IX

Le Concile de Latran.

Devant le concile, le comte de Foix plaide sa cause et celle de son

seigneur, le comte de Toulouse.

Toute la cour l’écoute, le regarde et l’entend: il a le teint frais et

sa personne est agréable. Il s’avance vers le pape et lui dit avec

calme: «Sire pape droiturier, de qui relève le monde entier, qui occupes

le siège de saint Pierre et gouvernes à sa place, toi en qui tous les

pécheurs doivent trouver un protecteur, et qui dois maintenir droiture,

paix et justice, car tu es ici pour assurer notre salut, seigneur,

écoute mes paroles et rends-moi ce qui m’est dû. Je puis jurer avec

sincérité que je n’aimai jamais les hérétiques, que je repousse leur

société, et que mon cœur ne s’accorde point au leur. Puisque la sainte

Eglise trouve en moi un fils obéissant, je suis venu en ta cour pour

être loyalement jugé, moi et le puissant comte mon seigneur, et son fils

également qui est beau, bon, tout jeune, et n’a fait tort à âme qui

vive. Je me demande alors pourquoi et comment aucun prud’homme peut

souffrir qu’on le déshérite. Le comte mon seigneur, de qui relèvent

grandes terres, s’est mis à ta discrétion, te livrant la Provence,

Toulouse et Montauban, dont les habitants furent ensuite soumis au pire

ennemi, au plus cruel, à Simon de Montfort, qui les enchaîne, les pend,

les extermine sans merci. Et moi-même, seigneur, j’ai rendu par ton

ordre le château de Foix et ses puissants remparts; le château est si

fort qu’il se défend de lui-même; il y avait là pain et vin, viande et

blé en suffisance, eau claire et douce sous la roche qui surplombe, et

mes braves compagnons, et mainte luisante armure. Aussi ne craignais-je

point de le perdre, quelque effort que l’on fît: le cardinal le sait, et

peut, s’il le veut, en témoigner. Si tel que j’ai livré mon château on

ne me le rend, nul ne doit plus avoir foi en aucun traité!»

Le cardinal[18] se lève, vient vers le pape, et lui dit doucement:

«Sire, ce que dit le comte est vrai en tout point. J’ai reçu le château

et je l’ai livré, en vérité: en ma présence l’abbé de Saint-Thibéry s’y

est établi. Le château est très fort et bien pourvu, et le comte a

loyalement fait tes volontés et celles de Dieu».

[18] Probablement le cardinal Pierre de Bénévont qui exerçait les

fonctions de légat en France depuis l’année précédente.

Alors, l’évêque de Toulouse se lève, habile à la réponse: «Seigneurs,

dit-il, vous entendez tous le comte [de Foix] prétendre qu’il s’est

délivré et séparé de l’hérésie; moi, je dis que de sa terre en est

sortie la plus forte racine. Il a aimé, honoré et soutenu les

hérétiques: tout son comté en était plein et farci! Le château de

Montségur fut bâti pour qu’il pût les défendre, et il les y a

recueillis. Sa sœur[19] devint hérétique après la mort de son mari, et,

par la suite, demeura plus de trois ans à Pamiers, où elle a converti

bien des gens à sa mauvaise doctrine. Et quant à tes pèlerins,

serviteurs de Dieu, qui chassaient les hérétiques, les routiers et les

proscrits, le comte en a tué et mis en pièces un si grand nombre que le

champ de Montgey en est encore couvert, que la France les pleure encore,

et que tu en restes déshonoré! Là dehors, devant la porte, tels sont les

plaintes et les cris des aveugles, des proscrits, et des mutilés, qui ne

peuvent plus marcher sans qu’on les guide, que celui qui les a tués,

estropiés, mutilés, ne mérite plus de tenir terre!»

[19] Probablement Esclarmonde, veuve de Jourdain de Lisle.

Arnaut de Villemur[20] s’est dressé; on l’entend bien, on le regarde et

on l’écoute; il parle bien en effet et n’est point intimidé: «Seigneurs,

si j’avais pu savoir que cette accusation serait mise en avant et qu’on

dût en faire tant de bruit en cour de Rome, il y aurait en vérité,

davantage d’hommes sans yeux et sans narines!»--«Par Dieu! se dit-on

l’un à l’autre, celui-là est fol et hardi!»

[20] Il était co-seigneur de Saverdun et hérétique notoire.

