais Segrais, façonné aux fadeurs

timides de la pastorale de cour, devoit s'effaroucher de la hardiesse

familière de ces peintures, comme Louis XIV des magots de Téniers.

Grâce à cet heureux choix, heureusement exploité, le comique sort des

entrailles du sujet, sans efforts, j'ajouterai même sans burlesque

proprement dit, quoique j'aie plus haut employé cette expression à

défaut d'autre plus exacte. En effet, l'essence du burlesque consiste, à

rigoureusement parler, dans le contraste entre l'élévation du sujet et

la trivialité du style, ce qui n'est point ici le cas. Le rire arrive

naturellement et sans grimace; Scarron ne cherche pas à s'égayer aux

dépens de la réalité des peintures, rarement même aux dépens de la

convenance et d'une certaine bienséance relative. Un grand nombre des

réflexions qu'il intercale dans son récit, sous une forme plaisante et

sans la moindre prétention, renferment des traits d'observation

ingénieux et justes. Du reste, comme par un désir instinctif de s'élever

une fois au moins jusqu'à la dignité de l'art, il a su, sans choquer en

rien le naturel et la vraisemblance, sans la moindre apparence d'emphase

romanesque ou de contraste systématique, mais au contraire en une mesure

discrète et même délicate, introduire dans l'intrigue des parties un peu

plus sérieuses, qui relèvent heureusement ce que le reste pourroit avoir

de trop exclusivement bouffon. Dès l'abord, le comédien Destin, malgré

la singularité de son accoutrement, nous prévient en sa faveur par la

richesse de sa mine; bientôt mademoiselle de l'Étoile accroît cette

première impression, sans parler de la figure un peu plus effacée de

Léandre. Ce sont là trois rôles qui gardent presque toujours la dignité

des honnêtes gens, tout en se déridant parfois, comme il sied en si

plaisante compagnie. En outre, Scarron--on ne s'en douteroit guère--a

mis du sentiment et de l'émotion en certaines pages, par exemple en

plusieurs endroits de l'histoire du Destin, racontée par lui-même, et

dans le passage où la Caverne exprime sa douleur, lors de l'enlèvement

de sa fille Angélique, qu'elle croit déshonorée. Puisque j'ai commencé à

indiquer les côtés sérieux de cette oeuvre, j'ajouterai qu'on ne sait

pas assez généralement que de graves questions s'y trouvent soulevées en

passant, et résolues autant que le permettoit la nature du livre. On y

rencontre, entre autres, la théorie du drame moderne posée en face de la

tragédie aristotélique, et l'auteur en démontre, en quelques lignes, la

légitimité, la nécessité même (I, 21). Le même chapitre renferme aussi

des aperçus justes et fins, qui ne manquoient pas alors de nouveauté, ni

une certaine hardiesse littéraire, sur une réforme à introduire dans le

roman. Quelques unes de ses conversations et quelques uns de ses

épisodes ont aussi des échappées où l'on trouve plus de sens pratique et

plus de raison qu'on ne s'aviseroit d'en demander à ce déterminé

bouffon. Scarron a eu une fois cette bonne fortune de pouvoir révéler

complétement les qualités de son esprit dans une occasion propice et

sous leur jour le plus favorable, et, le bonheur du sujet aidant, il est

même arrivé que cet écrivain, dont le vice ordinaire est la vulgarité de

sentiment et l'incurable prosaïsme, s'est élevé, en quelques pages de

son monument, au-dessus de ce défaut essentiel, qui sembloit

complétement inséparable de toutes ses créations.

Le côté burlesque domine tellement dans Scarron qu'il a éclipsé tous les

autres. Il est juste de remettre ceux-ci en lumière. On trouve dans ses

oeuvres mêlées quelques pièces écrites d'un ton noble, qui, je l'avoue,

ne sont pas toujours les meilleures. Son épitaphe est un petit

chef-d'oeuvre de grâce, de tristesse voilée et doucement souriante.

D'autres morceaux offrent de la délicatesse et du sentiment autant que

de l'esprit; tels sont, par exemple, l'épigramme:

Je vous ai prise pour une autre, etc.

la chanson:

Philis, vous vous plaignez, etc.

les Stances à la reine:

Scarron, par la grâce de Dieu, etc.

Quelquefois ses drames, soulevés par le souffle du génie castillan,

s'élèvent et même atteignent un moment de fiers accents qu'on croiroit

échappés à un poète de race cornélienne, non pas, bien entendu, des plus

près du maître (Voyez Jodelet, ou le Maître valet, V, 4), et il en est

ainsi en quelques unes des nouvelles intercalées dans le Roman comique,

par exemple: À trompeur trompeur et demi, où son style a pris de la

fermeté et de l'élévation. L'auteur du Virgile travesti, de cette

débauche d'esprit dont le Poussin parle avec mépris dans une de ses

lettres, commandoit des tableaux à ce même Poussin, qui nous l'apprend

lui-même en un autre passage de sa correspondance[15]. Il est donc

permis de dire qu'il avoit le sentiment du beau.

[Note 15: «J'ai trouvé la disposition d'un sujet bachique pour M.

Scarron. Si les turbulences de Paris ne lui font point changer

d'opinion, je commencerai cette année à le mettre en bon état.» (7

février 1649.) Et le 29 mai 1650: «Je pourrai envoyer en même temps à M.

l'abbé Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul.» C'est

indubitablement Paul Scarron, dont le Poussin parle plusieurs autres

fois encore, et avec qui il étoit en relation, notre auteur l'ayant

rencontré dans son voyage à Rome, vers 1634. Il en avait déjà parlé

auparavant. Ainsi il écrit (12 janvier 1648) que Scarron lui a envoyé

son Typhon, et il ajoute: «Je voudrois bien que l'envie qui lui est

venue lui fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne

goûte son burlesque.» On voit que le doute n'est pas possible.]

J'ai dit que le livre de Scarron est une comédie: on y retrouve les

types et les caractères de la scène, et des types supérieurement tracés,

dans une intrigue un peu décousue et qui forme, pour ainsi dire, ce

qu'on nomme en style technique une pièce à tiroirs, comme il en avertit

lui-même le lecteur (I, 12). Voici d'abord Ragotin, petit bourgeois

hargneux, querelleur, enthousiaste, bel esprit et esprit fort, très

chevaleresque, très galant et très empressé près des dames, ardent à se

poser en champion, mais malheureux en querelle comme en amour,

personnage ridicule au physique aussi bien qu'au moral, et sur lequel,

si l'on me permet ce rapprochement peu classique, sembleroit avoir été

calqué le type populaire de M. Mayeux. Voici La Rancune, ce fripon

misanthrope, crevant de vanité et d'envie, et néanmoins exerçant

toujours une sorte d'ascendant incontesté par la supériorité de son

imperturbable sang-froid. La Rappinière, qui est aussi dessiné de main

de maître, surtout dans les premières pages, ne me paroît pourtant point

à la hauteur des précédents, parce qu'il ne se soutient pas dans le

caractère où nous l'a d'abord montré l'auteur. Scarron commence par le

présenter comme le rieur de la ville du Mans, et nous ne le voyons plus

guère ensuite que comme un coquin pendable, riant peu et faisant des

méchancetés peu plaisantes. Le poète Roquebrune, avec sa physionomie

gasconne et ses naïves prétentions de mâche-laurier, n'est point

inférieur, quoique relégué sur le second plan. Il n'est pas jusqu'aux

rôles tout à fait accessoires et secondaires, et que l'auteur n'a fait

qu'esquisser en courant sans y revenir, dont les portraits ne nous

arrêtent au passage. Que dites-vous, par exemple, de cette grosse

sensuelle qui porte le nom caractéristique de madame Bouvillon? du curé

de Domfront, dont la mésaventure est décrite avec une vérité

pittoresque? et de ce grand et flegmatique la Baguenodière, si

curieusement dessiné en deux traits de plume[16]?

