Je me hate de vous assurer encore une fois de mes sentimens.
Je ne crois pas qu'ils vous soient inconnus, mais je me plais
à les repeter; heureux si les expressions de mon cœur ne vous
deplaisent pas.
Quand pourrois-j'esperer de vous les temoigner, ces sentimens en
Angleterre? Quatre ans se sont déjà ecoulés depuis qu'un arret
de votre part m'a fixé dans ce pays. Ils m'ont paru autant de
siècles. Ce n'est pas que je me plaigne du pays même ni de ses
habitans. Je leur ai des obligations essentielles. Je dois au
séjour que j'y ai fait mon gout pour la culture de mon esprit, et
les progrès quelqu'ils soient que j'ai fait dans quelques genres
d'études. Je me suis même acquis un petit nombre d'amis qui
meritent mon estime, et dont le souvenir me sera toujours cher.
Mais ces amis que sont-ils au prix d'un père à qui je dois tout,
d'une mère qui a autant de droit sur ma reconnoissance que sur
mon respect, d'une Tante que j'aimai dès que je la connus, et qui
je connus aussitôt que moi-même? Je ne repasserai pas toutes les
raisons dont je me suis déjà servi, pour faire voir que, quelques
soient vos intentions, un plus long séjour à Lausanne ne me peut
être que nuisible. Je vous les ai proposé, c'est à vous à les
peser. Mais permettez-moi, mon très cher Père, de vous prier de
refléchir serieusement quel effet le différent emploi de mes plus
belles années peut avoir sur le reste de ma vie. Je ne fais point
entrer en ligne de compte mon propre agrément, c'est un objet
trop leger pour être mis à coté de ceux-ci. Au moins, quelques
soient vous resolutions, ne m'accablez pas par le silence. Que
je les apprenne de vous, ce sera toujours pour moi une sorte de
consolation.
Mais si des raisons que je n'ai gardé de blamer vous engagent á
me laisser plus longtems dans ce pays; adoucissez au moins ma
situation. Je vous ai souvent demandé la liberté de prendre un
Domestique. Je vous le demande encore comme le douceur qui me
seroit le plus sensible. Comme je sais, mon cher Père, que vous
n'aimez pas beaucoup à écrire des lettres, si après six semaines
ou deux mois, je regarderai votre silence comme un consentement.
Je n'ai rien de nouveau à vous dire sur ma santé ni sur mes
études. Celle-la est passable; je fais tout ce je puis pour qu'on
puisse dire quelque chose de plus de celles-ci.
Assurez ma chère mère (c'est avec bien du plaisir que je lui
donne ce titre) de tous les sentimens que ce nom sacré emporte
avec lui. J'ai l'honneur d'être, mon très cher Père, avec le plus
profond respect et le plus tendre devouement
Mon très cher Père,
Votre très humble et très obeissant Serviteur et fils,
E. GIBBON.
[Sidenote: HIS FATHER'S SILENCE.]
7.
_To his Father._
Lausanne, 26 Octobre, 1757.