Le Concile de Latran.
Devant le concile, le comte de Foix plaide sa cause et celle de son
seigneur, le comte de Toulouse.
Toute la cour l’écoute, le regarde et l’entend: il a le teint frais et
sa personne est agréable. Il s’avance vers le pape et lui dit avec
calme: «Sire pape droiturier, de qui relève le monde entier, qui occupes
le siège de saint Pierre et gouvernes à sa place, toi en qui tous les
pécheurs doivent trouver un protecteur, et qui dois maintenir droiture,
paix et justice, car tu es ici pour assurer notre salut, seigneur,
écoute mes paroles et rends-moi ce qui m’est dû. Je puis jurer avec
sincérité que je n’aimai jamais les hérétiques, que je repousse leur
société, et que mon cœur ne s’accorde point au leur. Puisque la sainte
Eglise trouve en moi un fils obéissant, je suis venu en ta cour pour
être loyalement jugé, moi et le puissant comte mon seigneur, et son fils
également qui est beau, bon, tout jeune, et n’a fait tort à âme qui
vive. Je me demande alors pourquoi et comment aucun prud’homme peut
souffrir qu’on le déshérite. Le comte mon seigneur, de qui relèvent
grandes terres, s’est mis à ta discrétion, te livrant la Provence,
Toulouse et Montauban, dont les habitants furent ensuite soumis au pire
ennemi, au plus cruel, à Simon de Montfort, qui les enchaîne, les pend,
les extermine sans merci. Et moi-même, seigneur, j’ai rendu par ton
ordre le château de Foix et ses puissants remparts; le château est si
fort qu’il se défend de lui-même; il y avait là pain et vin, viande et
blé en suffisance, eau claire et douce sous la roche qui surplombe, et
mes braves compagnons, et mainte luisante armure. Aussi ne craignais-je
point de le perdre, quelque effort que l’on fît: le cardinal le sait, et
peut, s’il le veut, en témoigner. Si tel que j’ai livré mon château on
ne me le rend, nul ne doit plus avoir foi en aucun traité!»
Le cardinal[18] se lève, vient vers le pape, et lui dit doucement:
«Sire, ce que dit le comte est vrai en tout point. J’ai reçu le château
et je l’ai livré, en vérité: en ma présence l’abbé de Saint-Thibéry s’y
est établi. Le château est très fort et bien pourvu, et le comte a
loyalement fait tes volontés et celles de Dieu».
[18] Probablement le cardinal Pierre de Bénévont qui exerçait les
fonctions de légat en France depuis l’année précédente.
Alors, l’évêque de Toulouse se lève, habile à la réponse: «Seigneurs,
dit-il, vous entendez tous le comte [de Foix] prétendre qu’il s’est
délivré et séparé de l’hérésie; moi, je dis que de sa terre en est
sortie la plus forte racine. Il a aimé, honoré et soutenu les
hérétiques: tout son comté en était plein et farci! Le château de
Montségur fut bâti pour qu’il pût les défendre, et il les y a
recueillis. Sa sœur[19] devint hérétique après la mort de son mari, et,
par la suite, demeura plus de trois ans à Pamiers, où elle a converti
bien des gens à sa mauvaise doctrine. Et quant à tes pèlerins,
serviteurs de Dieu, qui chassaient les hérétiques, les routiers et les
proscrits, le comte en a tué et mis en pièces un si grand nombre que le
champ de Montgey en est encore couvert, que la France les pleure encore,
et que tu en restes déshonoré! Là dehors, devant la porte, tels sont les
plaintes et les cris des aveugles, des proscrits, et des mutilés, qui ne
peuvent plus marcher sans qu’on les guide, que celui qui les a tués,
estropiés, mutilés, ne mérite plus de tenir terre!»
[19] Probablement Esclarmonde, veuve de Jourdain de Lisle.
Arnaut de Villemur[20] s’est dressé; on l’entend bien, on le regarde et
on l’écoute; il parle bien en effet et n’est point intimidé: «Seigneurs,
si j’avais pu savoir que cette accusation serait mise en avant et qu’on
dût en faire tant de bruit en cour de Rome, il y aurait en vérité,
davantage d’hommes sans yeux et sans narines!»--«Par Dieu! se dit-on
l’un à l’autre, celui-là est fol et hardi!»
[20] Il était co-seigneur de Saverdun et hérétique notoire.