[Note 16: Les érudits me pardonneront-ils de rappeler, à propos de

ce personnage, le nom bien connu du mousquetaire Porthos, géant

taciturne comme la Baguenodière, et présentant, comme lui, les mêmes

caractères de force, de bravoure et de simplicité d'esprit? Je sais bien

que M. A. Dumas a été mis sur la voie par le type primitif, tel qu'il

est simplement esquissé dans les Mémoires de d'Artagnan, de Sandras de

Courtilz, et surtout par la figure historique de M. de Besmond; mais

seroit-il impossible qu'il se fût souvenu aussi de la Baguenodière de

Scarron, lui qui s'est souvenu de tant de choses?]

Tout cela est, certes, autre chose que du burlesque: c'est du comique,

sinon très profond et très fin, au moins en général très vrai, plein de

vivacité, de verve et de vie, et ne dépassant point les bornes. Il est

fâcheux que cette comédie soit quelque peu gâtée par certaines scènes où

se retrouve trop le grotesque auteur du Typhon. Mais, quoi! Scarron ne

pouvoit entièrement cesser d'être Scarron, et, même dans ses meilleurs

moments, il ne faut pas lui demander les délicatesses du goût. Ainsi, on

retrancheroit volontiers du Roman comique l'aventure du pot de chambre,

pour parler son langage, et quelques plaisanteries qui ne paroissent

avoir d'autre but que d'exciter le rire pour le seul plaisir du rire:

tels sont, par exemple, le trait de cet avare qui pousse la lésine

jusqu'à vouloir se nourrir lui-même, ainsi que toute sa famille, du lait

de sa femme (I, 13); l'apparition fantastique du lévrier pendant le

récit de La Caverne (II, 3), etc. Ne lui en veuillons pas non plus

d'avoir, indépendamment de ces moyens bouffons, employé souvent dans le

Roman comique les mêmes procédés que dans le Virgile travesti, le Typhon

et ses autres vers burlesques, pour exciter le rire, c'est-à-dire

l'intervention fréquente et inattendue de la personnalité de l'auteur se

montrant tout à coup derrière ses personnages et à travers l'action,--le

mélange de quelque réflexion comique cousue à quelque passage d'un ton

plus élevé,--d'une remarque ironiquement naïve aux images les plus

poétiques, de la solennité grotesque à la trivialité, etc. Ce sont là

les ressources ordinaires du genre, dont il a usé largement sans doute,

mais cette fois sans abus.

Scarron a donné à la plupart de ses personnages des noms allégoriques et

expressifs, qui ressemblent à des sobriquets ridicules: le Destin, la

Rancune, la Caverne, la Rappinière, madame Bouvillon. Si on vouloit le

lui reprocher comme une puérilité de mauvais goût, il serait facile de

le justifier d'une accusation qu'encourraient avec lui Racine (le

Chicaneau des Plaideurs), Molière, dans ses farces et même dans ses

grandes comédies (le Trissotin des Femmes savantes, l'huissier Loyal du

Tartufe, etc.). Cet usage, originaire d'Italie, et assez répandu dans la

littérature espagnole imitée par Scarron, et même dans Don Quichotte,

est général dans les romans comiques. Du reste, pour ses noms de

comédiens, Scarron n'a fait que se conformer à une coutume reçue et

suivie dans la réalité au théâtre; pour ses personnages manceaux, il

s'est également conformé aux habitudes locales et aux traditions de

grosses plaisanteries qui avoient cours dans le Maine, où le goût de la

raillerie à tout propos et des sobriquets ridicules a toujours été

répandu. «Les noms des personnes transmis par nos vieilles chartes, nous

écrit M. Anjubault, bibliothécaire du Mans: Maluscanis, Malamusca,

Sanguinator, Bibe Duas, Frigida Coquina, ne sont pas moins caustiques

que ceux qu'a inventés Scarron[17].»

[Note 17: Scarron, comme on sait, avoit habité le pays où se passe

la scène de son roman assez long-temps pour se pénétrer de ses moeurs,

de son esprit, de ses usages. Renouard prétend qu'il étoit au Mans dès

1657. Cette opinion est peu suivie; mais ce qui sembleroit la confirmer,

c'est un passage de l'Épithalame du comte de Tessé, par notre auteur:

A Verny, maison bien bâtie,

Un jour, en bonne compagnie,

Je mangeai d'un fort grand saumon, etc.

Le château de Vernie, à 23 kilomètres du Mans, appartenoit au comte de

Tessé, qui s'étoit marié en 1638. Il est probable que l'épithalame est

de la même année ou à peu près, ce qui prouveroit que dès lors au moins

Scarron étoit sur les lieux. Ses épîtres à madame de Hautefort

démontrent qu'il y étoit encore en 1641 et 1643. C'est à cette dernière

date que sa protectrice lui fait obtenir un bénéfice, qui ne lui est

point accordé, comme presque tout le monde l'a dit, par M. de Lavardin,

évêque du Mans, car le prédécesseur de M. de Lavardin sur ce siége

épiscopal ne mourut que cinq ans après, le 1er mai 1648; mais il n'en

est pas moins vrai qu'à cette date de 1643 l'abbé de Lavardin n'étoit

pas étranger au Maine, qu'il visitoit souvent. «De quelle nature étoit

ce bénéfice et comment en jouit-il? La question est difficile à

éclaircir pour qui ne connoît point à fond la discipline cléricale et

les subterfuges propres à l'éluder. Scarron, n'ayant jamais eu d'un

ecclésiastique que l'habit, se sera peut-être servi d'un prête-nom pour

la possession de sa prébende, comme il l'appelle. Quoi qu'il en soit, au

mois de mars 1646, il habitoit une des maisons canoniales, contrairement

aux statuts. Le chanoine Le Comte, qui devoit l'occuper en personne,

s'excuse de ses retards devant le chapitre, et déclare, le 25 mai

suivant, qu'il n'a pu aller habiter sa maison dans le délai prescrit,

parceque M. Scarron, en partant, y a laissé son valet malade, mais qu'il

y couchera la nuit prochaine.» (Lettre de M. Anjubault.) Scarron

demeuroit au Mans, place Saint-Michel, 1. La maison subsiste encore, et

une rue de la ville porte son nom. Le musée communal possède 27 tableaux

sur toile, d'environ un mètre carré de superficie, de peinture fort

médiocre, quoique de composition assez bonne, oeuvre d'un artiste dont

on ignore le nom (on dit qu'il s'appeloit Coulon ou Coulomme), et

représentant des sujets tirés du Roman comique. Il subsiste quelques

dépendances du château de Vernie, entre autres un pavillon qu'on

appeloit et qu'on appelle encore parfois le Pavillon du Roman comique,

et qui renfermoit les tableaux dont nous venons de parler.]

D'autres pourroient reprocher à notre auteur d'avoir un peu trop

multiplié les infortunes de Ragotin, qui sont souvent de la nature la

moins relevée; mais ces infortunes, qui vont de pair avec celles des

héros burlesques de tous les autres romans du même genre[18], rentrent

tout à fait dans le rôle du personnage, et servent à en mieux marquer le

caractère, à en compléter la peinture; il est fâcheux seulement qu'au

moins en un endroit Scarron ait dépassé la limite du rire et poussé la

plaisanterie jusqu'à la cruauté, quand il nous montre Ragotin renversant

sur lui les ruches et tout couvert de piqûres.

[Note 18: Cf. L'Hortensius de Francion, le Lysis du Berger

extravagant, le Nicodème du Roman bourgeois, etc.]

