[1] Les trombes de mer sont produites par un phénomène météorologique
que les marins observent particulièrement sous les latitudes les plus
souvent exposées aux commotions électriques. Les physiciens expliquent
diversement la formation des trombes. Les uns attribuent l'existence et
les effets de ce phénomène, à l'échange des deux espèces contraires
d'électricité qui, en se trouvant à une distance convenable, se
déchargent l'une sur l'autre pour se mettre en équilibre suivant les
lois naturelles de leur tendance.
D'autres savans, sans chercher à analyser aussi complètement les causes
auxquelles on doit la présence des trombes dans les régions torrides,
pensent qu'elles ne sont produites que par la condensation d'un nuage
qui, venant à être comprimé entre deux vents contraires, tourbillonne
sur la mer en se chargeant de toutes les molécules d'eau qu'il peut lui
enlever.
Les trombes, au reste, sont de deux espèces par rapport à la direction
qu'elles reçoivent et qu'elles suivent, quelle que puisse être la cause
réelle qui les produit: il y a des trombes descendantes et des trombes
ascendantes. Si un nuage chargé d'électricité positive, se décharge sur
la terre ou sur la mer, chargée d'électricité négative, le nuage crève
et la colonne d'eau s'écroule: c'est ce qu'on appelle la trombe
descendante.
Si, au contraire, c'est la terre ou la mer qui décharge sur le nuage
l'électricité contraire dont elle est chargée, le nuage emporte en
s'élevant les objets qu'il rencontre sur le sol, ou l'eau qu'il aspire
dans la colonne qu'il forme en appuyant sa masse sur la surface de la
mer. Dans ce cas, la trombe est ascendante. Telle est du moins l'opinion
des physiciens, qui pensent que les trombes ne sont qu'un phénomène
électrique.
Quoi qu'il en puisse être de ces définitions différentes, il est un fait
que personne ne peut méconnaître ni contester: c'est que les parages
dans lesquels on observe le plus souvent la présence des trombes de mer,
sont ceux où de brusques changemens de vents, et le renversement subit
de brises ou de moussons, se font sentir avec le plus de fréquence et de
force.
Tels sont les parages du golfe de Guinée, le canal Mozambique, les
Moluques, les Philippines, etc.
Les trombes marines, qui furent pendant si long-temps un grand sujet
d'effroi pour nos vieux navigateurs, paraissent avoir perdu aujourd'hui,
comme toutes les choses que l'on croit voir de près, une partie du
prestige qui les faisait tant redouter autrefois. L'aspect d'une trombe
semblait menacer d'un anéantissement total le navire assez malheureux
pour rencontrer ce spectre des mers. Un coup de canon envoyé à boulet
sur la fantastique colonne d'eau pouvait, disait-on, faire s'écrouler
sur lui-même ce colosse redoutable des élémens conjurés. Aussi, les
anciens bâtimens du commerce n'embarquaient-ils une ou deux mauvaises
pièces d'artillerie à leur bord, que pour crever une trombe, ou pour
appeler à eux les pilotes dans les momens de détresse, car le naufrage
et les trombes étaient les deux plus grands dangers que pouvaient
craindre les navigateurs des siècles passés.
Mais, maintenant que l'expérience a réduit, en quelque sorte, les
trombes de mer à leur juste valeur, on sait les effets qu'elles sont
capables de produire sur les navires qui se trouvent exposés à les
recevoir en mer. Plusieurs grands bâtimens ayant été assaillis par ces
énormes nuées d'eau ascendantes, en ont été quittes pour avoir vu le
tourbillon liquide enlever leurs voiles, une partie de la mâture, et des
objets amarrés sur le pont; accident toujours grave il est vrai, mais
moins effrayant encore que la destruction totale dont, autrefois,
l'approche d'une trombe marine paraissait menacer les navires mêmes du
plus fort tonnage et de la plus grande solidité.