--«Sire [pape], dit le comte de Foix, mon bon droit, ma sincérité, et ma

droiture me justifient; et, si l’on me juge selon justice, je suis sauf,

car je n’aimai jamais les hérétiques, ni leurs adeptes, ni les

«vêtus»[21]; au contraire, je me suis rendu, donné et offert à l’abbaye

de Boulbonne, où tout mon lignage s’est donné et fait ensevelir. Quant

au château de Montségur, la chose est claire: jamais, même un jour, je

n’en fus possesseur. Et si ma sœur fut méchante femme et pécheresse, je

ne dois point être condamné pour ses péchés à elle. Si elle demeura en

ma terre, c’est en vertu d’un droit, et parce que mon père, avant de

mourir, a dit que si l’un de ses enfants était en peine en quelque lieu,

il n’avait qu’à revenir en la terre où il avait été élevé, et qu’il

devrait y avoir le nécessaire et y être bien accueilli. Je vous jure

aussi par le Seigneur qui fut cloué en croix, que jamais bon pélerin

faisant bons pélerinages établis par Dieu ne fut exterminé par moi, ni

volé, ni mis à mort, et que jamais sa voie n’a été entravée par mes

compagnons. Mais de ces voleurs, traîtres félons, menteurs à leur foi,

qui portaient la croix pour ma perte, par moi et par les miens nul ne

fut atteint, qu’il ne perdît les yeux, les pieds, les poings, les

doigts! Et je me réjouis au sujet de ceux que j’ai tués et mis à mort,

et je regrette ceux qui m’ont échappé. Quant à l’évêque, qui montre tant

de violence, je vous dis qu’en sa personne Dieu et nous sommes trahis,

car avec ses chansons mensongères, aux couplets mielleux, qui sont la

perte de qui les chante, avec ses satires affilées et tranchantes, avec

nos présents, grâce auxquels il devint jongleur, avec sa mauvaise

doctrine, il est devenu si puissant que nul n’ose le contredire. Quand

il fut devenu moine et abbé, il n’y eut, tant la lumière s’y obscurcit,

calme ni repos en son abbaye jusqu’à ce qu’il en fût sorti. Et quand il

fut élu évêque de Toulouse, un tel feu se répandit par toute la terre

que jamais aucune eau ne pourra l’éteindre, car à plus de cinq cent

mille, grands et petits, il a fait perdre la vie, le corps et l’âme. Par

la foi que je vous dois, à ses actes, à ses paroles, à son attitude, il

semble qu’il soit plutôt l’Antéchrist que le messager de Rome! Le légat

de Rome m’a dit et promis que le seigneur pape me rendrait mon héritage;

et que nul ne me tienne pour niais ni pour fou si je désire recouvrer le

château de Foix! Le cardinal mon seigneur connaît la vérité: il sait que

je l’ai rendu loyalement et de plein gré. Or, celui qui retient ce qui a

été confié à sa garde doit être blâmé, selon le droit et la raison.»

[21] C.-à-d. les hérétiques qui ont reçu le _consolamentum_ et qui

portent les vêtements noirs.

--«Comte, dit le pape, tu as bien défendu ton droit, mais tu as un peu

diminué le nôtre; je saurai ton droit et la valeur de tes sentiments. Si

ta cause est juste, quand j’en aurai les preuves, tu recouvreras ton

château tel que tu l’as livré; et même si la Sainte Eglise te condamne,

tu dois trouver merci, pourvu que Dieu t’ait inspiré [le repentir].

L’Eglise doit recevoir tout pécheur mauvais, enchaîné [par les péchés],

quand elle le voit en danger, s’il se repent de bon cœur et fait ce

qu’elle lui ordonne.» Puis il a dit aux autres: «Entendez cette parole,

car je veux vous rappeler à tous ce que j’ai ordonné: que tous mes

disciples marchent illuminés, portant le feu, l’eau, le pardon et la

lumière, et douce pénitence, et franche humilité; qu’ils portent la

croix et le glaive, qu’ils jugent avec sagesse et fassent régner paix

sur terre; qu’ils observent chasteté, portent avec eux droiture et vraie

charité, et ne fassent rien que Dieu ait défendu! Et quiconque fait ou

prêche autre chose n’agit ni selon mes paroles ni selon ma volonté.»

Raimon de Roquefeuil alors s’est écrié: «Sire pape droiturier, aie pitié

d’un enfant orphelin, exilé tout jeune, le fils de l’honoré vicomte [de

Béziers] que les croisés et Simon de Montfort ont tué quand on le leur

eut livré. Parage a baissé d’un tiers ou de moitié, quand il reçut le

martyre à tort et à péché; tu n’as en ta cour ni cardinal ni abbé qui

soit chrétien plus fidèle qu’il ne l’était! Et, puisque le père est

mort, seigneur, rends au fils déshérité sa terre, au nom de ton honneur!

Et si tu ne veux pas la lui rendre, que Dieu mette cette iniquité au

compte de ton âme! Si tu ne lui livres point sa terre à bref terme

assigné, je te la réclamerai, selon le droit, au jour du jugement où

nous serons tous jugés!»

--«Barons, se disent-ils les uns aux autres, il l’a bien accusé.»--«Ami,

dit le pape, cela sera bien amendé!»

