I.

D'où vient que ceux-là même qui recherchent avec passion les coins les

plus pittoresques et les plus inexplorés du grand domaine des lettres

ont si complétement négligé ce chapitre aussi neuf que curieux de

l'histoire littéraire du XVIIe siècle, ou qu'ils ont à peine daigné

jeter quelques phrases sur cette longue série d'oeuvres originales,

comme on jette machinalement une pelletée de terre sur un mort? Et

pourtant il y a là une veine puissante et vive du vieil esprit françois,

passant à la dérobée à travers l'époque régulière et correcte de Louis

XIV, pour relier le XVIe siècle au XVIIIe, l'âge de Rabelais, de

Verville et de Desperriers, à l'âge de Voltaire, de Diderot et de Restif

de la Bretonne;--dernier reste de la verve capricieuse et fantasque des

fabliaux et joyeux devis, alliance de l'élément gaulois à l'influence

espagnole, alors dans toute sa force; protestation du bon sens narquois,

de l'esprit positif et railleur, non seulement contre les subtilités,

les raffinements, l'héroïsme guindé et menteur des Cyrus, des Grand

Scipion, des Astrée et des Polexandre, contre le langage faux et les

faux sentiments des pastorales, mais aussi contre les allures

solennelles et disciplinées, contre la dignité un peu gourmée,

quelquefois même légèrement pédantesque, de la littérature officielle.

Le besoin de la réalité, l'amour du détail, se révoltent également

contre ce caractère impersonnel qui va dominant de plus en plus dans les

écrits, à mesure qu'on avance vers la fin du siècle. Il y a là enfin la

préparation et même l'avénement, sous une forme encore indécise et

souvent maladroite, du roman moderne,--non seulement du roman de

dimension modeste et de la nouvelle, au lieu de ces interminables

épopées qui remplissoient dix et vingt volumes; non seulement du roman

réaliste, comme on dit dans le jargon d'aujourd'hui,--mais du roman de

moeurs et d'observation, choses dont MM. d'Urfé, Scudéry et la

Calprenède ne paroissent pas s'être beaucoup plus inquiétés que leurs

pâles comparses, MM. Pélissery, de Vaumorière, d'Audiguier, e tutti

quanti.

La plupart des écrivains à qui l'on doit les oeuvres que nous allons

passer en revue étoient des esprits nets et vifs, mordants et familiers,

ennemis de toute emphase, de toute morgue, de tous grands airs, et, par

haine d'un excès, se jetant parfois dans l'excès opposé. Libres penseurs

en littérature, sauf quelques exceptions, dans la mesure de leur époque

et de leur caractère,--marchant à part, en dehors des salons et des

coteries, ils joignoient presque tous à cette indépendance littéraire

une hardiesse d'opinions plus ou moins grande dans la philosophie, la

morale et la religion. Beaucoup d'entre eux se rattachoient à cette

société de libertins qui faisoient fi du décorum et de l'étiquette et

s'oublioient volontiers au cabaret dans d'agréables débauches, côte à

côte avec Desbarreaux, Guillaume Colletet, ou ce gros Saint-Amant et ce

joyeux et insouciant Chapelle.

Don Quichotte avoit paru en 1617, et avoit été traduit presque

immédiatement en françois. Au delà des Pyrénées, le triomphe du

quévédisme et l'avènement du roman picaresque (dont le nom--de picaro,

gueux, vaurien--indique assez la nature) venoient de transformer la

littérature. Lazarille de Tormes, Marc Obregon, Guzman d'Alfarache, Don

Pablos de Ségovie, l'Aventurier Buscon, sans parler du Décaméron

castillan, le comte Lucanor,--toute cette vivante et puissante

glorification de la misère, cette familière et railleuse épopée du

vagabondage, s'étoient succédé en peu de temps, et n'étoient point

restés inconnus en France, grâce au courant qui entraînoit les esprits

par delà les monts, depuis la Ligue et les princesses de la maison

d'Autriche. L'influence de Cervantes, de Hurtado de Mendoza, de Quevedo,

de don Juan Manuel, est visible pour les plus aveugles, aussi bien que

celle de Gongora et du cavalier Marin, dans presque toutes les branches

de notre littérature, de 1600 à 1650 surtout; elle est principalement

visible dans les principaux romans bourgeois, satiriques et comiques.

Bien plus, on peut dire que l'Astrée même avoit entr'ouvert la porte par

où devoient passer les romans destinés à le combattre et à le

discréditer peu à peu: car, non seulement à côté de l'idéal représenté

par Céladon et sa bergère il avoit mis en contraste l'amour ordinaire et

commun dans Hylas et Galatée, mais encore ce même Hylas étoit chargé

d'égayer l'ouvrage par ses plaisanteries, à la façon des satyres dans

les pastorales, de sorte que d'Urfé avoit songé au côté railleur et

comique comme au côté positif et réel.

Du reste, pendant les premières années du XVIIe siècle, il y a déjà

comme un courant de réalité dans l'air, par un naturel esprit de

réaction contre les tendances opposées qui commençoient à se manifester,

et qui devoient régner principalement de 1650 à 1680. On trouve dans G.

Colletet, dans Théophile, dans les poésies détachées de Saint-Amant, et

même dans son Moïse sauvé, comme plus tard dans la Pucelle de Chapelain,

une manie de description minutieuse dont s'est moqué Boileau, et qui ne

recule même pas toujours devant les détails où la familiarité devient

triviale, et la trivialité grotesque et repoussante.

Mais, sans nous arrêter à ces considérations incidentes, qui ne rentrent

qu'indirectement dans notre cadre, nous allons ouvrir la marche par deux

ouvrages qui, malgré la date de leur publication, semblent se rattacher

plutôt à l'époque précédente. Je parle du Baron de Fæneste, qui, au

fond, est du XVIe siècle par la vie de son auteur, Agrippa d'Aubigné,

aussi bien que par son style et toute sa physionomie, et des Satires

d'Euphormion, écrites par Jean Barclay dans l'idiome des savans et des

beaux esprits de la renaissance, dans cet idiome alors universel qui

faisoit d'Erasme, de Scaliger et de Bembo, malgré la différence des

nationalités, autant de compatriotes réunis par la communauté du

langage.

Le Baron de Fæneste (1617-1620) est une satire plutôt qu'un roman, un

pamphlet dialogué plutôt qu'un récit. Ce n'est point là une fantaisie

sans réalité extérieure, née simplement de la libre imagination de

l'auteur: d'Aubigné dit lui-même qu'il a voulu se récréer par la

description de son siècle, mot qui met un abîme entre cet ouvrage et les

romans héroïques d'alors, où l'on pensoit tout au plus à glisser

quelques portraits auxquels le lecteur curieux pût appliquer des clefs

plus ou moins exactes, et à reproduire la physionomie de certains salons

et de certains réduits que n'avoit jamais éclairés un rayon de vérité et

de naturel.

Sauf l'adjonction, dans la quatrième partie, du sieur de Beaujeu, et,

dans les autres, de quelques masques subalternes et passagers, tels que

les deux théologiens burlesques Mathé et Clochard, tout se passe entre

trois personnages, le baron de Fæneste, dont le nom grec ([Greek:

phainestai]) indique suffisamment le naturel vantard, fanfaron,

glorieux, brûlant de paroître, et sacrifiant tout aux beaux dehors,--le

seigneur Enay ([Greek: einai]), qui, par contraste, ne vise qu'au solide

et à la vertu réelle,--enfin le valet du baron, type remarquable et

pittoresque, qu'on retrouvera, sous des transformations diverses, dans

les comédies du temps, et que d'Aubigné a amené avec bonheur dans la

trame de son pamphlet, pour varier, en l'égayant, l'antithèse un peu

monotone qui en fait le fond. Mais soyons juste: le baron, un aîné des

Mascarilles et des marquis de Molière, suffiroit bien à lui seul pour

dérider l'intrigue. C'est un personnage gonflé d'outrecuidance et de

sottise orgueilleuse, qui rentre dans l'immortelle série de ces capitans

matamores dont j'ai essayé ailleurs d'esquisser rapidement l'histoire

sur notre théâtre; la triple influence de la Gascogne, son pays natal,

de l'Espagne et de l'Italie, ses pays d'adoption, en ont fait un héros

couard, hâbleur, orgueilleux, et néanmoins prodigue de ces formules

obséquieusement emphatiques de la politesse la plus exagérée, que la

patrie des Médicis avoit mises à la mode en France.

Il ne falloit pas s'attendre que l'auteur de la Confession de Sancy, et

peut-être,--hypothèse toutefois peu probable,--du Divorce satirique,

abdiquât dans le Baron de Fæneste ce naturel frondeur qui en faisoit

parfois un si fâcheux personnage, même pour son compère Henri IV. Il y

attaque, en vrai huguenot qui s'est nourri de l'Apologie pour Hérodote,

les gens d'église et les prédicateurs, sans ménager aux courtisans des

satires où l'on trouve comme un avant-goût de Saint-Simon. Les manies et

les engoûments de l'époque, entre autres la rage des duels et les

croyances superstitieuses, quoique d'Aubigné fût un spadassin déterminé

et qu'il crût à la sorcellerie, n'y sont pas plus épargnés, et, d'un

bout à l'autre, on y sent passer un souffle de libéralisme qui, sur bien

des points, devance le siècle de l'auteur, et touche de fort près aux

idées modernes.