Ces farces, d'ailleurs, ces grêles de coups et ces avalanches de

taloches, qui pourraient sembler revenir trop souvent, trouvent, aussi

bien que les noms ridiculement expressifs dont nous venons de parler,

leur justification dans les moeurs et coutumes des Manceaux

d'alors,--car Dieu me garde de médire des Manceaux d'aujourd'hui! D'une

part, la jovialité, le gros rire, l'amour du plaisir, les bons tours de

tout genre; de l'autre, les querelles et batailles continuelles, étoient

leur fort. Nous voyons la police locale obligée d'intervenir souvent

dans l'un et l'autre cas. Ainsi, «un chanoine, ayant représenté une

farce scandaleuse le jour de Pâques, est puni par le chapitre, qui fait

jurer à ses confrères de ne plus fréquenter les cabarets ni les

brelans.--Dans la cathédrale, on donne permission, pendant l'office de

la Pentecôte, de jeter du haut de la voûte une colombe et des fleurs;

mais on défend de lancer de l'eau et des poulets. Sur la place du

Cloître, devant la maison même de Scarron, il faut certains jours

laisser à sec la coupe de la fontaine, afin d'éviter les insolences que

se permettent les valets, etc... Lisez sur une carte de Jaillot ou de

Cassini les noms anciens des localités, et recherchez-en le sens à

l'aide d'un lexique roman, de toutes parts vous trouverez des souvenirs

de plaisir, de faits licencieux ou turbulents... Quant aux distributions

de coups de raquettes, de soufflets et de claques, Scarron ne les a que

médiocrement exagérées.» Partout les disputes se terminent le plus

souvent par des voies de fait. «Les archives du Mans sont pleines de

récits concernant des églises, des cimetières et d'autres lieux

consacrés, qui ont été déclarés pollus par suite de coups d'épée ou

d'arquebuse qui s'y sont donnés et reçus. Dans les assemblées publiques,

au milieu même des cortéges officiels, il n'étoit pas rare de voir

surgir de violents débats au sujet des préséances. Un honnête avocat du

Mans, dont j'ai les Mémoires du temps même de Scarron, raconte comme un

fait qui n'a rien de très étonnant que, se promenant un jour sur la

place des Jacobins avec deux demoiselles, dont l'une étoit sa maîtresse,

un chanoine se permit de relever la coiffe de l'une d'elles. «Je fus

obligé de lui donner un soufflet», dit l'avocat. C'étoit, à ce qu'il

paroît, le plus juste prix. Le valet d'une certaine dame noble se crut

obligé d'intervenir et de prendre aux cheveux le galant défenseur, qui

fut littéralement traîné sur la place. Hâtons-nous de dire que le

chanoine fut puni par ses supérieurs et que le valet alla en

prison.--Les grands seigneurs du pays inventoient ou importoient, la

plupart, des exemples de ce genre, avec les développements et les

variantes proportionnés à leur moyens. Les Lavardin[19] n'étoient pas

les moins industrieux, ou du moins ils se mettoient peu en peine de

changer cet état de choses[20] (V. Tallemant des Réaux).» Aussi les

statuts contra rixantes sont-ils sans cesse renouvelés. Du reste, on

sait quel rôle les coups de bâton, par exemple, jouoient alors dans les

relations de la vie sociale.

[Note 19: Amis et protecteurs de Scarron.]

[Note 20: Lettre de M. Anjubault.]

Un critique a reproché à Scarron, comme un des plus graves défauts du

Roman comique, d'y avoir fait preuve d'une observation trop générale,

dont la plupart des traits, ne portant pas avec eux un cachet

particulier de vérité locale, pourroient aussi bien s'appliquer au Paris

du temps qu'à la province. Rien que parce qui précède, on voit combien

ce reproche est peu fondé. On peut dire que les moeurs dont il s'est

fait le peintre ont le caractère essentiellement provincial, par

contraste avec Molière, qui est le peintre des moeurs de Paris. La

province, et le Mans en particulier, qui étoit alors à trois journées de

marche environ de la capitale, offroit par là même plus de caractères

tranchés, de types originaux et indigènes, qu'aujourd'hui.

Comme beaucoup des oeuvres que j'ai passées en revue dans la première

partie de cette Notice, le Roman comique tombe par endroits dans la

satire; il ne fuit pas l'épigramme et la parodie, même littéraire, qui

se trahissent dès les premières lignes. J'ai relevé dans mes notes

plusieurs traits malins de l'auteur--beaucoup moins nombreux toutefois

que dans le Roman bourgeois de Furetière, et surtout dans le Berger

extravagant de Sorel--contre les invraisemblances et les ridicules des

romans chevaleresques ou héroïques. Mais, outre ces épigrammes de

détail, il y en a une plus générale répandue dans tout le corps de

l'ouvrage et qui en fait l'essence même. Plusieurs des personnages du

Roman comique semblent conçus et tracés dans un système de parodie: La

Rancune est le traître, le Ganelon du livre; Ragotin est la charge du

héros galant et valeureux, du chevaleresque servant des dames; les

grands coups d'épée sont remplacés par de grands coups de pieds et de

poing, etc.

Mais voyez la contradiction! Tout cela n'empêche pas l'auteur de tomber,

comme la plupart de ses confrères, dans deux ou trois des défauts les

plus habituels aux romans dont il se moque: car, sans parler de quelques

longues conversations, il a intercalé dans son roman quatre nouvelles et

l'histoire de Destin, qui s'interrompt et se reprend à plusieurs

reprises. Ces récits, trop nombreux, sont amenés brusquement, sans lien,

sans préparation, sans rentrer en rien dans l'ouvrage; en outre, ils ont

le tort de se ressembler presque tous par le fond, et quelques uns

d'exiger une attention très soutenue, si l'on veut ne se point

embrouiller dans cette intrigue enchevêtrée et un peu confuse[21].

Toutes ces histoires, qui ne sont même pas des épisodes, pouvoient

d'autant mieux se retrancher, au moins en partie, que le roman

proprement dit, assez court par lui-même, ne comportoit pas de si longs

et de si nombreux hors-d'oeuvre, tout à fait en disproportion avec

l'ouvrage, dont ils ralentissent la marche. C'est là que s'est réfugié

l'élément romanesque, bien que l'écrivain comique s'y trahisse toujours

à quelques phrases, sous ce fouillis d'aventures et ces étranges

imbroglios à l'espagnole, qui les font ressembler à des tragi-comédies

de Rotrou, de Scudéry ou de Boisrobert.

[Note 21: Voir surtout, dans l'histoire de Destin, l'endroit où il

s'agit de l'enlèvement de mademoiselle de Saldagne par Verville.]

Du reste, une considération à laquelle Scarron n'a sans doute pas

expressément songé peut servir à justifier ce mélange de l'intrigue à

l'observation, fait dans une mesure, avec une convenance et un bonheur

plus ou moins contestables. D'une part, la vie de salon au XVIIe siècle,

l'usage des réunions et des coteries avoient dû naturellement amener

l'emploi et accréditer l'usage de ces continuels récits, comme celui des

longues conversations; de l'autre, on étoit encore trop près des grands

romans romanesques pour se plaire aux romans d'observation pure et

simple, débarrassés des fracas d'une intrigue curieuse et embrouillée;

il falloit faire passer l'étude de moeurs sous le couvert de ces

aventures auxquelles on avoit habitué les lecteurs. C'est ce que ne fit

pas Furetière dans le Roman bourgeois: aussi ce dernier ouvrage, malgré

le nom, l'esprit et la malignité de l'auteur, eut-il peu de succès,

tandis que le Roman comique de Scarron en eut beaucoup. Il est vrai

qu'on peut encore indiquer une autre raison peut-être de cette

différence de succès. Le roman de Furetière s'est astreint à observer

simplement la vie privée et les moeurs bourgeoises de la famille; il a

voulu se renfermer dans le côté intime et domestique, se donnant tort

ainsi, non pas, je suis loin de le dire, aux yeux de la postérité, mais

aux yeux des lecteurs du jour, curieux d'émotions plus vives, de sujets

moins connus, de tableaux plus variés. Scarron, au contraire, comme

l'auteur de Francion, quoiqu'à un moindre degré, s'en tint surtout à ce

côté des moeurs qui prêtoit le plus à l'aventure, au burlesque, à la

parodie; son observation court les tripots, les auberges, les théâtres,

les grandes routes, au lieu de demeurer au coin du foyer. Tout en

restant juste et vraie, elle est plus en dehors, par la nature même du

sujet.

