MON TRÈS CHER PÈRE,

Dois-je me flatter que vous m'aimiez encore? Si j'en croyois mes

propres sentimens, je me dirais sur le champ que j'aime mon père

avec une tendresse si vive et si vraie qu'il est impossible que

je ne sois pas payé de retour. Si j'ai bien entendu ses paroles,

ajoutais-je à moi-même. Ce père, ci-devant si rempli de bonté,

m'a daigné assurer que tout étoit oublié et qu'il me rendoit son

ancienne affection. Je ne dois donc plus en douter. Il m'aime,

je suis heureux. Cependant d'un autre coté mille Idées facheuses

s'offroient en foule à mon esprit. Je lui ai écrit plusieurs

fois, je lui ai demandé des graces que je croyois raisonnables,

et que j'esperois d'obtenir. Il se tait cependant. Un silence si

cruel m'afflige, m'épouvante, me fait envisager le plus grand

des malheurs: la perte de son amitié. Ne croyez pas, mon très

cher Père, qu'il entre le moindre réproche dans ces plaintes,

le respectueux attachement que j'aurai pour vous m'en interdit

jusqu'à l'apparence. Vous avez sans doute vos raisons, et quand

même elles me paroitroient pas tout à fait suffisantes, mon

devoir, et, plus encore, mon cœur feroient taire ma faible raison

et vous assureroient d'une obeissance libre de tout murmure.

Lorsque vous me permettez, il y a deux ans, de faire le tour

de la Suisse, de peur de faire une depense trop forte, nous

laissâmes Genève pour une autre fois. Je viens de faire ce petit

voyage actuellement. J'y ai passé trois ou quatre semaines que

j'ai taché de mettre à profit. Ma depense pendant ce tems là

est allée à seize Louis neufs. J'espère, mon très cher Père,

que vous ne la désapprouverez pas. Je ne l'aurois pas fait sans

prèalablement demander votre permission, mais le tems pressoit.

Une troupe de Comédiens François étoient à Genève en passant.

Il étoit bien naturel de saisir une occasion de prendre quelque

Idée du Théâtre François, et cette occasion (vu la Guerre) ètoit

presque unique. De retour à Lausanne, j'ai repris mes anciennes

occupations avec une ardeur nouvelle. Assurez, s'il vous plait,

madame votre epouse de mon sincère Attachement, et faites moi la

justice de me croire avec une tendresse et un respect sans bornes

Mon très cher Père,

Votre très Humble et très obeissant Serviteur,

E. GIBBON.

8.

_To his Father._

Lausanne, March 29th, 1758.

Private Letters of Edward Gibbon (1753-1794) Volume 1 (of 2) · 第 15 / 336 题