Quand on se propose de visiter un pays étranger où la langue que
nous parlons n'est pas connue, on doit chercher les plus habiles
interprètes de ses pensées. C'est pour cette raison que vous me
permettrez de m'adresser à vous au sujet de mon histoire de la
décadence et de la chute de l'Empire Romain.
Quand j'ai en le plaisir ce printems dernier de vous voir à Londres
avec M. et Madame Necker, je crois vous avoir dit que mon ami
Deyverdun s'étoit chargé de ma traduction, et qu'il se proposoit
de la faire paroître en Allemagne, où il séjourne actuellement
avec ce jeune Anglois. Mais l'exactitude et la diligence ne sont
pas du nombre des vertus de mon ami; et après un long silence qui
n'a pas laissé de m'ettonner, je reçus hier au soir une lettre de
sa part, par laquelle j'apprens que sa paresse, ses occupations et
les projets de son élève l'obligent de renoncer absolument à cette
entreprise qu'il avoit à peine commencée. Me voici donc à present
libre mais isolé. J'ai toujours méprisé la triste philosophie qui
veut nous rendre insensibles à la gloire. J'ambitionne celle d'être
lu en France et dans le Continent; et je me verrois au comble de mes
désirs, si la même plume qui a si bien rendu l'éloquence historique
de Robertson vouloit se preter à un écrivain son inferieur à tous
egards mais qui a reçu de l'indulgence de ses compatriotes un
acceuil presqu'aussi favorable. Un succès si flatteur m'encourage à
me livrer avec ardeur à la composition du second volume. Malgré la
dissipation de Londres et les soins du Parlement j'y ai déjà fait
quelque progrès et je compte avec une assurance assez bien fondée de
pouvoir l'achever dans deux ou tout au plus dans trois ans. Comme je
m'empresserois alors de vous envoyer les feuilles à mesure qu'elles
sortiroient de la presse, il nous seroit facile de nous arranger de
manière que ce volume parût en même tems dans les deux langues.
Si vous avez, Monsieur, l'inclination et le loisir de vous engager
dans ce travail, je ne perçeois plus que deux obstacles, qui sont à
la verité assez considerables. Le premier c'est l'objet et la nature
de mes deux derniers chapitres, qui doivent paroitre moins edifians
encore en France qu'en Angleterre. Je sens cependant qu'un homme
d'esprit rompu comme vous dans l'art d'écrire seroit souvent en état
d'adoucir l'expression sans affoiblir la pensée. Je ne craindrois
pas de vous confier les droits les plus étendus pour changer et
même pour supprimer tout ce qui vous paroitroit le plus propre à
blesser la delicatesse de votre église et de votre police. J'irais
moi-même au devant de leurs scrupules et si par le moyen des couriers
de nos ministres, vous m'envoyez les feuilles de la traduction, je
vous aiderois à enlever toutes les pierres d'achoppement. Enfin si
malgré toutes ces précautions l'ouvrage se trouvoit encore trop
fort pour passer à la censure, ne pourroit on pas obtenir par le
crédit de nos amis communs un privilège tacite qui suffiroit pour
mettre votre edition à couvert de l'avidité des libraires? L'autre
obstacle se tire de la crainte que dans cet intervalle de tems perdu
par la negligence de mon ami, Deyverdun, quelque main assurément
moins habile ne vous ait déjà prevenu. On m'a parlé fort confusement
d'une traduction entreprise par Moutard, libraire sur le quai des
Augustins, mais j'ignore jusqu'a quel point elle est avancée et
quelles mesures on prend pour le faire paroitre. Vous êtes à portée,
Monsieur, de vous informer et je conçois que cet eclaircissement
pourra influer sur vos resolutions, et j'ose vous prier de me les
communiquer au plûtot.