Quant au style du Roman comique, il est vif et d'une rapidité

singulière; il va sans appuyer, mais en marquant d'un mot

caractéristique les hommes et les choses qu'il veut peindre. Ce style ne

respire pas, tant il a hâte de courir au but, bien autrement net et

précis que celui des romans de mademoiselle de Scudéry. Malgré ses

négligences et ses incorrections, il a plus de prestesse, moins de

lourdeur et d'embarras dans les tournures. La langue de Scarron est

remarquable par le naturel, le trait, la rapidité, la clarté même en

général, sans avoir une force ou une élévation que ne comportoient ni le

genre choisi, ni le talent de l'auteur; elle est en progrès sur celle de

beaucoup de contemporains, du moins parmi les romanciers. Pour mieux en

apprécier le mérite, il ne faut pas oublier que le Roman comique[22]

précéda les Provinciales, dont la première ne parut qu'en 1656. Tout

cela explique son légitime succès. Au reste, chaque production de

Scarron étoit fort recherchée, à cause de sa bonne humeur[23], et, après

la parodie des poètes dans ses vers burlesques, on devoit être curieux

de voir la parodie des romanciers dans ce livre. Généralement, et c'est

là un éloge qu'il ne faut pas omettre en parlant de Scarron et d'un

roman comique, il n'a pas cherché à être plaisant aux dépens de la

décence, et, sauf en d'assez rares endroits, son ouvrage est

relativement écrit sur un ton convenable. La seconde partie surtout,

composée après son mariage[24], se ressent, tout le monde l'a remarqué,

de l'heureuse influence de madame Scarron. Il faut se garder pourtant

d'exagérer la portée de cette remarque, car c'est dans cette seconde

partie que se trouve l'épisode de madame Bouvillon; mais on y trouve

moins de trivialités grotesques, de plaisanteries peu ragoûtantes, et

même le style est meilleur et renferme moins de termes anciens et

passés. En effet, au témoignage de plusieurs contemporains, en

particulier de Segrais (Mém. anecd., II, p. 84, 85), sa femme lui

servoit à la fois de secrétaire et de critique, et son influence est

visible aussi dans les poésies de Scarron venues après son mariage.

[Note 22: La première partie est de 1651; la deuxième ne parut qu'en

1657, mais le privilége est de 1654.]

[Note 23: Voir le Burlesque malade, ou les Colporteurs affligés,

etc. Paris, Loyson, 1660.]

[Note 24: Scarron épousa Françoise d'Aubigné, non en 1650 ou 1651,

comme beaucoup l'ont dit, mais en 1652. Cette date me paroît solidement

établie par une note de M. Walckenaër (Mémoires de madame de Sévigné, 2,

p. 447).]

Suivant Ménage, l'ami de l'auteur, le Roman comique, est le seul de ses

ouvrages qui passera à la postérité; le savant homme va jusqu'à lui

appliquer solennellement, trop solennellement, le vers de Catulle:

Canescet seculis innumerabilibus.

Boileau lui-même, le sévère, l'irréconciliable ennemi du burlesque et du

mauvais goût, qui gourmandoit si vertement Racine de sa foiblesse quand

il le surprenoit à lire Scarron, exceptoit, dit-on, le Roman comique de

son anathème. Les hommes les plus graves et les plus éloignés, par état

comme par esprit, de si frivole matière, le lisoient également, par

exemple Fléchier, comme on le voit par un passage de ses Grands-Jours,

où il compare à la troupe de Scarron une bande de méchants comédiens qui

viennent jouer à Clermont pendant les assises[25]. Le public en masse ne

fit que ratifier l'impression de ces amis devant lesquels il essayoit

son ouvrage, comme il disoit lui-même, et qui en rioient de tout leur

coeur. Le Maine, surtout, préparé à cette lecture par ses moeurs et ses

goûts particuliers, ainsi que nous l'avons vu, accueillit avec

empressement le Roman comique comme une continuation perfectionnée des

vieux et libres conteurs qu'il aimoit, d'Eutrapel, de Bonaventure Des

Periers, qu'on lisoit beaucoup au Mans, et surtout de son Conte

d'Alsinois (Nicolas Denisot). Il est malheureux seulement que

l'inachèvement de l'ouvrage nous empêche de prononcer un jugement

définitif, en ne nous permettant pas de pouvoir bien apprécier

l'ensemble des aventures, leur rapport harmonieux, leur but final et la

façon dont elles se dénouent, sans parler de l'intérêt de curiosité qui

demeure en suspens: «On auroit su, dit Sorel, s'il n'auroit pu empêcher

que son principal héros ne fût pendu à Pontoise, comme il avoit

accoutumé de le dire.» (Bibl. fr., p. 199).

[Note 25: Il est vrai que Fléchier n'étoit alors qu'un petit abbé,

de moeurs peu sévères, ce semble, et un simple précepteur, et que, dans

cette comparaison même, il montre qu'il a lu son auteur bien vite et

n'en a pas conservé un souvenir très net, car il prend la Rappinière

pour un acteur, et du Destin il fait M. l'Étoile.]

Entre toutes les questions que soulève le Roman comique, celle de ses

origines est une des plus importantes et des plus négligées. On savoit

bien que l'ouvrage montroit de loin en loin, surtout dans ses nouvelles

épisodiques, les traces de cette littérature espagnole où l'on puisoit

si largement à cette époque, Scarron tout le premier; mais jusqu'à quel

point avoit-il imité ou traduit, soit dans ses nouvelles, soit dans le

reste de l'oeuvre? Qu'avoit-il pris et où avoit-il pris? Quelle étoit sa

part d'invention et d'originalité dans l'ensemble comme dans les

détails? Toutes questions qu'on laissoit sans les résoudre, et qui

pourtant devraient être résolues aussi nettement que possible en tête

d'une édition sérieuse du Roman comique.

Et d'abord, le chef-d'oeuvre de Scarron est-il imité dans son plan et sa

conception générale, et notre auteur est-il redevable à d'autres de

l'idée-mère de son livre?--À notre avis, le sujet est bien à lui.

Peut-être, quoique le souvenir ne s'en soit pas conservé dans le Maine,

lui a-t-il été inspiré par des aventures réelles[26], sur lesquelles a

brodé, comme sur un thème choisi à souhait, son imagination aventureuse

et riante; peut-être avoit-il rencontré, pendant ses voyages et son

séjour au Mans, cette troupe d'acteurs nomades immortalisée par lui?