L'Euphormion de Barclay[1], qui, du moins, ressemble à un vrai roman

pour la forme, est un ouvrage d'un genre tout différent; s'il montre

quelques velléités de satire, il n'a presque rien de commun, sauf dans

certains détails accessoires où l'écrivain paroît s'être inspiré de ses

souvenirs, avec la peinture réelle de la société d'alors, avec

l'observation vraie et la fidèle reproduction des moeurs, et il se

maintient, presque partout, dans des généralités qui font de ses

passages les plus virulents un recueil de diatribes fort anodines et

fort inoffensives, où la plaisanterie tourne sans cesse à

l'amplification et l'épigramme à l'homélie. Toute la satire se borne à

peu près à des discours contre les procès, les médecins, les courtisans,

les sorciers, etc., à des réflexions morales peu piquantes, à des

déclamations vagues et sans but: c'est, avant tout, l'oeuvre d'un

rhéteur. Quoi qu'il en soit, cet ouvrage, bien certainement inspiré par

les romans espagnols, où, en haine des grandes épopées chevaleresques,

on racontoit les aventures de quelque héros du commun, est d'une tout

autre famille que les oeuvres de Gomberville et de madame de Scudéry. Ce

n'est pas que le style y ait beaucoup plus de simplicité et de naturel;

mais du moins, malgré ses périphrases, sa froideur et son emphase un peu

fatigante, il nous introduit souvent dans les intérieurs domestiques, et

jusqu'à un certain point dans les détails familiers ou plaisants de la

vie commune. On comprendra mieux la différence que je veux signaler, si

l'on songe qu'Euphormion, au lieu d'être un héros grec ou romain, est un

esclave qui raconte lui-même les malheurs de son existence vagabonde et

méprisée, alternant dans son récit les tableaux d'orgies et d'émeutes,

les combats de voleurs, les épisodes burlesques, les scènes

d'alchimistes, de sorcières, de laquais, de sergents, d'archers. À

travers cette succession de péripéties, le merveilleux apparoît et

reparoît sans cesse; l'Ane d'or, que Barclay devoit avoir relu bien des

fois, a prêté aux Satires d'Euphormion un reflet de son réalisme

fantastique. L'allégorie, trop souvent obscure, domine surtout dans la

seconde partie, où l'on croit voir percer les allusions contemporaines à

travers le voile d'une mythologie d'emprunt: aussi les clefs, fort

diverses toutefois, n'ont-elles pas plus manqué à cet ouvrage qu'elles

ne manquèrent plus tard à celui de La Bruyère.

[Note 1: La 1re partie avoit paru à Londres en 1602.]

C'est encore, par quelques points, une physionomie du XVIe siècle, que

celle de Théophile de Viau, qui nous a laissé des Fragments d'histoire

comique, où se retrouve, affoiblie, il est vrai, et dans des proportions

beaucoup plus modestes, la verve gauloise des cyniques railleurs de

cette époque. Théophile a trouvé moyen d'encadrer dans ces quelques

chapitres inachevés et trop tôt interrompus les principaux types de

comédie d'alors: le débauché, le libertin, l'Italien, l'Allemand, le

pédant surtout, dont il a laissé dans la personne de Sidias,

l'involontaire gracioso de son roman, un modèle qui devoit rester comme

le prototype du genre, et dont se souviendront surtout Cyrano et

Molière. Toutefois ces fragments, malgré les excellents tableaux dont

ils sont parsemés, me semblent écrits d'un style un peu lent, et les

réflexions littéraires, les digressions philosophiques et morales,

viennent trop souvent retarder la marche de l'intrigue.

Mais nous voici arrivés à une étape importante de notre excursion, à

l'homme dont les oeuvres doivent nous fournir, sinon les pages les plus

remarquables, du moins les plus nombreuses, et peut-être les plus

originales, après celles de Cyrano, qui n'a été donné à personne de

surpasser en ce point. Je veux parler de Charles Sorel. La vraye

histoire comique de Francion, qu'il publia en 1622, l'année même où

paroissoient le deuxième volume de l'Astrée et la Cythérée de

Gomberville, est un essai tenté par un homme d'esprit, dans le but,

ainsi qu'il le dit lui-même, de ressusciter le roman

rabelaisien,--l'idéal du genre à ses yeux,--et de l'opposer aux

compositions tristement langoureuses qui commençoient à envahir la

littérature.

Francion est un roman de moeurs, mais c'est aussi un roman d'intrigue,

influencé par la littérature espagnole, vers la fin surtout. Sorel, qui

connoissoit le goût du siècle, savoit que l'observation pure n'auroit

pas chance de succès, et ce fut pour n'avoir pas pris les mêmes

précautions que Furetière échoua plus tard. Cet ouvrage est un vrai

roman picaresque; le héros, Francion (qui est, sinon pour les aventures,

du moins pour les idées et le caractère--on le reconnoît à divers

traits--l'incarnation de Sorel), personnage d'humeur vagabonde et peu

scrupuleuse, sorte de Gil Blas anticipé, sert de trait d'union entre les

diverses scènes et les tableaux détachés dont se compose l'ouvrage, et

qui se succèdent, sans former un tout, comme dans une lanterne magique.

Il n'y faut pas chercher un plan plus solidement conçu; mais ce qu'il

faut y chercher, c'est la satire littéraire et morale, c'est l'épigramme

se mêlant à la comédie, et le trait de moeurs coudoyant l'anecdote

historique. Pour qui veut l'étudier de près, Francion est

particulièrement utile à l'histoire intime du temps, à celle des modes

et des ridicules, aussi bien qu'à celle des usages et de l'opinion. Il

va du Pont-Neuf aux boutiques des libraires, de l'intérieur des châteaux

à celui des colléges: charlatans, rose-croix, opérateurs, courtisans et

courtisanes, voleurs, bravi, pédants, écoliers, hommes de loi, fripons,

débauchés de toutes les espèces, défilent tour à tour sous nos yeux; et

il faut bien avouer que c'est là un monde étrange, dont les moeurs

soulèvent plus d'une fois, à juste titre, les nausées du lecteur

délicat.

Le plus souvent c'est avec des aventures réelles, avec des anecdotes et

des personnages historiques, que Sorel a composé son roman. Ainsi, pour

en donner quelques exemples, on trouve au 10e livre l'aventure des trois

Sallustes, c'est-à-dire celle des trois Racan, que Tallemant des Réaux

et Ménage ont mise en récit et Boisrobert en comédie; ailleurs (5e

livre) il a présenté Boisrobert lui-même avec son effronterie et ses

procédés ingénieux pour s'enrichir aux dépens des seigneurs, dans le

personnage du joueur de luth Mélibée. Le pédant Hortensius, avec sa

fatuité naïve et son orgueil béat qui le font bafouer sans qu'il s'en

doute, qui ne parle que par hyperboles recherchées, par images et

comparaisons exquises, par doctes antithèses, n'est autre que Balzac.

Celui-ci est Racan, celui-là Porchères L'Augier, etc. Bien des

épigrammes aussi qui paroissent d'abord frapper dans le vide se laissent

deviner à mesure qu'on les regarde de plus près et qu'on les rapproche

du témoignage des contemporains. Dans le 5e livre en particulier, le

plus curieux de tous au point de vue littéraire, il suffit, pour donner

une valeur historique à bien des traits détachés, de les comparer aux

satires de Boileau, au Poëte crotté de Saint-Amant, aux comédies de

Molière; ces rapprochements faciles éclairent les tableaux de Sorel, et

ceux-ci complètent à leur tour les renseignements qu'on rencontre

ailleurs. Ainsi l'on trouvera dans ce livre de piquants et véridiques

détails sur la puérilité des discussions littéraires de l'époque, sur la

pauvreté, la servilité, la cupidité des poètes; leurs moyens de capter

la réputation, les flatteuses préfaces ou les vers louangeurs qu'ils se

commandoient les uns aux autres, ou qu'ils composoient eux-mêmes en leur

propre honneur sous le nom d'un ami, leur prédilection ou plutôt leur

manie pour le genre épistolaire, leur haine contre certains mots; leurs

projets de réforme de l'orthographe, où ils veulent retrancher les

lettres superflues, absolument comme les révolutionnaires de l'ABC, dont

M. Erdan est le porte-étendard; leur libertinage, leur vie de cabaret;

les stances qu'ils composent pour les musiciens de la Samaritaine et les

chantres du Pont-Neuf, etc., etc. Il n'existe pas, que je sache, de clef

proprement dite pour Francion; mais les auteurs contemporains, en

particulier Tallemant, peuvent y suppléer jusqu'à un certain point.

Quoique Sorel n'ait certes pas fait preuve dans cet ouvrage d'un talent

extraordinaire, que son style soit presque toujours lent, pâteux,

embarrassé, et qu'il sache rarement tirer un parti complet d'une

situation heureuse ou d'une donnée comique; quoiqu'il manque, en un mot,

sinon d'esprit, du moins de verdeur, de vivacité et d'éclat, on trouve

néanmoins dans Francion bien des germes qui ne demandoient qu'à mûrir,

bien des mots et des choses que de plus illustres n'ont pas dédaigné

d'en tirer depuis. Il est évident pour moi que Molière avoit lu et relu

Francion et qu'il y a puisé largement. Je noterai quelques unes de ces

imitations, qui ne sont pas les seules, mais qui suffiront à mon but. Au

troisième livre, dans une curieuse description de la vie de collége,

Sorel fait citer à Hortensius, aussi avare que pédant, la sentence de

Cicéron, dont Harpagon fera plus tard son profit, «qu'il ne faut manger

que pour vivre, non pas vivre pour manger». Ailleurs (11e livre, p. 628)

on retrouve dans une phrase un peu crue: «Ce n'est pas imiter un homme

que de péter ou tousser comme lui», l'original des fameux vers:

Quand sur une personne on prétend se régler,

C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler;

Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle,

Monsieur, que de tousser et de cracher comme elle.