Mes affaires ne m'ont pas permis de faire un voyage à Paris cet
été. J'ai senti douleureusement cette privation dont je ne me suis
consolé qu'en formant des projets pour l'année prochaine. Quand on se
rappelle les momens delicieux qu'on a passés avec Madame Necker dans
ce taudis de Suffolk Street, toutes nos Angloises paroissent encore
plus froides et plus maussades. Ayez la bonté, Monsieur, de l'assurer
que son souvenir ne s'effacera jamais de mon coeur et de presenter
en même tems à Monsieur Necker mes respects les plus sinceres. Comme
homme je dois applaudir à la justice qu'on rend an vrai mérite; mais
si je ne pensois qu'en Anglois je vous avoue franchement que ce
n'est pas là le Ministre des Finances que je voudrois donner à la
France. J'espère néanmoins que l'ami de l'humanité sera disposé à
nous epargner le plus terribles de ses fleaux.
Excusez, Monsieur, ce long barbouillage dont j'ai pris la liberté de
vous importuner, ou pardonnez tout à l'amour paternal. Recevez mes
remerciemens en même tems pour cet excellent discours à l'Academie
Françoise dans lequel vous avez mis des idées à la place de
complemens. A propos nous sommes fort en colère contre votre confrère
Voltaire pour les blasphemes qu'il vient d'écrire contre le Dieu du
Théâtre Anglois;[343] et qu'on a lu, dit-on, en pleine Academie dans
la presence même de sa prêtresse Madame Montagu.
J'ai l'honneur d'être avec une consideration distinguée,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
E. GIBBON.
[342] J. B. Antoine Suard (1733-1817), whose acquaintance Gibbon
made at Paris in 1763, had translated Robertson's _History of
Charles V._ in 1771, and was now at work on a translation of his
_History of America_, which was published in 1778.
[343] In a letter, dated "Ferney, July 19, 1776," and addressed
to M. d'Argenteuil, Voltaire wrote strongly against a projected
translation of Shakespeare. He claims that he himself had
first pointed out to the French some pearls which he found on
Shakespeare's "enormous dung-heap." "I little thought," he
continues, "that I should help to tread under foot the crowns
of Racine and Corneille, in order to adorn the head of a
barbarian and a buffoon." The letter was read aloud before the
Academicians. Mrs. Montague, who was present, when she heard
the words "énorme fumier," exclaimed, "C'est un fumier qui a
fertilisé une terre bien ingrate."
294.
_To J. B. Holroyd, Esq._
Friday evening, November 22nd, 1776.
*News from the Lakes. A Naval combat in which the Provincials were
repulsed with considerable loss.[344] They burnt and abandoned Crown
point. Carleton is besieging Ticonderoga. Carleton, I say, for he
is there, and it is apprehended that Bourgoyne is coming home. We
dismissed the Nabobs without a division. Burke and Attorney General
spoke very well.* This evening a letter from Aunt Hester. She seems
angry with Gilbert's accounts, and dissatisfied with her poor
balance. Adieu.
[344] On November 22, letters arrived from Sir Guy Carleton
giving an account of the destruction of the American fleet on
Lake Champlain, October 11-13, 1776. Arnold, after destroying
Crown Point, retired to Ticonderoga. General Burgoyne returned to
England on December 9, 1776.
295.
_To J. B. Holroyd, Esq._
Saturday Evening, 23rd Nov., 1776.
You will receive this post a large parcel which came last night from
Northamptonshire and to which you must return an immediate answer,
as the old Lady seems impatient. Her wanting me to lend her money in
contradiction to all rules established between Aunts and Nephews is a
very _ugly_ circumstance. I do not like to borrow money to purchase
land; nor to lend money without being able to call for either
principal or interest. Yet she might in various ways be offended
at my declining it. Therefore if the Tythes can be dispensed with,
give an opinion against them. I do not like Gilbert; he says that
Martin has a long lease of land two miles from Newhaven, and that he
could distress us by taking in kind. Consider, and if there is doubt
enquire.
Examine in your library an old translation of Tacitus by Sir Henry
Saville: if it contains the life of Agricola, send up the book for
the use of the Sollicitor General.