Probablement même tous ces types, si vrais et si plaisants, lui avoient

été fournis par des originaux en chair et en os, dont on peut encore

aujourd'hui retrouver quelques uns dans l'histoire;--ce qui suffiroit à

prouver la personnalité de son inspiration et à écarter l'hypothèse d'un

travail d'imitation étrangère, comme celui qu'il a fait dans ses

comédies. Ainsi le petit Ragotin n'est autre que René Denisot, avocat du

roi au présidial du Mans, mort en 1707, comme nous l'apprennent les

chroniqueurs du pays, entre autres Lepaige, dans son Dictionnaire du

Maine. Le marquis d'Orsé, dont il est parlé en termes si magnifiques au

chapitre 17 de la seconde partie, paroît être le comte de Tessé, avec

qui Scarron s'étoit trouvé en rapports excellents, et dont la

physionomie répond bien au portrait tracé par notre auteur. Suivant une

clef manuscrite trouvée par M. Paul Lacroix dans les papiers non

catalogués de l'Arsenal, et que nous donnons sous toutes réserves[27],

la Rappinière seroit M. de la Rousselière, lieutenant du prévôt du

Mans;--le grand la Baguenodière, le fils de M. Pilon, avocat au

Mans;--Roquebrune, M. de Moutières, bailli de Touvoy, juridiction de M.

l'évêque du Mans;--enfin Mme Bouvillon seroit Mme Bautru, femme d'un

trésorier de France à Alençon, morte en mars 1709, mère de Mme Bailly,

femme de M. Bailly, maître des comptes à Paris, et grand-mère de M. le

président Bailly. Scarron, pendant qu'il jouissoit de son bénéfice au

Mans, avoit eu probablement des démêlés avec toutes ces personnes, et il

s'en vengea en les mettant dans son roman. Placé dans une position

équivoque, aimant à railler les provinciaux, peu endurants de leur

nature, il n'est pas étonnant qu'il se soit fait des ennemis et qu'il

ait voulu s'en venger à sa manière. Il a introduit également dans son

oeuvre, sans déguisement, un certain nombre de personnages historiques,

locaux et contemporains, qui, il est vrai, n'y jouent pas un rôle

proprement dit et n'y sont mentionnés qu'en passant, mais qui sont, pour

ainsi dire, autant de liens rattachant son roman à la réalité[28]: ici

c'est le sénéchal du Maine, baron des Essards; là, ce sont les Portail,

famille célèbre dans la magistrature[29], etc.

[Note 26: Par exemple, le Segraisiana nous indique le nom du

personnage dont une aventure a inspiré à Scarron l'idée du chap. 6 de la

IIe partie: M. de Riandé, receveur des décimes.]

[Note 27: Nous en garantissons d'autant moins l'authenticité, que

nous en ignorons l'origine, et que, du reste, les traditions locales

sont muettes là-dessus. M. Anjubault, en particulier, n'a pu nous

transmettre aucun éclaircissement sur ce point.]

[Note 28: Scarron, comme plusieurs de nos romanciers modernes, et en

particulier Balzac, semble vouloir prendre ainsi ses précautions pour

mieux faire croire à la réalité de ces très véridiques aventures, tantôt

par certaines formes de phrase, tantôt en se mêlant lui-même au récit,

tantôt en y faisant intervenir des faits historiques en dehors de ceux

du roman.]

[Note 29: On peut aussi retrouver à peu près sûrement quelques uns

des personnages que Scarron avoit en vue à l'aide des pièces et des

archives locales. Ainsi il met en scène le curé de Domfront; or le curé

de Domfront étoit alors Michel Gomboust, fils du sieur de La Tousche. Il

est peu probable que Scarron, qui s'arrête assez longuement à cette

charge bouffonne, ait employé une désignation si claire et si

compromettante d'une manière vague, sans intention et au hasard, surtout

dans un roman de moeurs d'une action contemporaine et d'une donnée

satirique autant que comique, dont il devoit penser qu'on rechercheroit

aussitôt la clef. Que son portrait soit fidèle, qu'il n'ait point cédé

au plaisir de la caricature ou à l'attrait de quelque vengeance

burlesque, c'est une autre affaire, et je suis loin de vouloir jurer de

son innocence. L'abbesse d'Estival, qu'il introduit plus loin avec son

directeur Giflot, étoit alors Claire Nau, qui gouverna la maison

d'Estival en Charnie de 1627 à 1660. Le prévôt du Mans, qui avoit épousé

une Portail (II, 16), doit être Daniel Neveu, prévôt provincial du

Maine, qui épousa Marie Portail en 1626.]

Il n'y a rien là, évidemment, que de françois par le caractère, rien que

d'original et de simple et franche venue. Je sais bien qu'on a prononcé,

à propos du Roman comique, le titre d'un ouvrage d'Augustin Rojas de

Villandrado, El viage entretenido, vrai Roman comique espagnol, roulant,

lui aussi, sur les troupes ambulantes de comédiens, racontant leurs

tournées en province et leurs aventures, les suivant de stations en

stations, nous les montrant dans leur intérieur, dans leurs habitudes

intimes, peignant leurs moeurs, leur misère et leurs vices. L'auteur de

ce livre curieux, qui n'a jamais été traduit en françois, homme expert,

chevalier du miracle, comme on l'appeloit, caustique, insouciant,

aventureux, vieilli lui-même sur les planches, étoit bien celui qu'il

falloit pour écrire cette histoire. Le Voyage amusant (ou plutôt le

Voyage où l'on s'amuse) de Rojas parut pour la première fois en 1603.

Tout ouvrage espagnol étoit alors connu aussitôt, lu et exploité avec

une promptitude extraordinaire, de ce côté des Pyrénées; quelquefois

même, on en a des exemples, traduit sur un manuscrit avant d'avoir été

imprimé en Espagne. Il est donc probable que Scarron connoissoit le

livre de Rojas, et il est très possible aussi que ce livre lui ait

inspiré l'idée de son roman; mais, en vérité, c'est tout ce que l'on

peut admettre, et, si l'imitation a eu lieu, elle est tellement libre,

elle a si bien dévié de son point de départ pour entrer dans une voie

tout à fait personnelle et sui generis, que le Roman comique est tout au

plus un pendant, et n'a rien d'un calque ni d'une copie. Il se rencontre

pourtant avec l'ouvrage de son devancier en quelques légers points de

détail que j'ai notés au passage; mais ce sont de ces rencontres vagues

que devoit forcément amener la ressemblance générale du sujet, et qui

disparoissent dans la diversité du style, du plan et de l'intrigue. Le

Roman comique, en effet, bien supérieur en somme au Voyage amusant, est

surtout écrit sur un ton complétement différent de ce dernier livre, que

M. Damas Hinard a pu prendre pour base principale d'un travail fort

sérieux sur le vieux théâtre de la Péninsule[30].

[Note 30: Moniteur de 1853.]

Quant aux quatre nouvelles espagnoles intercalées par Scarron dans le

corps de son roman, suivant l'usage de l'époque, c'est autre chose. Là,

l'imitation, la traduction même, étaient tellement flagrantes à la

simple lecture et si peu déguisées[31] que le doute ne sembloit guère

permis; seulement, dans une littérature aussi luxuriante et aussi peu

connue que la littérature espagnole, les recherches devoient être

naturellement longues et pénibles, et c'est pour cela sans doute que

personne ne les avoit faites jusqu'à présent, ou que personne du moins

n'y avoit réussi. Le récit circonstancié de mes propres excursions

intéresseroit peu les lecteurs; aussi me bornerai-je à en constater le

résultat.

[Note 31: Scarron va même jusqu'à dire, avant l'Amante invisible:

«Je m'en vais vous conter une histoire tirée d'un livre espagnol qu'on

m'a envoyé de Paris», et avant le Juge de sa propre cause (Rom. com.,

II, 14): «Il lut... une historiette qu'il avoit traduite de l'espagnol,

que vous allez lire dans le suivant chapitre.» Mais il est vrai que ces

seules paroles ne seroient point une preuve: car, à la rigueur, elles

pourroient n'être qu'une petite supercherie destinée à mettre ses

nouvelles sous la protection de la vogue. Au chapitre 21 de la première

partie, il montre assez, sous forme d'une conversation, combien il

prisoit les nouvelles espagnoles et combien il s'en étoit occupé.]