* * * * *
La manière dont je m'y prends pour mettre dans la bouche de maître
Bastringue la description d'une trombe marine, ne peut amener sans doute
qu'une idée très imparfaite de la théorie aux raisons de laquelle il est
possible d'expliquer ou de définir ces sortes de phénomènes. Mais pour
rendre l'effet que produit en général sur l'esprit des matelots,
l'aspect d'une trombe, il fallait bien faire parler un marin autrement
que n'aurait parlé un savant de l'Institut, qui aurait observé, par
ordre de l'Académie, l'apparition du météore dont il est question dans
ce chapitre. Les hommes du commun et les hommes de la science, ont les
mêmes yeux, mais ils n'ont ni les mêmes idées, sur les choses qui
affectent leurs yeux, ni les mêmes expressions pour rendre les idées que
la vue des mêmes objets peut produire sur leur imagination. Or, ce qu'il
y a de plus piquant pour les gens du monde, ce n'est guère d'apprendre
la manière dont s'y prendrait un savant pour rendre compte des
sensations que lui ferait éprouver l'apparition d'une chose
extraordinaire. Il y a long-temps que l'on sait que les personnes
instruites n'ont qu'un langage pour peindre ce qu'elles observent dans
l'intérêt de la science; et malheureusement, la préoccupation à laquelle
elles sont presque toujours livrées dans l'ardeur de leurs recherches
méthodiques, ne laisse que trop peu de part à cette mobilité
d'impressions, que l'on aime à retrouver dans la peinture des événemens
saisissans. Or, le langage le plus propre peut-être à rendre fidèlement
et énergiquement les impressions les plus vives, et je l'avouerai à ma
honte et à la honte de notre langue littéraire, est le langage, ou si
l'on veut, le jargon que parlent les hommes du peuple. Cette observation
est si désespérante, et si vraie en même temps, que pour décrire les
combats, les manoeuvres et les tempêtes, toutes choses fort émouvantes
de leur nature, le style officiel du bulletin et le style même de
l'histoire, a été obligé d'emprunter au langage vulgaire des soldats et
des matelots, les termes avec lesquels il devenait possible de rendre
certaines idées, et de peindre certains faits. Dumarsais a dit, avec sa
haute et profonde raison, qu'il se faisait plus de figures un jour de
marché, à la halle, qu'il ne s'en faisait en plusieurs jours
d'assemblées académiques. On pourrait encore ajouter pour compléter le
sens de cette assertion, que les plus belles figures de rhétorique que
nos écrivains aient mises littérairement en oeuvre, n'ont pu être
empruntées qu'à la rhétorique naturelle des gens qui savent le moins
bien exprimer des idées communes.
* * * * *
Que le peuple des halles, des bivouacs ou du gaillard d'avant soit mal
habile à rendre dans un idiôme usuel des pensées ordinaires ou des
sentimens calmes, c'est là ce que nous ne nierons pas, en nous rappelant
surtout combien il semble manquer d'esprit et de chaleur dans ce qu'on
pourrait nommer le médium de la conversation. Mais qu'il soit moins
pittoresque et moins heureux que les gens d'éducation, pour exprimer les
choses qui l'affectent vivement ou qui le passionnent puissamment, c'est
là ce que nous contesterons toujours, en invoquant à l'appui de notre
opinion l'exemple des faits et l'autorité des preuves les plus
irrécusables. Que l'on compare aux mots éloquens les plus péniblement
trouvés par nos auteurs, les mots mémorables tout trouvés dans la bouche
du peuple en face d'un danger, d'un grand événement ou d'un spectacle
sublime. Quel fut l'orateur qui répondit _viens les prendre_, au roi
insolent qui demandait leurs armes aux Lacédémoniens? le peuple de
Sparte. Quel guerrier s'écria _La Garde meurt_ à Waterloo? un sergent
auquel Cambronne eut la noblesse de restituer ce cri immortel. Qui
prononça, dans nos journées de Juillet, cet anathème de quatre
monosyllabes contre la royauté suppliante: _Il est trop tard_? un
ouvrier de l'hôtel-de-Ville. A nous deux peut-être les belles phrases,
mais aux hommes du peuple les beaux mots.
* * * * *
Pour en revenir aux trombes marines, après la longue digression à
laquelle nous venons de nous laisser aller, tout en voulant d'abord ne
parler que de ce phénomène curieux, nous reproduirons ici ce qu'un
navigateur moderne, aussi justement estimé pour l'étendue de ses
connaissances pratiques, que pour la profondeur de son talent
d'observation, a publié récemment sur les trombes et les tourbillons.
C'est au savant ouvrage de James Horsburg sur la navigation des mers de
l'Inde, que nous empruntons la notice qu'on va lire; et nous saisissons
d'autant plus volontiers l'occasion de citer le nom de ce marin célèbre,
que c'est à l'un de nos bons amis, le capitaine de frégate le Prédour,
que les capitaines français doivent l'excellente traduction de James
Horsburg.