Thomas Diaforus m'a bien l'air d'avoir volé à Francion, dans une de ses

harangues à sa maîtresse Nays, sa belle comparaison du souci qui se

tourne toujours vers le soleil; seulement il a changé le souci en un

héliotrope. Enfin, pour me borner là, la cérémonie du mamamouchi est

plus qu'indiquée dans le 11e livre de Francion, où on feint d'élire roi

de Pologne Hortensius, qui prend la chose au sérieux, se prête à tous

les détails de la cérémonie, et développe fort au long les extravagants

projets de réforme qu'il se propose de mettre à exécution pendant son

règne. Avant l'Histoire comique de Cyrano, Sorel a prêté à Hortensius le

plan d'un voyage dans la lune, et il a émis quelques unes des plus

étranges idées qu'on rencontre dans les oeuvres du mousquetaire

périgourdin.

Si ces rapprochements ne prouvent pas toujours une imitation réelle, ils

montrent du moins qu'il ne faut dédaigner ni ce livre ni son auteur.

Je passe par dessus une infinité d'autres, dont Voltaire lui-même

m'auroit fourni quelques uns des plus curieux, et j'arrive à un dernier,

qu'on ne s'attendroit pas, j'en suis sûr, à rencontrer ici. Francion,

devenu charlatan, s'avise d'un moyen ingénieux pour découvrir les femmes

qui ont violé la fidélité conjugale (10e livre): il déclare que les

maris trompés doivent être, le lendemain, métamorphosés en chiens; l'un

d'eux, au point du jour, feint d'aboyer comme un gros dogue, et sa

moitié, effrayée et tremblante, lui fait sa confession. Or on peut se

rappeler avoir vu au Vaudeville, il y a quatre ou cinq ans, une petite

comédie, intitulée, je crois, la Dame de Pique, qui reposoit absolument

sur la même donnée et sur des développemens tout à fait analogues, avec

quelques différences secondaires de détail. Ce ne sont donc pas

seulement les érudits qui lisent et qui étudient Francion.

Ce livre eut un succès prodigieux: on le réimprima soixante fois dans le

courant du siècle, on le traduisit ou on l'imita dans presque toutes les

langues; Gillet de la Tessonnerie en tira une comédie du même titre.

Néanmoins Sorel, qui l'avoit publié sous le nom de Moulinet du Parc, ne

voulut jamais en avouer franchement la paternité, sans doute à cause des

gravelures innombrables et souvent dégoûtantes qu'il renferme, et dont

son titre officiel d'historiographe lui faisoit un devoir de rougir. Un

fait singulier et un contraste bizarre, c'est que, même dans son

ouvrage, il mêle à ses saletés les réflexions les plus morales et les

plus édifiantes, et que souvent il tâche, après coup, de déduire d'une

page obscène, comme pour s'excuser, de sages et vertueuses conclusions.

Il respecte toujours la religion proprement dite, même quand il outrage

le plus les moeurs, et, dans une grande débauche qui dépasse de bien

loin l'orgie de Couture, l'un des conviés voulant commencer un conte

gras sur un prêtre, il lui fait imposer silence avec indignation, et

s'emporte contre Erasme, Rabelais, Marot, la Reine de Navarre, qui ont

mis le clergé en scène dans leurs contes licencieux, tandis qu'il a eu

un grand soin de n'y pas toucher dans Francion.

Ce désaveu, dont pourtant il prit soin quelquefois d'atténuer la portée,

laissa le champ libre à la tourbe des auteurs de bonne volonté trop

pauvres pour créer un ouvrage de leur propre fonds, et, son succès

aidant, ce roman fut considéré comme une sorte de canevas commun sur

lequel chacun pouvoit broder à sa guise. La première édition n'avoit que

sept livres; Sorel en ajouta cinq à la seconde, et d'autres se

chargèrent d'y coudre qui une page scandaleuse, qui une anecdote

satirique; de sorte que Francion se trouva bientôt être le fils anonyme

de plusieurs pères[2].

[Note 2: À cause de cette diversité des éditions, je crois devoir

prévenir que j'ai fait mon travail sur celle de Rouen, 1660, qui

renferme, du reste, le texte ordinaire.]

Déjà, dans cet ouvrage, Sorel avoit montré son aversion pour les romans

à la mode, et il avoit aussi décoché quelques traits contre les poètes,

les rangeant parmi les bouffons et déclarant que «c'est un grand

avantage pour la poésie que d'être fou». Ce n'étoit là qu'un foible

prélude: il alloit maintenant porter les coups définitifs. Après avoir

réagi indirectement contre le genre reçu et consacré, il alloit

l'attaquer droit au coeur et le charger à fond de train, avec plus ou

moins de bonheur, mais avec une fougue et une audace incontestables.

Depuis Francion, le succès de l'Astrée et des Bergeries avoit été

croissant. Sorel s'en indignoit et pestoit en silence contre le mauvais

goût du public. Enfin la patience lui échappe; voyez sa préface: «Je ne

puis plus souffrir, dit-il, qu'il y ait des hommes si sots que de croire

que, par leurs romans, leurs poésies et leurs autres ouvrages inutiles,

ils méritent d'être au rang des beaux esprits: il y a tant de qualités à

acquérir avant que d'en venir là, que, quand ils seroient tous fondus

ensemble, on n'en pourroit pas faire un personnage aussi parfait qu'ils

se croient être chacun.» Le réquisitoire continue sur ce ton cavalier et

exaspéré. Sorel en vient même aux gros mots contre les écrivains du

jour; on sent que c'est un homme à bout de longanimité et qui brûle de

faire prompte et complète justice. En conséquence, il prend sa plume de

paladin pourfendeur, et il écrit le Berger extravagant, où parmi des

fantaisies amoureuses, l'on voit les impertinences des romans et de la

poésie[3]. Poètes et romanciers, tenez-vous fermes: car voici venir un

rude adversaire, armé de pied en cap, et traînant à sa suite la

cavalerie légère de la raillerie et la pesante artillerie de

l'érudition!

[Note 3: Quelques éditions de ce livre furent données sous le nom de

l'Antiroman, qui en marquoit nettement le but.]

Le Berger extravagant (1627) est une évidente imitation de Don

Quichotte. Lysis est devenu fou par la lecture des romans et des

pastorales, et son innocente folie consiste à prendre au sérieux toutes

les inventions des poètes, à interpréter littéralement toutes les

fictions de la mythologie, à vouloir reproduire et retrouver dans la

réalité les rêves de l'âge d'or et les fantaisies de la fable. Le plan,

est conçu, on le voit, de manière à présenter en action une satire

continuelle du genre d'ouvrage auquel en vouloit l'auteur;--satire

multiple, minutieuse, qui s'en prend à la fois au côté littéraire et à

l'influence morale,--s'éparpillant en d'interminables longueurs et ne

reculant pas même devant la caricature et la bouffonnerie burlesque.

Cette satire se produit presque toujours sous la forme de l'antithèse,

soit entre le lyrisme de Lysis et le bon sens positif du bourgeois

Anselme, soit entre l'amour mystique du pauvre homme et la vulgarité de

sa bien aimée Catherine, vraie Dulcinée du Toboso; soit entre sa folie

poétique et la sottise triviale de son valet Carmelin, une doublure de

Sancho. C'est surtout l'Astrée qui est en cause; mais du reste Ch. Sorel

ne ménage personne, et, une fois dans la mêlée, il frappe comme un

sourd, à droite et à gauche, toujours fort, souvent juste, avec le bon

sens rude et mordant; mais un peu grossier, d'un homme positif, qui ne

se paie pas des mots poétiques et des phrases à la mode.

Ce livre est l'oeuvre d'un esprit qui a horreur des banalités

romanesques, des oripeaux consacrés, des lieux communs de style et

d'invention. Sorel attaque en mathématicien les fictions les plus

souriantes, les dépeçant une à une et en prouvant l'absurdité à tous les

points de vue. Je pourrois citer plus d'un point de détail, où il se

rencontre non seulement avec Furetière, mais avec Molière et Boileau.

Malheureusement ce beau zèle, légitime dans son principe, n'est pas

toujours juste dans l'extrême rigueur de ses impitoyables conclusions;

il a ses écarts et ses entraînements; il faut plaindre un esprit qui va

jusqu'à envelopper la poésie elle-même dans la ruine du roman, qui la

condamne sous les accusations de fausseté et d'invraisemblance, qui la

poursuit sous toutes ses formes avec la bouffonnerie sacrilége d'un

iconoclaste, et qui la chasse honteusement de sa république, sans même

la couronner de fleurs. Qu'eût dit Boileau s'il eût entendu le verdict

de Sorel contre Homère, dans lequel il devance la Motte en le dépassant?

Même lorsqu'on reconnoît la justesse et la vivacité de son esprit, on

est contraint d'avouer que cet esprit est presque toujours étroit,

chagrin, exclusif et prosaïque. Le Berger extravagant est un recueil de

taquineries vétilleuses en trois volumes, dirigées contre la lignée tout

entière des romanciers et des poètes. Et pourtant Sorel, lui aussi,

avoit sacrifié à la muse du roman et à celle de la poésie.