À force de fouiller dans l'inextricable et touffue végétation du théâtre

espagnol, j'étois parvenu, aidé par quelques indications bienveillantes,

à retrouver dans Lope de Vega, dans Calderon, dans Moreto, dans Tirso de

Molina, les premières traces et les premiers germes, à ce qu'il me

sembloit, des nouvelles du Roman comique, et j'allois me résoudre à

croire que Scarron, faisant des frais d'invention assez larges, avoit

transformé les pièces en récits, ce qui avoit souvent lieu alors, quand

M. de Puibusque me signala, dans un livre rare de don Alonso Castillo

Solorzano,--los Alivios de Cassandra (les Délassements de Cassandre),

Barcelone, 1640, in-12,--un récit dont le titre, me disoit-il,

ressembloit exactement à celui de la seconde nouvelle du Roman comique:

À trompeur trompeur et demi, puisque ce récit étoit intitulé: A un

engaño otro mayor.

Los Alivios de Cassandra, espèce de décaméron imité des Auroras de

Diana, de don Pedro Castro y Anaya, et peut-être aussi du Para todos

(Pour tous) de Montalvan, contiennent cinq nouvelles et une comédie.

L'auteur, poète, historien, et surtout romancier distingué dans le genre

enjoué et picaresque, a fait d'autres ouvrages, de valeur et de succès

divers. Ses Alivios ont été traduits en 1683 et 1685 par Vanel (les

Divertissements de Cassandre et de Diane, ou les Nouvelles de Castillo

et de Taleyro). En jetant les yeux sur ce livre, qu'avoit bien voulu

mettre à ma disposition le savant auteur de l'Histoire comparée des

littératures espagnole et française, je vis que ce n'étoit pas seulement

le titre qui se ressembloit des deux parts, mais le récit complet, et

que Scarron s'étoit à peu près borné à le mettre en françois, sans même

se donner la peine de changer les noms des personnages. Ce n'est pas

tout. Quelle ne fut point ma surprise de découvrir, dans le reste du

même volume, les originaux de deux autres nouvelles du Roman comique,

traduits par Scarron avec aussi peu de gêne, et à peu près aussi

littéralement! Il est évident qu'en 1646, époque vers laquelle, selon

toute probabilité, il commença la composition de son Roman comique, il

avoit entre les mains ce livre récent, qui lui avoit plu, et qu'il avoit

trouvé commode d'en détacher les trois premières nouvelles pour les

faire raconter à ses personnages, au lieu d'en inventer lui-même ou de

les réunir dans un recueil à part.

Maintenant procédons par ordre, et avec un peu plus de détails. L'Amante

invisible (Rom. com., I, 9) est simplement traduite, avec intercalation

de quelques phrases burlesques, de la troisième nouvelle des Alivios de

Cassandra, intitulée: Los Efectos que haze Amor. Que le sujet de cette

nouvelle soit ou ne soit pas de Solorzano lui-même, je n'ai point à m'en

préoccuper ici. Quoique la littérature espagnole compte à bon droit

parmi les plus originales de l'Europe, il n'en est pas moins vrai que

Solorzano, et beaucoup de ses contemporains, Cervantes, Salas

Barbadillo, Juan de Timoneda, Tirso de Molina, etc., avoient largement

puisé dans les productions de l'Italie. Mais il me suffit d'avoir

retrouvé l'origine immédiate, sans vouloir remonter à l'origine

primitive: la question des sources premières en littérature est encore

plus incertaine et plus obscure que celle des sources du Nil.--Il est

possible, probable même, que le théâtre espagnol, qui a touché à tous

les sujets, et à qui celui-là devoit particulièrement plaire, l'ait

également traité. Du reste, Calderon a fait la Dama duende (1629),

imitée par Douville sous le titre analogue de l'Esprit follet

(1642)[32], où on trouve, il faut l'avouer, fort peu de ressemblance,

sauf en un ou deux points de minime importance, avec la nouvelle de

Scarron[33]. Calderon a fait également, en 1635, el Galan fantasma;

Lope, la Discreta enamorada; enfin, Tirso de Molina, la Celosa de si

misma, dont les titres sont en rapport avec celui de l'Amante invisible.

[Note 32: Pièce qui a été elle-même imitée par Hauteroche sous le

même titre.]

[Note 33: Remarquons que d'Ouville a traduit de Solorzano la Garduna

de Sevilla (la Fouine de Séville, 1661). Il connaissoit donc cet auteur,

et, par conséquent, il est possible que, dans son Esprit follet, il ait

un peu songé aussi à la troisième nouvelle des Alivios.]

À trompeur trompeur et demi (I, 22) n'est autre chose, comme je l'ai dit

plus haut, que la deuxième nouvelle du même livre. Mais je dois

mentionner, en outre, comme ayant pu influer aussi, quoique de beaucoup

plus loin, sur Scarron, quelques pièces de théâtre: Trampa adelante[34],

de Moreto, à qui notre auteur a également emprunté el Marques de

Cigarral, pour en faire Don Japhet d'Arménie; Cautela contra cautela, de

Tirso de Molina, et Fineza contra fineza, de Calderon.

[Note 34: Mais il faudroit que cette pièce, qui, je crois, a été

imprimée seulement en 1654, eût couru manuscrite plusieurs années avant

sa publication.]

Les Deux Frères rivaux (II, 19) constituent un sujet qu'on trouve

souvent traité dans notre théâtre de la première partie du XVIIe siècle,

époque où nos auteurs prenoient à pleines mains dans la littérature

espagnole; et par cela seul sa filiation se trouvoit clairement

désignée. Beys a donné en 1637 Céline, ou les Frères rivaux, tragédie;

Chevreau, en 1641, les Véritables Frères rivaux, dont le sujet à quelque

analogie générale avec celui de Scarron; Scudéri, en 1644, Arminius, ou

les Frères ennemis, etc. La nouvelle de Scarron est la traduction libre,

mais où la plupart des noms sont restés les mêmes, du premier récit des

Alivios de Cassandra, intitulé: La Confusion de una noche. Ceux qui ont

lu le récit de notre auteur comprendront, en se rappelant la confusion

qui se fait entre les deux frères, la nuit, dans le jardin de don

Manuel, père de leur commune amante, comment la nouvelle espagnole peut

porter cette étiquette, si différente de celle de la nouvelle françoise

qui en est tirée. N'oublions pas non plus que Moreto a donné au théâtre

la Confusion de un jardino, dont le titre indique aussi une certaine

ressemblance de sujet. Enfin on trouve dans un recueil de Novelas

morales de don Diego Agreda y Vargas el Hermano indiscreto, ou, comme

dit Baudouin, dans sa traduction (1621), le Frère indiscret, ou les

Malheurs de la jalousie; mais la ressemblance s'arrête à peu près là,

malgré quelques personnages du même nom.

Reste le Juge de sa propre cause (II, 14), qui, cette fois, n'est pas

tiré du livre de Solorzano. Au premier coup d'oeil, même avant de

l'avoir lu, l'origine espagnole n'en sauroit être douteuse pour qui se

rappelle le Médecin de son Honneur, le Geôlier de soi-même, et tous ces

titres par rapprochements et par antithèses que cette littérature

affectionne. Lope de Vega a fait el Juez en su causa (V. Las comedias

del famoso, etc., in-4, dern. vol., Bibl. imp.)[35]; mais la source

immédiate de la nouvelle de Scarron doit être cherchée ailleurs: c'est

le 9e récit des Novelas exemplares y amorosas, sorte de décaméron dû à

la plume de dona Maria de Zayas (Barcelone, Joseph Giralt; l'approbation

est de juin 1634): el Juez de su causa. Scarron a fait plus qu'imiter un

modèle; sauf quelques interversions et quelques légers changements,

portant soit sur les noms, soit sur les détails, qu'il modifie au goût

du pays et de l'époque, il s'est borné à traduire, et souvent avec la

plus complète exactitude.