--«Sire [pape], dit le comte de Foix, mon bon droit, ma sincérité, et ma
droiture me justifient; et, si l’on me juge selon justice, je suis sauf,
car je n’aimai jamais les hérétiques, ni leurs adeptes, ni les
«vêtus»[21]; au contraire, je me suis rendu, donné et offert à l’abbaye
de Boulbonne, où tout mon lignage s’est donné et fait ensevelir. Quant
au château de Montségur, la chose est claire: jamais, même un jour, je
n’en fus possesseur. Et si ma sœur fut méchante femme et pécheresse, je
ne dois point être condamné pour ses péchés à elle. Si elle demeura en
ma terre, c’est en vertu d’un droit, et parce que mon père, avant de
mourir, a dit que si l’un de ses enfants était en peine en quelque lieu,
il n’avait qu’à revenir en la terre où il avait été élevé, et qu’il
devrait y avoir le nécessaire et y être bien accueilli. Je vous jure
aussi par le Seigneur qui fut cloué en croix, que jamais bon pélerin
faisant bons pélerinages établis par Dieu ne fut exterminé par moi, ni
volé, ni mis à mort, et que jamais sa voie n’a été entravée par mes
compagnons. Mais de ces voleurs, traîtres félons, menteurs à leur foi,
qui portaient la croix pour ma perte, par moi et par les miens nul ne
fut atteint, qu’il ne perdît les yeux, les pieds, les poings, les
doigts! Et je me réjouis au sujet de ceux que j’ai tués et mis à mort,
et je regrette ceux qui m’ont échappé. Quant à l’évêque, qui montre tant
de violence, je vous dis qu’en sa personne Dieu et nous sommes trahis,
car avec ses chansons mensongères, aux couplets mielleux, qui sont la
perte de qui les chante, avec ses satires affilées et tranchantes, avec
nos présents, grâce auxquels il devint jongleur, avec sa mauvaise
doctrine, il est devenu si puissant que nul n’ose le contredire. Quand
il fut devenu moine et abbé, il n’y eut, tant la lumière s’y obscurcit,
calme ni repos en son abbaye jusqu’à ce qu’il en fût sorti. Et quand il
fut élu évêque de Toulouse, un tel feu se répandit par toute la terre
que jamais aucune eau ne pourra l’éteindre, car à plus de cinq cent
mille, grands et petits, il a fait perdre la vie, le corps et l’âme. Par
la foi que je vous dois, à ses actes, à ses paroles, à son attitude, il
semble qu’il soit plutôt l’Antéchrist que le messager de Rome! Le légat
de Rome m’a dit et promis que le seigneur pape me rendrait mon héritage;
et que nul ne me tienne pour niais ni pour fou si je désire recouvrer le
château de Foix! Le cardinal mon seigneur connaît la vérité: il sait que
je l’ai rendu loyalement et de plein gré. Or, celui qui retient ce qui a
été confié à sa garde doit être blâmé, selon le droit et la raison.»
[21] C.-à-d. les hérétiques qui ont reçu le _consolamentum_ et qui
portent les vêtements noirs.
--«Comte, dit le pape, tu as bien défendu ton droit, mais tu as un peu
diminué le nôtre; je saurai ton droit et la valeur de tes sentiments. Si
ta cause est juste, quand j’en aurai les preuves, tu recouvreras ton
château tel que tu l’as livré; et même si la Sainte Eglise te condamne,
tu dois trouver merci, pourvu que Dieu t’ait inspiré [le repentir].
L’Eglise doit recevoir tout pécheur mauvais, enchaîné [par les péchés],
quand elle le voit en danger, s’il se repent de bon cœur et fait ce
qu’elle lui ordonne.» Puis il a dit aux autres: «Entendez cette parole,
car je veux vous rappeler à tous ce que j’ai ordonné: que tous mes
disciples marchent illuminés, portant le feu, l’eau, le pardon et la
lumière, et douce pénitence, et franche humilité; qu’ils portent la
croix et le glaive, qu’ils jugent avec sagesse et fassent régner paix
sur terre; qu’ils observent chasteté, portent avec eux droiture et vraie
charité, et ne fassent rien que Dieu ait défendu! Et quiconque fait ou
prêche autre chose n’agit ni selon mes paroles ni selon ma volonté.»