Le lecteur curieux pourra se donner une idée à peu près exacte des

qualités et des défauts de l'auteur en lisant quelques pages détachées

du cinquième livre. Lysis, qui s'est fait berger, comme don Quichotte

s'est fait chevalier errant, tombe dans le creux d'un vieux saule en

voulant reprendre son chapeau, qui s'est accroché aux branches, et son

cerveau, malade de ses récentes lectures, lui persuade aussitôt qu'il

est changé en arbre. On ne peut parvenir à le convaincre du contraire;

il s'obstine à rester dans le tronc, et prouve doctement, non sans

indignation, aux profanes qui le contredisent,--par exemples

catégoriques tirés des Métamorphoses d'Ovide, de l'Endymion de Gombauld

et de tous les «bons auteurs», qu'il n'y a rien là d'impossible, ni même

d'invraisemblable. Il est assez difficile de lui répondre, car ses

démonstrations sont toujours appuyées sur les ouvrages les plus

accrédités et reçus avec le plus de respect. Rien de bouffon comme la

manière dont on s'y prend pour le déterminer à manger et à boire, sous

le prétexte de l'arroser,--les nécessités humaines de plus bas étage

auxquelles, malgré sa qualité d'arbre et de demi-dieu, il se trouve

obligé de satisfaire;--ce qui fournit à Sorel une ample matière de

plaisanteries peu ragoûtantes, dont il ne manque pas d'abuser;--les

cérémonies mythologiques auxquelles le convient à la clarté de la lune

de feintes Hamadryades qui sont forcées de lui citer Desportes pour lui

prouver qu'il peut sortir de son tronc;--ses aventures nocturnes avec le

dieu Morin, la collation des arbres qui mangent du pâté, le cyprès qui

joue du violon, et au milieu de tout cela les savantes et poétiques

réflexions de Lysis. Mais à la longue toutes ces inventions, qui avoient

réjoui d'abord, et où l'on trouvoit à bon droit de l'esprit, de

l'imagination, une certaine verve,--finissent par paroître et par être

réellement puériles, forcées, monotones, invraisemblables. Une folie

poussée à ce point,--quoique Sorel ait eu le bon esprit de donner à

Lysis, comme Cervantes à don Quichotte, des accès lucides, mais trop

rares et trop effacés, et quoique cette folie soit la condamnation du

prétendu bon sens des poètes et des romanciers,--a peu de chose qui

puisse nous intéresser longtemps. L'auteur semble ne s'en être pas

aperçu, et l'on diroit souvent qu'il ne songe qu'à accumuler des

mystifications sans but réel; il ne sait pas s'arrêter à temps, et gâte

ses plaisanteries à force de les vouloir épuiser.

Chaque livre est suivi de longues remarques où Sorel commente lui-même

son oeuvre en détail avec autant et plus même de respect et de

conviction que s'il s'agissoit de l'Iliade. Cela n'étonnera aucun de

ceux qui auront lu ces cavalières préfaces où il parle de lui et de ses

écrits sur le ton d'une confiance si fanfaronne et d'une si naïve

outrecuidance. Dans ces remarques il revient, en son propre nom, sur les

hommes et les ouvrages dont il a parlé, sur les idées qu'il a émises,

pour les appuyer et les compléter à son aise; et, chemin faisant, il

trouve moyen de déployer une érudition littéraire des plus étendues,

sinon des plus discrètes et des mieux dirigées, qui témoigne d'une

immense lecture. Le Berger extravagant est, pour ainsi dire, une vraie

encyclopédie, où toutes les oeuvres de la littérature pastorale,

romanesque et poétique, de l'antiquité et des temps modernes, de la

France et des nations étrangères, comparoissent les unes après les

autres par devant le tribunal souverain de ce Minos inflexible, qui les

juge et les condamne sans se laisser émouvoir à l'éloquence ni aux

grâces des coupables.

Avec tous ces défauts, le Berger extravagant fut une oeuvre salutaire et

qui porta coup. Il contribua certainement à la chute de la pastorale,

qui, surtout après le succès de l'Astrée, avoit envahi les livres et le

théâtre. Déjà compromise par l'abus qu'on en avoit fait, par l'absence

d'un caractère bien déterminé qui la séparât nettement du drame et de la

comédie, elle fut enfin tuée par le ridicule. On avoit vu Des Yveteaux,

dans sa maison de la rue des Marais, tout enguirlandée de lacs d'amour,

se promener une houlette à la main, couvert de rubans, côte à côte avec

sa bergère,--et transformer son jardin en pastiche de l'Arcadie. N'y

avoit-il pas là de quoi justifier l'idée qui fait la base du livre de

Sorel, et le berger Lysis ne semble-t-il point la parodie légitime du

berger Vauquelin? Quoi qu'il en soit, la pastorale mourut pour ne

ressusciter que plus tard,--mais sous une autre forme et sans remonter

sur le théâtre,--avec Segrais et madame Deshoulières; seulement Molière,

qui a recueilli toutes les traditions théâtrales, même celles de

l'opéra, du ballet et de la tragi-comédie, s'y essaya en passant pour

varier les amusements de la cour, ce qui ne l'empêcha pas de s'en moquer

dans le Malade imaginaire.

Je ne relèverai pas, faute d'espace, tous les emprunts qu'on a faits au

Berger extravagant[4]: ils sont plus nombreux encore que pour Francion,

et Molière, en particulier, s'en est souvenu plus d'une fois, sans

parler de La Fontaine et de Scarron. Je me bornerai à dire que, sans

avoir obtenu autant de succès que Francion, il en eut assez pour mettre

en mouvement le servile troupeau des imitateurs. Du Verdier calqua sur

ce patron son Chevalier hypocondriaque, et Clerville son Gascon

extravagant. Mais l'imitation la plus sérieuse et la plus remarquable

fut celle de Thomas Corneille, qui, toujours à la piste du goût et de la

mode du moment, fit de l'ouvrage de Sorel sa comédie en vers des Bergers

extravagants, où il a transporté les personnages et les aventures les

plus saillantes du roman, sans rien ou presque rien y ajouter du sien.

[Note 4: J'en ai noté un des plus curieux dans l'Athenæum de 1855,

p. 565.]

Et pourtant Ch. Sorel est oublié aujourd'hui! Ne nous hâtons pas de

crier à l'injustice; ce n'est qu'un écrivain à l'état d'embryon; ses

livres ne sont guère que des ébauches inégales, qui n'ont rien de

complet et d'harmonieux, et qui auroient besoin d'être dégrossies par

une main plus habile; ils valent plus par le but et l'intention que par

la réalité, et c'est précisément ce but excentrique, cette intention

originale, qui les rendent dignes d'examen. Il y a là une curiosité

littéraire dont l'étude ne peut manquer d'être piquante pour les simples

amateurs et utile pour les érudits,--rien de plus.

Théophile, au début de ses Fragmens d'histoire comique, s'étoit déjà

moqué du jargon des romans; Scarron le parodiera de même, comme Sorel et

Furetière. En 1626, un auteur inconnu, Fancan, publia aussi un opuscule,

le Tombeau des romans, où il plaide tour à tour le pour et le contre,

et, dans cette dernière partie, il s'en prend surtout aux romans de

chevalerie, et parmi les modernes, à l'Astrée[5] et à l'Argenis. On voit

que les idées de révolte avoient déjà commencé à se répandre avant

Molière et Boileau. Plus tard, au dix-huitième siècle, le père Bougeant,

qui ne manquoit point d'esprit, devoit reprendre la même thèse et la

traiter à sa manière en son Voyage merveilleux du prince Fan-Feredin

dans le pays de Romancie.

[Note 5: Citons encore, parmi les attaques les plus vives dirigées

contre l'Astrée, au plus fort de sa faveur, celle qu'on lit dans le Don

Quixote gascon (Jeux de l'inconnu). L'auteur va jusqu'à ranger ce roman

parmi les livres «que les hommes accorts et capables rejettent comme

excréments, avortons de l'esprit... où il n'y a ni invention, ni

locution, ni disposition, etc.»]

Mais, pour ne pas sortir de l'époque que nous avons choisie, le Berger

extravagant, imitation de Don Quichotte, comme nous l'avons dit, donna

lui-même naissance à plusieurs imitations, parmi lesquelles il faut

distinguer le Gascon extravagant de Clerville, sujet qu'avoit déjà

illustré d'Aubigné dans l'ouvrage que nous avons examiné plus haut, et

le Chevalier hypocondriaque de du Verdier, qui, après avoir jeté bon

nombre de romans dans le moule banal, se laissa entraîner par le succès

de Sorel à railler ce qu'il avoit adoré jusque alors. Le Chevalier

hypocondriaque, dont la lecture n'a rien de particulièrement récréatif,

surtout à la longue, tend tout au plus à attaquer la dangereuse

influence des livres de chevalerie sur les cerveaux foibles, sans

chercher directement à démontrer l'ineptie de leurs inventions, leurs

contradictions et leurs invraisemblances; par là, comme par d'autres

points de détail, il serre de fort près Don Quichotte et pousse parfois

jusqu'au plagiat ce qui chez Sorel n'avoit été qu'une imitation

originale et discrète. Ce n'est pas une satire littéraire, pas même, à

proprement parler, une satire morale, mais un roman comique où domine la

fantaisie, et dont le côté plaisant repose surtout sur l'intrigue et les

situations, comme dans l'Etourdi de Molière et les comédies espagnoles.

Malgré son but satirique et ses traits contre les romans, le Chevalier

hypocondriaque, par une contradiction qui est assez commune dans les

ouvrages du même genre, ressemble, pour le plan et les procédés, au

premier roman venu de l'époque.