[Note 35: Je trouve aussi, parmi les pièces de Calderon, El gran

principe de Fez, dont plusieurs personnages portent les mêmes noms que

ceux de Scarron, et dont l'action se passe au Maroc, comme dans la

première partie du Juge de sa propre cause et dans beaucoup d'autres

drames espagnols.]

Voilà ce que Scarron a pris à l'Espagne dans son Roman comique; tout

cela, je crois, sauf le Voyage amusant, n'avoit encore été signalé nulle

part. On y pourroit joindre peut-être quelques courts passages, quelques

réflexions, où l'on retrouve tantôt une phrase du Nouvel an dramatique

de Lope, tantôt un ressouvenir de Don Quichotte[36], dont il parle

plusieurs fois, du reste, dans son Roman, et dont les épisodes de la

première partie surtout semblent l'avoir inspiré, etc. Encore ces

endroits, fort rares en dehors des quatre nouvelles épisodiques,

sont-ils plutôt, j'en suis convaincu, de brèves rencontres inspirées par

une certaine analogie de situation que des imitations réelles. C'est,

d'ailleurs, fort peu de chose dans l'ensemble du livre, et le Roman

comique proprement dit est bien une composition originale, dont on n'est

pas en droit de ravir la gloire à Scarron.

[Note 36: Les titres de plusieurs chapitres, en particulier,

semblent calqués sur ceux de Cervantes. Tels sont ceux-ci, par exemple:

«Qui ne contient pas grand chose,--Qui contient ce que vous verrez si

vous prenez la peine de le lire,--Des moins divertissants du présent

volume, etc.»]

Un certain nombre d'écrivains ont succombé à la tentation de reprendre

l'oeuvre interrompue de Scarron et de l'achever. De là plusieurs Suites

du Roman comique, dont il est nécessaire que nous disions quelques mots.

La première est celle que l'on désigne partout, dans les catalogues,

dans les histoires de la littérature, dans les biographies, sous le nom

d'A. Offray. Il y a là une erreur que nous devons relever en passant. En

lisant la dédicace, on y trouve cette phrase, qui, avec un peu

d'attention, eût dû suffire pour avertir de la méprise: «Mais, Monsieur,

après avoir agréé mon présent, ne jugerez-vous pas favorablement de mon

auteur, et le croirez-vous sans mérite? Ses expressions sont naturelles,

son style aisé; il étale partout un fond d'agrément qui lui tient lieu

de force, etc.» Cela est parfaitement clair, il me semble, et je

m'étonne qu'aucun des éditeurs précédents n'y ait fait attention. Le nom

d'A. Offray, qu'on lit au bas de cette dédicace, n'est pas celui de

l'auteur, mais du libraire, comme il arrivoit souvent alors. Ce

libraire, peu connu, et que j'eusse peut-être cherché longtemps encore

sans grands résultats si M. Péricaud aîné ne m'avoit mis sur la voie par

une indication précise, est bien certainement Antoine Offray, qui édita

à Lyon, en 1661, le Sésostris de Françoise Pascal, in-12; en 1664, le

Vieillard amoureux ou l'Heureuse feinte, pièce comique de la même; la

Vie de Calvin, par Bolsec; la Vie de Labadie, par François Mauduict

(petit in-8), qu'il a dédié (on voit qu'il avoit l'habitude des

dédicaces) à Messieurs de la Propagation de la foi. Il demeuroit au

Change. Il faut donc qu'on se décide à lui reprendre la gloire d'une

composition qui n'est pas à lui, pour la reporter à un anonyme qui

restera probablement inconnu; et peut-être, au fond, cette question de

paternité littéraire ne mérite-t-elle pas, dans l'espèce, de susciter de

bien grandes recherches. Ce n'est pas que cette suite soit absolument

sans valeur; elle est faite avec quelque verve et quelque esprit, et

l'auteur y a assez bien saisi le genre de Scarron; mais, en tâchant de

la mettre en harmonie avec le reste de l'ouvrage et de se conformer au

génie de son modèle, dont il est loin d'avoir la naturelle bonne humeur,

il s'est rangé parmi les imitateurs les plus serviles, et s'est

volontairement privé du libre usage de sa force de création. Il se

traîne à la remorque de Scarron, répète et reprend ses inventions, y

coud péniblement les siennes, et tombe souvent dans de bien plates et

bien maladroites plaisanteries. Son style surtout, qui contient des

phrases d'un enchevêtrement incroyable, est beaucoup plus lourd, plus

vieux et plus embarrassé.

Cette troisième partie, dont on ne connoît pas l'auteur, présente les

mêmes obscurités quant à sa première édition. Une phrase de l'Avis au

lecteur sembleroit faire entendre qu'elle remonte à trois ans environ

après la mort de Scarron, qui eut lieu en 1660[37]; mais cette phrase

est vague et peut s'expliquer aussi bien d'une autre manière. M. Brunet

n'a découvert aucune trace d'une édition plus ancienne que celle qui se

trouve dans le volume imprimé chez Wolfgang (Amsterd., 1680); mais il

est évident, d'après le nom du libraire A. Offray, qui est Lyonnois, et

la dédicace à M. Boullioud, écuyer et conseiller du roi en la

sénéchaussée et siége présidial de Lyon, qu'il a dû en paroître une

autre édition auparavant dans cette dernière ville. Or le catalogue

manuscrit de l'ancienne bibliothèque de Saint-Vincent, au Mans, par le

savant dom de Gennes, porte la mention suivante: «Le Roman comique (par

M. Scarron), troisième et dernière partie; Lyon, 1678, 1 vol. in-12.»

Selon toute probabilité, ce doit être là cette première édition, qui,

par malheur, n'est pas venue entre les mains du bibliothécaire actuel,

mais qu'il seroit possible, sans doute, de retrouver à Lyon. Avant cette

date de 1678, le Roman comique de Scarron est toujours annoncé dans les

catalogues en deux parties ou en deux volumes, ou au moins rien n'y fait

supposer dès lors une troisième partie, une suite quelconque, et il

seroit assez étonnant qu'on l'eût toujours négligée à cette époque,

surtout si elle avoit suivi de si près l'ouvrage de notre auteur.

[Note 37: Voici cette phrase: «Au reste, j'ai attendu longtemps à la

donner au public, sur l'avis que l'on m'avoit donné qu'un homme d'un

mérite fort particulier y avoit travaillé sur les Mémoires de

l'auteur.... mais, après trois années sans en avoir rien vu paroître,

j'ai hasardé le mien.»]

Il faut citer maintenant la suite de Preschac ou Prêchac (car il a écrit

son nom des deux manières), fécond auteur de romans à titres étranges et

cavaliers, tels que l'Héroïne mousquetaire, qui rentre dans notre cadre

par la couleur bourgeoise, familière et comique de quelques pages; le

Beau Polonais, le Bâtard de Navarre, etc. Prêchac a imité assez bien, et

non sans esprit, le genre de Scarron; mais, au lieu de s'appliquer à

poursuivre et à soutenir ses caractères, il s'est rejeté de préférence

sur les petits côtés de l'oeuvre, sur les plaisanteries et les farces

vulgaires. La première édition connue de cette suite est celle de Paris,

Cl. Barbin, 1679, in-12 (catal. de la Bibl. imp.).