«Les tourbillons, dit Horsburg, sont souvent occasionnés par des terres
hautes et inégales. Lorsque le vent est violent, il descend parfois, des
montagnes, des raffales en tourbillons sur la surface de la mer; mais le
phénomène appelé tourbillon et que les marins nomment trombe, est
attribué à l'électricité. C'est dans les climats chauds et lorsque de
gros nuages noirs occupent les régions inférieures de l'atmosphère,
qu'on rencontre ordinairement des trombes; l'air est alors surchargé
d'électricité, et l'on a en même temps du tonnerre et beaucoup de pluie.
Lorsqu'on aperçoit une trombe se former à peu de distance, on distingue
un cône descendant d'un des nuages noirs, le sommet dirigé vers la mer;
au même moment, l'eau qui est en dessous, s'élève un peu, en prenant la
forme d'un nuage ou d'une vapeur blanchâtre, et il en suit un autre
petit cône qui s'unit au premier: la trombe est alors complètement
formée, mais il arrive souvent que la force motrice n'est pas assez
forte, et, dans ce cas elle est bientôt dispersée.
«Il y a au milieu du cône qui forme la trombe, une colonne blanche et
transparente qui paraît être dangereuse quand on la voit de loin,
attendu qu'elle représente alors une colonne d'eau ascendante; mais en
s'en approchant, on voit qu'il n'y a pas de danger. J'ai passé auprès de
quelques trombes au moment où le tourbillon se formait, et j'ai été en
position de faire les observations suivantes:
«Par une force électrique, ou un tourbillon ascendant, un mouvement
circulaire est donné à une petite partie de la surface de la mer autour
de laquelle on voit des brisans, et les eaux semblent tourbillonner avec
une vitesse de deux, trois, quatre ou cinq milles par heure. Au même
moment, une très grande partie de l'eau que contient la trombe se
disperse en parties extrêmement fines, ressemblant à de la fumée ou de
la vapeur, et en faisant un grand bruit qui provient de la vitesse avec
laquelle tourbillonnent ces gouttes d'eau, elles montent en décrivant
une spirale jusqu'à ce qu'elles se joignent au nuage qui est au-dessus.
Au milieu de la trombe, il existe une lacune dans laquelle ces gouttes
d'eau ascendantes ne pénètrent pas, et dans cette lacune, ainsi que le
long de la partie extérieure de la trombe, il semble pleuvoir. Cela
vient de ce que la force motrice n'étant pas assez puissante dans ces
parties pour faire monter l'eau, elle retombe en forme de pluie.
«La lacune qu'on aperçoit au centre de la trombe, est probablement la
colonne transparente qu'elle paraît former quand on la voit de loin.
Durant les calmes, les trombes ont une direction verticale; mais quand
il vente, elles sont inclinées et courbées selon la pression que le vent
exerce sur elle. Quelquefois elles disparaissent tout-à-coup; mais il y
en a qui parcourent rapidement la surface de la mer et qui durent plus
d'un quart-d'heure.
«On en rencontre rarement la nuit, bien qu'il me soit arrivé d'en
trouver une. Les trombes ne sont pas aussi dangereuses que le prétendent
quelques personnes, qui disent, que quand elles se rompent, elles
jettent assez d'eau pour couler un navire. Je ne pense pas qu'il en soit
ainsi, attendu que l'eau ne tombe que comme une forte pluie; mais un
petit bâtiment courrait le danger de chavirer, s'il avait beaucoup de
voiles dehors, et un grand navire qui n'amènerait pas ses huniers et ne
tournerait pas ses cargues-points, pourrait les voir remonter par
l'effet du tourbillon, et serait exposé à démâter. On pense qu'en tirant
du canon auprès d'une trombe, on doit la disperser par l'ébranlement que
cause l'explosion dans l'atmosphère. Dans le voisinage des trombes, le
vent est sujet à changer promptement de direction, en sorte qu'il est
prudent de se tenir sur une voilure aisée.
«Quand une trombe passe sur la terre, elle enlève toutes les matières
légères qui sont à sa surface; j'en ai vu une passer sur la rivière de
Canton, qui fit bouillonner l'eau comme celles qu'on rencontre en mer,
et tous les navires près desquels elle passa, l'évitèrent sur leurs
ancres. Elle dépouilla plusieurs arbres de leurs feuilles, qui
s'élevèrent dans l'air à une très grande hauteur, ainsi que le chaume de
plusieurs cabanes.