En plusieurs passages de son livre, du Verdier prend plaisir à accabler

les villageois d'expressions méprisantes. On voit, en effet, que la

plupart des écrivains d'alors professoient pour les bourgeois, et à plus

forte raison pour les paysans, un dédain superbe, dont les traces ne

sont pas rares dans leurs oeuvres, quand ils daignent faire mention de

ces petits personnages. Sans parler ici de la fameuse lettre de madame

de Sévigné et des passages non moins fameux de La Bruyère, Furetière, et

surtout Sorel, deux petits bourgeois pourtant, et deux esprits qui

paroissent peu faits pour se laisser prendre à cette morgue

aristocratique, nous en offriroient de nombreux exemples. Il sembloit

qu'aux yeux des gens de lettres,--qui en étoient venus à partager les

manières de voir des gentilshommes et des courtisans, leurs

Mécènes,--les paysans fussent des espèces d'animaux mal léchés, et qu'il

fût permis d'assommer sans scrupule ces coquins, comme les nomme du

Verdier, en les laissant se guérir comme ils peuvent des coups qu'ils

ont reçus.

Un mot des autres ouvrages de Sorel qui se rattachent à la même

catégorie. Polyandre, histoire comique (1648), beaucoup moins libre que

celle de Francion, renferme, a-t-il dit lui-même, «les aventures de cinq

ou six personnes de Paris qu'on appelle des originaux... Il y a l'homme

adroit, le poète grotesque, l'alchimiste trompeur, le parasite, le fils

de partisan, l'amoureux universel.» La Description de l'île de

Portraiture est une satire de la mode des portraits, qui s'étoit

répandue depuis quelque temps dans les lettres. Sous forme de voyage,

Sorel y étudie tour à tour, d'une manière assez mordante, les peintres

héroïques, les peintres comiques et burlesques, les peintres satiriques,

les peintres amoureux, etc.; il raille leurs défauts ou leurs ridicules,

et n'épargne pas davantage les prétentions de ceux qui se font peindre.

L'intrigue est fort légère, mais le récit ne manque ni de vivacité ni

d'intérêt. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que l'auteur place

dans la bouche de son guide un grand éloge des portraits que Scudéry

frère et soeur ont semés dans leurs romans, en particulier dans Cyrus et

Clélie, qu'il a si vertement attaqués ailleurs. Sorel est peut-être

aussi l'auteur des Aventures satiriques de Florinde, habitant de la

basse région de la Lune (1625), dirigées «contre la malice insupportable

des esprits de ce siècle.» (Préface.)

Mettons côte à côte avec cet ouvrage la Relation du royaume de

Coquetterie, par l'abbé d'Aubignac, le pédantesque auteur de cet Art

poétique draconien qui régenta long-temps le théâtre[6]. Le début de ce

livret satirique, évidente imitation du Voyage de Tendre, comme la

Relation du siége de Beauté, fourmille de personnifications abstraites,

et nous rencontrons, dès les premiers pas, les châteaux d'Oisiveté et de

Libertinage, la place de Cajolerie, la plaine des Agréments, le gué de

l'Occasion, etc. Mais cette géographie métaphysique fait bientôt place à

quelque chose de plus vif et de plus piquant; les romans y sont

critiqués, surtout au point de vue moral; la galanterie raffinée du jour

y est criblée d'épigrammes; les diverses catégories de coquettes qui

peuplent l'empire de la mode,--Admirables, Précieuses, Ravissantes,

Mignonnes, Évaporées, que sais-je encore?--défilent successivement sous

nos yeux, et les petits soins, les petits manéges, les petits caprices,

de cette bizarre et changeante république, sont étudiés avec une verve

parfois ingénieuse, quoiqu'elle n'égale point celle de Ch. Sorel.

[Note 6: L'abbé d'Aubignac est aussi l'auteur d'un autre roman

allégorique, mais fort peu satirique, Macarize, ou la Reine des îles

Fortunées.]

Mais, pour en finir avec ce dernier, dont l'abbé d'Aubignac nous a

écartés un moment sans nous en éloigner tout à fait, j'ajouterai que,

dans ses Nouvelles françoises, il a tracé les aventures de personnages

de la condition médiocre en un style qui, à ce qu'il assure du moins,

est approprié au sujet. C'est toujours, on le voit, les mêmes tendances

bourgeoises et réalistes: il n'a guère sacrifié aux faux dieux que dans

l'Orphize de Chryzante; mais il étoit si jeune et le roman est si court

en regard de l'Astrée! Enfin citons, pour ne rien omettre, quoique cet

ouvrage ne rentre que fort incidemment dans notre sujet, la Relation de

ce qui s'est passé au royaume de Sophie, depuis les troubles excités par

la rhétorique et l'éloquence, composée pour faire suite à l'Histoire des

derniers troubles arrivés au royaume de l'Eloquence[7], de Furetière.

Ces sortes d'allégories, le plus souvent mêlées de satires, qui nous

paroissent d'un genre un peu froid aujourd'hui, étoient alors en grande

faveur. On avoit créé une espèce de géographie symbolique, qui dressoit

la carte des sentimens et des opinions, des vices et des ridicules, des

systèmes et des partis[8]. Les plus connus parmi ces ouvrages, avec

celui que nous venons de nommer, furent la Carte du royaume des

Précieuses, attribuée au comte de Maulevrier, la Carte du royaume

d'Amour, attribuée à Tristan; la Carte de la cour[9], le Parnasse

réformé et la Guerre des auteurs, de Gueret; plus tard, vers la fin du

siècle, l'Histoire poétique de la nouvelle guerre entre les anciens et

les modernes, de Callières; auxquels on peut joindre la Relation du pays

de Jansénie, par Louis Fontaines; la Carte des pays d'Icarie et

d'Utopie, etc.

[Note 7: Dans plusieurs endroits de cette Nouvelle allégorique,

Furetière préludoit déjà à ses futures attaques contre le roman

officiel.]

[Note 8: Ces allégories se retrouvent souvent disséminées dans

divers ouvrages de l'époque. Il n'est presque pas d'auteur qui n'ait

fait la sienne; une des plus curieuses de ce genre est la topographie

des régions habitées par le bon goût, tracée par Sénecé dans sa Lettre

de Clément Marot. On remarquera que Sénecé dit que le pays habité par le

bon goût se nomme les Plaines allégoriques.]

[Note 9: Réimprimée par M. Paulin Pâris sous le titre de: le Pays

des Braquesidraques, à la fin du 4e volume de Tallemant des Réaux, et

par M. Boiteau, sous le titre de Carte du pays de Braquerie, à la fin de

l'Histoire amoureuse des Gaules, édition Jannet.]

La longue suite des ouvrages de Sorel nous a entraînés loin; il faut

maintenant remonter jusqu'en 1624, pour retrouver le Roman satirique de

J. de Lannel, quoique, en vérité, il mérite à peine de nous arrêter en

chemin. L'ouvrage n'a guère de satirique que le titre, mais on doit

tenir compte à l'auteur de l'intention: car c'est déjà quelque chose

d'avoir songé à composer un roman satirique qui peignît les moeurs et

combattît les vices contemporains, à cette date où l'on n'écrivoit que

des romans pastoraux ou chevaleresques, sans réalité ni vraisemblance.

Cette concession faite, il faut reconnoître que c'est chose déplorable

et risible à la fois de voir comme le pauvre homme s'y est pris pour

conduire son idée à bonne fin.

Il déclare, dans la préface, qu'il a voulu «représenter le dérèglement

des passions humaines sous des noms supposés», et, pour cela, il n'a

rien trouvé de mieux que de copier maladroitement et à profusion,--comme

s'il eût craint d'en laisser un seul de côté,--les procédés les plus

banals et les plus outrés de toutes les intrigues romanesques, en

exagérant, avec une bonne foi désespérante, chaque défaut et chaque

ridicule. Dans l'intrigue, qui est niaise et prolixe, ce ne sont que

duels et grands coups d'épées, amours, enlèvements, pleurs abondants et

longs récits épisodiques. Dans le style, pâle décalque de la

phraséologie usuelle, ce ne sont que flammes et feux, soupirs, mains qui

arrachent les coeurs sans faire mal, etc. Quant aux personnages, ils se

nomment Boittantual, Ennemidor, Gardenfort, Argentuare,

Regnault-Chanfort; dispensez-moi du reste.

Où donc est la satire là-dedans? Elle est dans certains discours moraux,

j'allois dire dans certains sermons, que l'auteur prête parfois à ses

personnages; dans les réflexions générales jetées de page en page sous

forme d'épiphonèmes; dans les épigrammes, presque toujours fort anodines

et même fort puériles, où triomphe le génie observateur de l'écrivain,

et qu'il n'avoit certes pas besoin de défendre, comme il l'a fait,

contre tout soupçon de personnalités offensantes. Cependant, de loin en

loin, surnagent quelques satires indirectes d'une saveur un peu plus

relevée, quelques remarques justes, principalement sur les femmes,

exprimées avec assez de bonheur. Mais ces débris sont noyés in gurgite

vasto, et il faut les pêcher patiemment en eau trouble: il semble

vraiment, à voir toutes ces observations vagues, qui ressortent en

caractères italiques dans le texte du récit, pour mieux frapper les yeux

les plus inattentifs, que de Lannel se fût surtout proposé de faire un

recueil de fades épigrammes, sans sel et sans pointes, une anthologie de

réflexions banales sur toute matière indifféremment, sur la beauté, les

passions, la dissimulation, les arts, les lettres, le duel,

l'irréligion, l'athéisme, etc., etc.; quelque chose, en un mot, dans le

goût «des quatrains de Pibrac ou des doctes tablettes du conseiller

Mathieu».

Il ne faut rien moins que le nom suivant pour nous consoler de tant de

platitude, rien moins que Cyrano de Bergerac avec ses Histoires comiques

de la Lune et du Soleil, pour nous faire oublier de Lannel et son

prétendu roman satirique. Les Histoires comiques de Cyrano, quoique

n'appartenant point au monde réel, puisqu'elles se déroulent tout

entières dans le capricieux domaine de l'imagination, dans le pays des

chimères, dans l'espace illimité où règnent le fantastique et le

merveilleux, rentrent pourtant dans notre étude par leur côté satirique

et bouffon, sans parler des points de détail qui les rattachent aux

récits familiers et bourgeois: je ne pouvois donc me dispenser de les

énumérer à leur rang.