Ce sont là les deux principales suites et les plus célèbres, mais il y

en a plusieurs autres encore. Telle est la Suite et conclusion du Roman

comique, par M. D. L. (Amsterd., et se trouve à Rouen, chez Le Boucher

fils, et à Paris, chez Pillot, 1771; mais nous ne sommes pas sûr que ce

soit là la première édition). Cette conclusion, dont on peut voir

l'analyse au deuxième volume de la Bibliothèque universelle des romans,

est d'un genre tout à fait différent. L'avertissement prévient que, sans

vouloir imiter le style ni la manière de Scarron, «on a suivi simplement

l'histoire de Destin et de mademoiselle de l'Étoile, comme celle des

deux personnages qui intéressent le plus». Et en effet cette conclusion,

d'une rare inintelligence, a trouvé le moyen de transformer l'oeuvre de

notre auteur en un vrai roman romanesque, bien sérieux, bien fade et

bien ennuyeux.

En ces derniers temps, M. Louis Barré a donné dans une édition populaire

(chez Bry, 1849) une suite et conclusion fort courte, et n'ayant d'autre

but que de dénouer tous les fils entrecroisés, d'amener à terme tous les

éléments de péripéties et de reconnaissances finales préparés par

Scarron dans les deux premières parties. Enfin, peut-être faut-il

joindre encore à tous ces noms celui de de La Croix[38], auteur de la

Guerre comique, ou la Défense de l'Escole des femmes, spirituelle et

judicieuse comédie en un acte, prose et vers, 1664, ou plutôt dialogue

en 5 disputes. Le bibliophile Jacob, en mentionnant cette pièce dans le

catalogue Soleinne (fin du premier volume), dit qu'il promettoit de

mettre sous presse une troisième partie du Roman comique, mais qu'on ne

sait s'il a tenu parole.

[Note 38: Suivant les uns, c'est C. S. Lacroix, avocat au Parlement,

auteur de la Climène (1628), de l'Inconstance punie (1630); suivant

d'autres, c'est un certain Pierre de Lacroix, sur lequel on a peu de

renseignements.]

D'autres oeuvres portent le même titre, mais dans un sens plus général,

et sans se rattacher directement à l'ouvrage de Scarron. Tel est, par

exemple, le Supplément au Roman comique, ou Mémoires pour servir à la

vie de Jean Monnet, ci-devant directeur de l'Opéra-Comique à Paris,

etc., écrits par lui-même, 1773, Londres; in-12.

Le Roman comique n'a pas inspiré seulement des suites. En 1684, La

Fontaine et Champmeslé ont fait Ragotin, ou le Roman comique, comédie en

5 actes, en vers, jouée sous le nom de ce dernier, et qui n'eut pas

beaucoup de succès. Ils ont tâché d'y réunir les mots, les traits, les

événements les plus remarquables du livre de Scarron, en ajoutant

quelquefois à l'intrigue, et quelquefois aussi en bouleversant l'ordre

des incidents, en échangeant dans certaines parties les rôles de deux ou

trois personnages. La pièce est intéressante et habilement versifiée,

mais elle contient de trop longs récits; il a fallu trop y accumuler les

incidents comiques pour les faire tenir dans les cinq actes, et elle

manque un peu de verve comique, surtout quand on vient de lire notre

auteur.

En 1733, Le Tellier d'Orvilliers publia à Paris, chez Christophe David,

le Roman comique mis en vers. C'étoit une étrange idée. Il avoit d'abord

fait paroître quelques fragments dans le Mercure de décembre 1730, de

janvier et février 1731, et il fut encouragé à poursuivre. Ses vers

octosyllabiques suivent le texte original d'aussi près que possible, et

cette extrême exactitude, ce frivole tour de force, est son plus grand

mérite, si mérite il y a. Quelques passages sont rendus avec bonheur,

mais on aimera toujours mieux les lire dans la prose de Scarron que dans

les vers de Le Tellier.

Il est inutile de poursuivre cette énumération dans ses moindres

détails. Ce que j'ai dit suffit pour donner une idée de l'influence qu'a

exercée le Roman comique et des travaux divers qu'il a suscités.

Nous n'entrerons pas dans la bibliographie du Roman comique, qui n'en

finiroit pas. La première partie parut pour la première fois en 1651,

chez Toussaint Quinet (le privilége est du 20 août 1650); la deuxième

chez Guillaume de Luynes, (Quinet étant mort dans l'intervalle), en 1657

seulement, quoique le privilége soit du 18 décembre 1654. Cette première

édition est fort rare; la bibliothèque de l'Arsenal, seule à Paris,

possède la première édition de la première partie. Aussi est-elle restée

inconnue à la plupart des éditeurs modernes, si bien même que fort peu

de critiques ou de biographes semblent en avoir connu la date exacte,

et, avant d'avoir eu les priviléges entre les mains, je n'avois pu en

rencontrer nulle part une indication précise. Cette extrême rareté a

entraîné des conséquences plus ou moins graves, par exemple des

différences assez importantes dans certains passages entre la première

édition et les éditions postérieures.

Nous avons cru devoir joindre aux deux parties de Scarron la suite dite

d'A. Offray, parceque cette suite, beaucoup plus répandue que les

autres, en est venue aujourd'hui à faire corps, pour ainsi dire, avec le

Roman comique, auquel elle est réunie, et qu'elle complète, dans presque

toutes les éditions. C'est encore elle qui mérite le mieux cet honneur.

Du reste, cette troisième partie, où l'auteur a abandonné, jusque dans

les nouvelles intercalées, les traditions espagnoles de Scarron, abonde

en allusions, en documents, en renseignements de toute sorte sur le bon

vieux temps, et c'est surtout pour cela, plus que pour sa valeur

littéraire, que je l'ai annotée aussi soigneusement que le livre de

notre auteur.

Si le lecteur trouve quelquefois les notes bien nombreuses, bien graves,

bien minutieuses, pour un ouvrage de cette nature, qu'il ne se presse

pas trop de me condamner. Il y a deux espèces de commentaires: celui qui

s'attache aux chefs-d'oeuvre pour en faire ressortir les qualités et les

défauts; celui qui s'attache surtout aux anciens livres pour en

débrouiller les allusions, éclairer et compléter le texte par des

rapprochements historiques et littéraires, s'en servir, en un mot, comme

d'un thème, à faire connoître les moeurs, les usages, les ouvrages,

etc., oubliés: c'est ce commentaire qui est particulier à la

Bibliothèque elzevirienne, et c'étoit le seul qui pût convenir au Roman

comique. Telle remarque qui paroîtra peut-être d'une utilité fort

contestable en elle-même peut servir de point d'appui ou de repère à

d'autres plus importantes. Tout s'enchaîne dans l'érudition, et c'est

pour cela que rien n'y est petit: car les petites choses, erreurs ou

découvertes, y conduisent à de plus grandes. J'ai cru devoir, à propos

du vieux théâtre, entrer brièvement dans certains détails, que les

érudits trouveront parfois inutiles pour être trop connus; mais je l'ai

fait, d'abord parceque le Roman comique s'adresse à un public plus

étendu et moins au courant de ces particularités, ensuite parceque cet

ouvrage, par sa nature même, appeloit presque nécessairement tous ces

détails: c'est l'épopée bouffonne des comédiens, et tout ce qui tient

aux comédiens doit, à l'occasion, y trouver naturellement sa place, plus

et mieux qu'ailleurs.

En finissant, je dois remercier les diverses personnes qui m'ont aidé de

leurs bienveillants conseils dans une tâche d'autant plus difficile que,

n'ayant pas été précédé, je restois sans guide,--et surtout M.

Anjubault, bibliothécaire du Mans, qui a mis son érudition à mon service

avec une parfaite obligeance: c'est de lui que je tiens une bonne partie

des renseignements locaux que j'ai donnés dans mes notes, et je suis

heureux de lui en témoigner ici ma reconnoissance.

Le Roman Comique · 第 6 / 265 题