Les ennemis du comte de Toulouse obtiennent, malgré l’intervention de

l’archidiacre de Lyon, de l’archevêque de Narbonne[22] et de l’abbé de

Beaulieu[23], que la garde des terres soit confirmée à Simon de

Montfort. Le comte Raimon et le comte de Foix viennent alors protester

contre la sentence et prendre congé du Pape. Celui-ci fait rendre son

château au comte de Foix et retient auprès de lui le jeune comte de

Toulouse, auquel il assigne le Venaissin et le pays d’Argence: il

promet de lui faire restituer plus tard, s’il le mérite, tout

l’héritage de son père.

[22] Arnaut Amatric, élu archevêque de Narbonne le 12 mars 1212,

autrefois abbé de Cîteaux et chef de la Croisade, était devenu par

jalousie l’ennemi de Simon de Montfort.

[23] Abbaye du Hampshire (Angleterre), aujourd’hui Bewley.

X

Le jeune comte rentre en Provence.

Quelques jours après, le jeune comte rejoint son père à Gênes et

rentre avec lui dans ses domaines de Provence. Les habitants de

Marseille font aux deux comtes une réception enthousiaste.

Le quatrième jour, voici venir un messager, qui salue le comte et lui

dit en son langage: «Seigneur comte, ne vous attardez pas demain matin,

car les meilleurs d’Avignon vous attendent sur la rive [du Rhône]: ils

sont plus de trois cents qui vous feront hommage.» Le comte, lorsqu’il

entend ces paroles, en ressent une grande joie. Le matin, son fils et

lui se mettent en route, et quand ils sont parvenus sur la rive, le

comte descend de son bon mulet arabe, et trouve ceux d’Avignon à genoux

sur le gazon. Il les salue, et eux l’accueillent avec joie. Alors Arnaut

Audigier, homme preux et sage, né à Avignon d’une noble parenté, parle

le premier: «Sire comte de Saint-Gilles, vous et votre bien-aimé fils,

de noble lignée, acceptez cet honorable gage: tout Avignon se met en

votre seigneurie; chacun vous livre sa personne et ses biens, les clefs

de la ville, les jardins et les portes. Et ce que nous vous disons, ne

le tenez point pour chose vaine, car ce n’est de notre part ni égarement

ni présomption. Mille vaillants chevaliers d’une bravoure accomplie et

cent mille hommes courageux ont engagé leur serment garanti par des

otages que désormais ils poursuivront les auteurs de votre dommage. Vous

jouirez en Provence de tous vos droits, rentes, cens, tribut, péage, et

nul ne voyagera sans payer le droit de sauf-conduit. Nous occuperons

tous les passages du Rhône, et nous répandrons par le pays la mort et le

carnage, jusqu’à ce que vous ayez recouvré Toulouse et votre légitime

héritage; les chevaliers bannis sortiront des bois, n’ayant plus à

craindre désormais ni tempête ni orage, et vous n’avez au monde ennemi

si féroce que, s’il vous fait tort ni dommage, ce ne soit pour lui une

source de honte!»--«Seigneurs, dit le comte, vous faites montre de sens

et de noblesse en m’offrant votre appui, et vous y gagnerez l’estime de

toute la chrétienté et de votre pays, car vous restaurez les preux et

Joie et Parage.»

Le lendemain, le comte et son fils se mettent en route; Ils passent la

nuit à Salon, d’où ils repartent à l’aube.

Ils devisent d’armes, d’amour, et de présents, jusqu’à ce que le soir

tombe et qu’Avignon les reçoive. Quand le bruit de leur arrivée s’est

répandu par la ville, il n’y a vieillard ni jouvenceau qui n’accoure

tout joyeux, à travers les rues. Il se tient pour fortuné, celui qui

peut courir le mieux! Les uns crient: «Toulouse!» en l’honneur du père

et du fils, et les autres: «Joie! Désormais Dieu sera avec nous!» D’un

cœur résolu et les yeux mouillés de larmes, tous viennent s’agenouiller

devant le comte, et tous ensemble disent: «Christ, Seigneur glorieux,

donnez-nous le pouvoir et la force de leur rendre à tous deux leur

héritage!» Si grande est la presse et la procession qu’il faut recourir

aux menaces, aux verges, aux bâtons!

Le comte et son fils entrent au moutier pour faire leurs prières. Puis

vient un repas abondant et savoureux, où l’on sert mainte sorte de

ragoûts et de poissons, vins blancs, roux et rouges, parfumés de

girofle: et c’est alors le tour des jongleurs, des vielles, des danses

et des chansons.

Le dimanche matin, on célèbre la cérémonie du serment et tous disent:

«Seigneur légitime et bien aimé, ne craignez ni de donner ni de

dépenser: nous vous fournirons l’argent et les hommes nécessaires,

jusqu’à ce que vous recouvriez votre terre ou que nous mourions avec

vous.»--«Seigneurs, dit le comte, belle en sera la récompense, car grâce

à Dieu et à moi, vous serez plus puissants.»

La chanson de la croisade contre les Albigeois · 第 14 / 30 题