Cette forme de voyages imaginaires a souvent été employé par les auteurs

satiriques, à qui elle fournit un cadre commode et fait à souhait. Le

XVIIe siècle, outre ceux que nous avons déjà rencontrés, en offre divers

autres exemples, parmi lesquels je me borne à citer ici, pour ne point

tomber dans des répétitions fatigantes, l'Histoire des Sevarambes

(1677-1679), utopie philosophique, aux idées hardies, aux vues avancées,

quelquefois même téméraires, qui fut proscrite dans presque toute

l'Europe pour la coupable audace de ses allusions.

La chronologie est féconde en contrastes. L'année même où paroissoit

l'Histoire comique de la Lune, l'abbé de Pure, sous le pseudonyme de

Gelasire, publioit le premier volume d'un roman bien différent, si même

on peut donner le nom de roman à la Prétieuse ou le Mystère des ruelles.

Rien qui soit en effet plus complétement le contre-pied des oeuvres de

Cyrano que cette satire languissante, pâteuse, prolixe, dans les

dernières parties surtout, que l'abbé écrivit pour se venger des

ruelles, dont il avoit été d'abord un des fidèles les plus dévots et les

plus assidus. Cette rapsodie en quatre volumes, qui n'est pourtant pas à

dédaigner pour l'histoire littéraire de l'époque, parcequ'on y découvre,

en les déblayant des puérilités inouïes qui les cachent d'abord, un

assez grand nombre de traits curieux et de révélations piquantes

relatives à la société des précieuses, à leur langage émaillé de

néologismes, dont plusieurs ont pris racine et se sont acclimatés parmi

nous, à leurs sentiments dans les questions d'art et de morale, à leurs

discussions subtiles, par exemple, pour ou contre le mariage, sur

l'avantage de l'absence en amour, etc.;--à leur métaphysique

quintessenciée, dont l'échantillon le plus intéressant est une apologie

de la laideur en amour, faite en vers assez bien tournés, et accompagnée

d'une histoire concluante à l'appui;--à la haute opinion qu'elles

avoient d'elles-mêmes, et à bien d'autres particularités encore; cette

rapsodie, ai-je dit, n'est, au fond, qu'une série de dialogues raffinés

et d'interminables conversations. Le roman, absent du reste de

l'ouvrage, s'est réfugié dans les histoires incidentes, parfois assez

scabreuses, même pour des oreilles moins chastes que ne dévoient l'être,

ce semble, celles de ces divines et incomparables personnes. De Pure a

eu soin aussi de multiplier les vers, les lettres, les portraits,

suivant la mode d'alors: car, bien qu'il ait semé son ouvrage

d'épigrammes, directes et indirectes, contre le genre en vogue, il

tâchoit néanmoins de s'en rapprocher, n'étant point un esprit assez

vigoureux pour s'affranchir de cette routine à laquelle ne savoient pas

toujours se dérober les plus indépendants eux-mêmes. Pourtant, dans les

premières pages du quatrième volume, il a prêté à l'une des précieuses,

Eulalie, une dissertation assez judicieuse sur un nouveau genre de

romans à tenter. Sans attaquer précisément le genre reçu, elle

désireroit néanmoins quelque chose de différent, par exemple des romans

basés tout entiers sur les développements de l'amour, au lieu de ceux où

la curiosité et l'inquiétude sont les principaux aliments de l'intérêt.

Elle y proscriroit l'uniformité de la marche suivie, les coups d'épée,

l'introduction parasite et envahissante des éléments extérieurs. La

conversation se continue long-temps sur ce projet de réforme, mais elle

finit par une protestation de l'assemblée contre le retranchement des

grandes actions et des exploits héroïques et contre les tendances

bourgeoises.

Outre bien d'autres défauts, dont j'ai déjà effleuré quelques uns, la

Prétieuse en a deux qui suffiroient pour en faire une oeuvre manquée,

même aux yeux des juges les plus indulgents. Loin d'avoir la netteté de

toute bonne critique, ce livre est, au contraire, d'une obscurité rare,

et le sens en reste trop souvent caché; la pensée de l'auteur s'y

confond si bien, la plupart du temps, avec celle des personnages, qu'on

ne peut toujours les démêler sans embarras. Un autre défaut, plus grave

encore peut-être, c'est qu'il appartient corps et âme au genre ennuyeux:

si ce sont bien là les conversations des précieuses, et tout nous porte

à le croire, il falloit que ces dames y missent beaucoup de candeur et

de bonne volonté pour s'en amuser comme elles le faisoient.

De Pure a poursuivi la même tâche satirique contre les précieuses, dans

une comédie introuvable, jouée sur le théâtre italien. On peut aussi

rapprocher de son ouvrage la pièce de Somaize, les Véritables

Précieuses, et le tableau qu'a tracé de la même société, dans ses

Portraits, la grande Mademoiselle, un an avant la comédie de Molière.

C'est encore une satire qui, suivant moi, n'est guère plus claire et

plus amusante, mais qui a le mérite d'être plus courte, que cette

Histoire de la princesse de Paphlagonie, écrite vers la même époque, en

un moment de velléité littéraire, par mademoiselle de Montpensier. Il

lui prit un jour fantaisie de railler, sous des noms supposés, quelques

dames de la cour, et, pour arriver à ses fins, elle eut recours à la

forme du roman,--sinon dans le style, plus simple et moins emphatique,

quoiqu'il reproduise toutes les expressions consacrées,--du moins dans

la fable et l'invention, farcies de tous les ingrédients habituels

recommandés par la recette. Elle y perce surtout de ses flèches

mademoiselle Vandy et madame de Sablé, la comtesse de Fiesque, et sa

favorite, madame de Fontenac. Mais cet ouvrage, où manquent

l'observation générale et l'invention, n'a d'intérêt que par la clef,

qui lui donne la valeur d'un document historique[10]. Pris en soi, ce

n'est qu'un récit embrouillé, diffus, sans but et sans méthode, écrit

lourdement, mais non sans prétention. Mademoiselle de Montpensier fut

moins heureuse encore dans la Relation de l'Ile imaginaire, dont on lui

attribue la composition, bien qu'elle porte la signature de Segrais[11],

qui servit également de prête-nom à madame de Lafayette. Au moins y

avoit-il quelques peintures de moeurs dans le précédent ouvrage, tandis

que celui-ci, à la fois fort court et assez insignifiant, est écrit sans

gaîté, sans netteté et sans vraisemblance, malgré l'excellent modèle

qu'elle avoit dans un épisode de Don Quichotte. On y trouve tout au plus

quelque mérite de style. Je n'ai pu guère démêler, pour toute intention

satirique, que certains traits timides décochés contre Nervèze, qui

étoit alors, avec Des Escuteaux, son compère, le bouc émissaire de la

littérature.

[Note 10: V. la clef complète dans le Segraisiana.]

[Note 11: Segrais a composé aussi, comme on sait, un volume de

Nouvelles françoises. Dans le préambule, tout en traçant l'éloge des

romans en vogue, il fait quelques réserves, au point de vue de la

vraisemblance et de la réalité, contre leurs imitateurs, n'osant sans

doute les attaquer directement eux-mêmes. Il fait remarquer qu'il seroit

plus naturel de prendre des aventures françoises et des héros françois.

C'est peu de chose, mais c'est quelque chose.]

Joignons-y encore l'Heure du berger, demi-roman comique ou roman

demi-comique, par C. Le Petit, livre burlesque et quelque peu

licencieux, plein de galimatias et de mauvais goût, ne manquant pas

toutefois d'un certain esprit qui en fait supporter la lecture; la

Prison sans chagrin, histoire comique du temps, mais histoire fade,

longue et sans intérêt; les Aventures tragi-comiques du chevalier de la

Gaillardise, par le sieur de Préfontaine.

Enfin nous voici,--il étoit temps,--sortis du fatras des infiniment

petits (j'en demande pardon aux admirateurs du talent de la grande

Mademoiselle), et arrivés à deux livres d'une plus haute valeur, les

premiers sans contredit de ceux que nous étudions, par le nom de ceux

qui les firent et par leur mérite propre: je veux parler, on le devine,

du Roman comique de Scarron et du Roman bourgeois de Furetière.

Le titre du Roman bourgeois (1666) indique assez son but. Furetière,

intime ami de Boileau, s'est proposé de peindre, en spirituel et mordant

satirique, les moeurs de la bourgeoisie d'alors. Il a voulu faire un

roman réaliste[12], sans tomber, sinon en de rares accès d'humeur

bouffonne, dans la charge et la caricature. Prenant cinq ou six types

marqués, le procureur et la procureuse, l'avocat, le plaideur[13], la

fille bourgeoise et coquette, l'homme de lettres, etc., il les a rangés

et mis en jeu dans un cadre peu varié, comme l'étoit d'ailleurs celui de

presque tous les romans contemporains, qui cachoient une grande

monotonie et une excessive pauvreté d'intrigue sous leur complication

apparente. Tous ces personnages ont des noms (Pancrace, Javotte,

Nicodème, Vollichon, Jean Bedout, Philippote, et non Mandane,

Polexandre, Artamène, etc.), des caractères, des façons de parler et

d'agir, qui sont aux antipodes de ces dignes romans dont la lecture

charmoit à un si haut point madame de Sévigné. Rien d'héroïque dans ce

monde terre à terre, pas de grands sentiments ni de belles paroles dans

ces prosaïques chevaliers du pot-au-feu. Au lieu de placer la scène dans

un temple ou dans un palais d'Assyrie, Furetière nous transporte, dès le

début, sur la place Maubert: nous sommes avertis. Le Roman bourgeois est

une satire en action, une continuelle épigramme, où l'allusion perce à

chaque instant le tissu du récit, où la critique ingénieuse et sensée

voyage côte à côte avec la parodie, mais une parodie de bon ton et de

bon goût, qui laisse place à l'observation. Furetière n'idéalise pas les

moeurs qu'il retrace, il les étudie à fond et dans des classes

entières,--non plus seulement à l'extérieur, sous leur côté original et

individuel. Ses procureurs et ses bourgeois sont des masques effrayants

de vérité: nous avons tous rencontré ce Vollichon, fieffé ladre,

fesse-mathieu, fort en gueule comme la Dorine de Molière, grand diseur

de proverbes et quolibets, qu'on séduit en faisant sa partie de boules,

et en ayant bien soin de perdre la dernière, la belle; vieux gueux qui

ne se fait nul scrupule d'occuper, sous divers noms, pour deux ou trois

parties à la fois; au demeurant bon enfant, surtout lorsqu'il est en

joyeuse humeur, et méditant de devenir honnête homme dans sa vieillesse,

depuis qu'il a remarqué que d'ordinaire cela rapporte davantage;--ce

prédicateur poli, jeune abbé de bonne famille, très bien frisé, qui

parle un peu gras pour avoir un langage plus mignard, et qui veut qu'on

juge de l'excellence de ses sermons par le nombre des chaises louées à

l'avance;--cette demoiselle Javotte, petite personne dont la beauté,

splendidement insignifiante, égale la niaiserie, ou, si l'on veut,

l'ingénuité, qui emprunte un laquais et des diamants pour quêter avec

plus d'éclat à l'église, et met tout son orgueil à surpasser la collecte

de ses rivales;--ce Nicodème, galant avocat toujours vêtu à la dernière

mode, qui tourne un madrigal comme M. Prud'homme et abuse d'un poireau

placé au bas du visage pour y étaler une mouche assassine;--et ce

Villeflatin, digne confrère du grand Vollichon, qui, sans avertir

personne, tire si admirablement parti d'une imprudente promesse de

mariage, afin d'en extorquer de solides dommages-intérêts;--et ce brave

Jean Bedout, et cette petite sucrée de Lucrèce, et cette pimbêche de

Collantine, et cet infortuné Charroselles, le plus à plaindre des hommes

de lettres. Tout le monde a son paquet dans ces railleries aussi

spirituelles qu'impitoyables: les académies de beaux esprits, les

ruelles, et surtout les ruelles bourgeoises, les poètes, et même les

marquis. La satire littéraire s'y mêle sans cesse à la satire morale, et

le récit fait souvent place aux malignes remarques de l'auteur et aux

digressions, trop fréquentes et trop détournées peut-être, où il aime à

égarer sa verve narquoise. Mais cet ouvrage est plutôt un pamphlet qu'un

roman, parceque toutes ces observations ne sont pas mises en relief par

une action suffisamment nouée, que le développement de l'intrigue et des

caractères se fait dans un plan trop artificiel, et qu'il faudroit à

toutes ces aventures un lien plus réel et plus fort pour les unir dans

un ensemble harmonieux.

[Note 12: «Je vous raconteray sincèrement et avec fidélité plusieurs

historiettes et galanteries arrivées entre des personnes ny héros ny

héroïnes..., mais qui seront de ces bonnes gens de médiocre condition,

qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et

les autres laids, les uns sages et les autres sots; et ceux-cy ont bien

la mine de composer le plus grand nombre.»]

[Note 13: C'est surtout à ces types qu'il s'est attaché; toute la

gent chicanière est fustigée par lui avec une verve impitoyable.

Furetière, ancien avocat et fils de procureur, nourri dans le sérail de

la chicane, en connaissoit les détours: on n'est jamais trahi que par

les siens. Évidemment la tradition qui lui attribue une large part de

conseils dans la composition des Plaideurs doit être vraie: il avoit

profondément étudié la question, et Racine, qui donna sa comédie plus de

deux ans après, put trouver en germe quelques uns de ses types et

quelques unes de ses scènes dans le roman de son ami. Il est même

probable, d'après les dates, qu'ils travailloient ensemble à ces deux

ouvrages, et qu'ils mirent plus d'une fois leurs idées et leurs

observations en commun, dans les cabarets du Mouton blanc ou de la Croix

de Lorraine.]

À peu près vers le même temps où l'ouvrage de Furetière ouvroit en

quelque sorte la voie au roman d'observation, les autres branches de la

littérature se trouvoient entraînées par un mouvement analogue, et

quittaient les caprices de la fantaisie et de l'intrigue fondées sur

l'imagination pure pour le domaine de l'étude des moeurs et de l'analyse

du coeur humain: la tragédie, avec Racine, passoit de la Thébaïde et

d'Alexandre à Andromaque; Molière, après avoir fait l'Etourdi, qui

correspondoit assez bien aux imbroglios des vieux romans, composoit

alors Tartufe et George Dandin. Le roman proprement dit, lui-même, en

dehors de la série à part que nous étudions, franchissoit l'immense

espace qui sépare l'Astrée, Clélie et Polexandre, de Zaïde et de la

Princesse de Clèves. N'étoit-ce pas là comme un pressentiment de La

Rochefoucauld, et surtout de La Bruyère, qui alloient bientôt venir?

À côté du Roman comique, évidemment inspiré à Scarron par les romans

picaresques de l'Espagne, avec lesquels il étoit très familier, on doit

citer quelques unes de ses Nouvelles tragi-comiques, puisées à la même

source. Bien que la plupart des personnages principaux appartiennent aux

classes élevées, ce n'en sont pas moins des récits bourgeois, par les

personnages subalternes et par les moeurs qui s'y trouvent retracés.

L'intrigue y domine sans doute, mais les peintures de caractère et

l'observation n'y manquent pas: il me suffira de citer le pingre don

Marcos, dans le Châtiment de l'avarice, dont la lésinerie est peinte de

main de maître, et, dans l'Hypocrite, ce passage admirable de vérité et

de profondeur dont Molière devoit faire la plus belle scène de son

Tartufe (III, 6).

Il ne nous reste plus maintenant que des ouvrages dont l'intérêt pâlit à

côté de ceux-là. C'est d'abord la Fausse Clélie de Subligny (1670),

recueil d'histoires françoises, galantes et comiques, que se racontent

les uns aux autres les personnages du roman, et dont les héros sont

presque tous des gens de qualité, mais passant par des aventures

familières et plaisantes. Quant à l'héroïne, c'est une fille que la

lecture de la Clélie a rendue folle, et qui se prend elle-même pour

cette Romaine illustre. La physionomie de l'ouvrage, depuis les noms

jusqu'aux lieux successifs de la scène, est tout à fait moderne,

contrairement aux usages reçus, et l'on y surprend parfois des

railleries et des protestations contre les romans romanesques.--C'est

ensuite le Louis d'or politique et galant (1695), par Ysarn, un des

littérateurs qui hantoient les samedis de mademoiselle de Scudéry,

«garçon bien fait, dit Tallemant, qui a bien de l'esprit, et qui fait

joliment les vers»,--sorte de petit roman satirique, dont le cadre,

souvent remanié depuis, offre quelque analogie avec celui du Diable

boiteux de Le Sage. Mais l'auteur, malgré quelques passages assez

piquants et quelques protestations qui ne manquent pas de hardiesse

contre les voies suivies par Louis XIV en politique et en religion, n'a

pas su remplir dignement son sujet; le lecteur perd bientôt l'espérance

que les premières pages lui avoient fait concevoir, et, au lieu d'un

roman de moeurs et d'observations satiriques, il n'a guère qu'un mince

recueil d'anecdotes sans grande portée et de discussions peu

intéressantes.

Il faut réunir à la Fausse Clélie et aux Nouvelles tragi-comiques

quelques autres oeuvres qui s'en rapprochent, surtout les Nouvelles de

d'Ouville, frère du bouffon Boisrobert, et le Gage touché, histoires

galantes et comiques, des dernières années du siècle, attribuées à Le

Noble. Ce volume est un recueil de récits bourgeois, qui souvent ne sont

pas sans ressemblance avec ceux de Boccace et de la reine de Navarre,

dont l'auteur a même calqué le plan, comme La Fontaine en avoit imité la

libre et joyeuse allure dans ses Contes. Les uns sont conçus dans la

manière espagnole; les autres sont simplement de petits romans

d'intrigue, avec une pointe de réalisme. Le Noble choisit, avec une

prédilection marquée, ses sujets et ses personnages, dans les classes

les plus humbles: ce ne sont que jardiniers, tailleurs, donneurs d'eau

bénite, laquais, sages-femmes, etc., qu'il fait agir et parler suivant

leur condition. J'ai retrouvé dans ces pages l'original du fameux drame

populaire de Mercier, la Brouette du vinaigrier. Les caricatures ne sont

pas rares non plus dans le Gage touché, qui se heurte même parfois au

burlesque, et l'ouvrage, qui avoit débuté par des peintures plus exactes

du monde réel, tombe de plus en plus vers la fin dans le romanesque et

l'invraisemblance.

Mais, que le Gage touché soit ou non de Le Noble, il y a dans ses

oeuvres un certain nombre de nouvelles qui doivent rentrer dans cette

étude: telles sont (rangées sous le titre commun de Les Aventures

provinciales), le Voyage de Falaize, nouvelle divertissante; l'Avare

généreux, nouvelle galante, entremêlée de plusieurs autres; la Fausse

comtesse d'Isamberg; sans compter beaucoup d'histoires analogues qui

font partie de ses Promenades. Tout cela est assez vif, preste, comique,

de couleur moderne et françoise, souvent bourgeoise et familière. On y

trouve de l'observation, mais un peu superficielle et rarement

satirique.

Ajoutons encore à cette liste, que je voudrois faire la plus complète

possible, tout en avouant bien haut qu'elle ne peut l'être en aucune

façon, quelques autres productions d'un genre mitoyen, qui se

rattachent, par certains points de contact, à la même catégorie, sans y

rentrer directement. Tels sont le Barbon et la Défaite du paladin

Javerzac, pièces satiriques de Balzac, qui, par la forme et le ton, sont

presque de petits romans; le Mamurra de Ménage; quelques unes des pages

échappées à la plume trop facile de du Souhait et de Le Pays; un assez

grand nombre de facéties; plusieurs morceaux qu'on peut découvrir dans

les recueils du temps, en particulier dans celui de la Maison des jeux

(par exemple: les Amours de Vénus, la Relation grotesque, burlesque,

comique et macaronique, des amours et transformations de Vertumne); dans

les recueils d'OEuvres galantes et d'OEuvres diverses; dans celui des

Pièces en prose les plus agréables de ce temps (par exemple l'Histoire

du poète Sibus, etc.); quelques Nouvelles ou Histoires de Rosset, qui,

du reste, avoit traduit Don Quichotte; quelques contes de la Fontaine,

d'Hamilton et de Sénecé; enfin toute une série de romans

historico-satiriques, ou, si l'on aime mieux, de satires

historico-romanesques, relatives surtout aux amours des grands

personnages, et fort licencieuses pour la plupart, livrets sortis des

officines de Hollande pour être débités sous le manteau, et que je ne

puis passer en revue, parceque cet examen, un peu en dehors de mon

sujet, m'entraîneroit beaucoup trop loin.

J'ai bien envie d'y réunir le Page disgracié de Tristan l'Hermite,

curieuse et romanesque autobiographie. Il me paroît fort probable, en

effet, que l'auteur de Marianne ne s'est pas fait faute de glisser

quelques particularités de son invention dans ces pittoresques mémoires;

et ce qui me pousseroit à le croire volontiers, c'est que le récit a

l'air arrangé à souhait pour toutes les exigences du roman, et que le

titre même semble renfermer un aveu implicite de l'auteur (Le page

disgracié, où l'on voit de vifs caractères d'hommes de tous tempéramens

et de toutes professions). Du reste, s'il n'eût voulu que faire le

simple récit de ses aventures, fort variées et fort intéressantes par

elles-mêmes, je l'avoue, qui l'empêchoit de mettre partout les noms

propres, au lieu d'employer ces déguisements et ces détours qui donnent

à l'ouvrage, quoi qu'on en ait, toute la physionomie d'un roman? Aussi

est-ce de ce nom que l'appelle, dans sa Bibliothèque françoise, Ch.

Sorel, qui le range parmi «les romans divertissans». Or les scènes de la

vie commune et vulgaire, racontées dans le style qu'elles demandent, se

succèdent de fort près dans ces confessions; on y rencontre même parfois

des portraits grotesques et des tableaux de genre tout empreints du

vieil esprit gaulois, qui ressemblent aussi peu aux tableaux ordinaires

des romans d'alors qu'une toile de David Téniers à une de Lebrun.

Enfin, se récrieroit-on beaucoup si j'introduisois à la suite de tous

ces noms un nom qu'on ne s'attend peut-être pas à trouver en cette

compagnie, celui de Charles Perrault, qui, du reste, dans ses

Parallèles, et dans toute la part qu'il prit à la querelle des anciens

et des modernes, avoit montré les idées d'un véritable novateur

littéraire? Les Contes de fées sont du fantastique et du merveilleux,

sans doute; mais il arrive souvent que ce fantastique et ce merveilleux

tiennent à la réalité familière comme à l'intention comique et satirique

par les détails: c'est ce qui étoit déjà arrivé aux fables milésiennes

chez les anciens, et chez les modernes aux voyages comiques de Cyrano

dans la lune et le soleil; ce fut ce qui arriva également à Perrault.

Quiconque a lu le Petit Poucet, la Barbe-Bleue, le Petit Chaperon rouge

et Peau d'Âne, c'est-à-dire quiconque a dépassé l'âge de sept ans, se

rappelle ces tableaux d'intérieur bourgeois ou populaires, ces scènes de

bûcherons, de forêts, de fermes, de villages, qui s'y trouvent mêlés, et

font de ces gracieux contes de petits romans familiers, d'allure naïve

et simple.

Ainsi, pour nous résumer en quelques lignes, le caractère commun à la

plupart des oeuvres que nous venons d'étudier est un caractère de

protestation, directe ou indirecte, réfléchie ou spontanée, sérieuse ou

plaisante, contre la dignité solennelle du genre à la mode, contre la

subtilité, l'emphase, l'exagération des idées, des sentiments et des

personnages. Elles se tiennent plus près de la terre, ne dédaignent

point les menus détails et les peintures vulgaires, entrent dans la voie

d'une observation plus vraie des moeurs et du coeur de l'homme; en un

mot, au lieu de se lancer dans un monde factice et monotone, toujours

jeté au moule de l'Astrée et des Bergeries, elles étudient le monde

extérieur, surtout le monde d'en bas, pour en faire le portrait ou la

satire. Tous ces ouvrages, presque sans exception, semblent vouloir

aussi protester par la licence des détails et la crudité de l'expression

contre la galanterie précieuse et raffinée, la langueur discrète et un

peu prude, la quintessence de platonisme, mise en vogue par d'Urfé:

c'est comme un ressouvenir du siècle précédent conservé en toute sa

verdeur par ces esprits rebelles, qui s'effraient de voir la littérature

s'assouplir sous la discipline, la langue se décolorer et pâlir, la

libre et forte sève des joyeux conteurs d'autrefois s'effacer devant un

jargon, prétentieux, affadi, éviré. Lieux, héros, aventures, tout y

change de nature et de ton; le style lui-même s'assortit au fond du

roman: moins régulier souvent et moins correct, il a, du moins dans les

meilleures de ces oeuvres, plus d'originalité, de verve pittoresque; il

abonde à la fois en hardiesses heureuses et en trop fréquentes

négligences. Bien plus, presque tous ces romans offrent les mêmes

singularités de détail et une physionomie toute semblable jusque dans

les moindres traits: c'est ainsi que l'on y retrouve fort souvent la

préface cavalière, poussant la vanité et le dédain du public jusqu'à

l'outrecuidance et foudroyant ceux qui auront le front de ne pas trouver

leur ouvrage admirable; mais c'est un ridicule que Scudéry et La

Calprenède partagent avec de Lannel, Sorel, de Pure et Subligny, et qui

nous semble avoir été emprunté à la littérature espagnole, alors dans

toute son influence, surtout à Montemayor, Montalvan et Alarcon. Enfin,

par un hasard étrange, un très grand nombre d'entre eux sont restés

également inachevés: cette fatalité est commune aux Histoires comiques

de Théophile et de Cyrano, au Polyandre de Sorel, au Roman bourgeois, au

Roman comique, à la Fausse Clélie, etc.

D'ailleurs, indépendamment du mérite propre et de l'intérêt littéraire

qui les recommandent si puissamment aux érudits et aux simples curieux,

ces oeuvres, dont beaucoup ont à peu près l'attrait de l'inédit et de

l'inconnu, méritent encore d'être lues et relues, comme d'inépuisables

mines de renseignements sur les moeurs et les usages de l'époque, sur

les opinions qui s'y reflètent avec plus de vivacité et d'exactitude, et

pour ainsi dire avec plus d'abandon familier, qu'elles ne pouvoient le

faire dans des romans grecs et assyriens, où la convention laissoit si

peu de place à l'observation véritable. Comme les romans héroïques, et

beaucoup plus qu'eux, les romans comiques et satiriques ont presque tous

une clef, dont la connoissance complète, si elle étoit possible et si la

plupart du temps on n'étoit réduit sur ce point à des conjectures qui

n'ont rien de certain, ajouteroit beaucoup à leur intérêt et à leur

utilité. Mais, en outre, ils sont, pour qui sait les comprendre, une

histoire intime du XVIIe siècle: auteurs, courtisans, villageois,

cabaretiers, soldats, marquis, procureurs, petits héros de bourgeoisie,

etc., tout cela y parle et y agit comme dans le théâtre de Molière. Ce

sont d'ailleurs presque autant de comédies que ces ouvrages: il n'y

manque que le dialogue, et, sans compter les très nombreux emprunts à

l'aide desquels nos comiques, et principalement le plus grand de tous,

se sont enrichis à leurs dépens, on pourrait y retrouver la plupart des

types de la vieille comédie françoise, de ces masques glorieux illustrés

par Larivey, Grevin, Jodelle, Scarron, Tristan, Rotrou, Corneille, et

qui cédèrent la place aux caractères, après avoir jeté un dernier et

faible éclat dans quelques pièces de Molière lui-même. C'est ainsi qu'on

peut étudier le matamore dans le Baron de Fæneste, le pédant sous ses

diverses faces dans l'Histoire comique de Théophile, le Francion de

Sorel, etc.; la femme d'intrigue dans Francion, le valet bouffon dans le

Carmelin du Berger extravagant, etc.

Le Roman Comique · 第 5 / 265 题