Raimon de Roquefeuil alors s’est écrié: «Sire pape droiturier, aie pitié
d’un enfant orphelin, exilé tout jeune, le fils de l’honoré vicomte [de
Béziers] que les croisés et Simon de Montfort ont tué quand on le leur
eut livré. Parage a baissé d’un tiers ou de moitié, quand il reçut le
martyre à tort et à péché; tu n’as en ta cour ni cardinal ni abbé qui
soit chrétien plus fidèle qu’il ne l’était! Et, puisque le père est
mort, seigneur, rends au fils déshérité sa terre, au nom de ton honneur!
Et si tu ne veux pas la lui rendre, que Dieu mette cette iniquité au
compte de ton âme! Si tu ne lui livres point sa terre à bref terme
assigné, je te la réclamerai, selon le droit, au jour du jugement où
nous serons tous jugés!»
--«Barons, se disent-ils les uns aux autres, il l’a bien accusé.»--«Ami,
dit le pape, cela sera bien amendé!»
Les ennemis du comte de Toulouse obtiennent, malgré l’intervention de
l’archidiacre de Lyon, de l’archevêque de Narbonne[22] et de l’abbé de
Beaulieu[23], que la garde des terres soit confirmée à Simon de
Montfort. Le comte Raimon et le comte de Foix viennent alors protester
contre la sentence et prendre congé du Pape. Celui-ci fait rendre son
château au comte de Foix et retient auprès de lui le jeune comte de
Toulouse, auquel il assigne le Venaissin et le pays d’Argence: il
promet de lui faire restituer plus tard, s’il le mérite, tout
l’héritage de son père.
[22] Arnaut Amatric, élu archevêque de Narbonne le 12 mars 1212,
autrefois abbé de Cîteaux et chef de la Croisade, était devenu par
jalousie l’ennemi de Simon de Montfort.
[23] Abbaye du Hampshire (Angleterre), aujourd’hui Bewley.
X
Le jeune comte rentre en Provence.
Quelques jours après, le jeune comte rejoint son père à Gênes et
rentre avec lui dans ses domaines de Provence. Les habitants de
Marseille font aux deux comtes une réception enthousiaste.
Le quatrième jour, voici venir un messager, qui salue le comte et lui
dit en son langage: «Seigneur comte, ne vous attardez pas demain matin,
car les meilleurs d’Avignon vous attendent sur la rive [du Rhône]: ils
sont plus de trois cents qui vous feront hommage.» Le comte, lorsqu’il
entend ces paroles, en ressent une grande joie. Le matin, son fils et
lui se mettent en route, et quand ils sont parvenus sur la rive, le
comte descend de son bon mulet arabe, et trouve ceux d’Avignon à genoux
sur le gazon. Il les salue, et eux l’accueillent avec joie. Alors Arnaut
Audigier, homme preux et sage, né à Avignon d’une noble parenté, parle
le premier: «Sire comte de Saint-Gilles, vous et votre bien-aimé fils,
de noble lignée, acceptez cet honorable gage: tout Avignon se met en
votre seigneurie; chacun vous livre sa personne et ses biens, les clefs
de la ville, les jardins et les portes. Et ce que nous vous disons, ne
le tenez point pour chose vaine, car ce n’est de notre part ni égarement
ni présomption. Mille vaillants chevaliers d’une bravoure accomplie et
cent mille hommes courageux ont engagé leur serment garanti par des
otages que désormais ils poursuivront les auteurs de votre dommage. Vous
jouirez en Provence de tous vos droits, rentes, cens, tribut, péage, et
nul ne voyagera sans payer le droit de sauf-conduit. Nous occuperons
tous les passages du Rhône, et nous répandrons par le pays la mort et le
carnage, jusqu’à ce que vous ayez recouvré Toulouse et votre légitime
héritage; les chevaliers bannis sortiront des bois, n’ayant plus à
craindre désormais ni tempête ni orage, et vous n’avez au monde ennemi
si féroce que, s’il vous fait tort ni dommage, ce ne soit pour lui une
source de honte!»--«Seigneurs, dit le comte, vous faites montre de sens
et de noblesse en m’offrant votre appui, et vous y gagnerez l’estime de
toute la chrétienté et de votre pays, car vous restaurez les preux et
Joie et Parage.»
Le lendemain, le comte et son fils se mettent en route; Ils passent la
nuit à Salon, d’où ils repartent à l’aube.
Ils devisent d’armes, d’amour, et de présents, jusqu’à ce que le soir
tombe et qu’Avignon les reçoive. Quand le bruit de leur arrivée s’est
répandu par la ville, il n’y a vieillard ni jouvenceau qui n’accoure
tout joyeux, à travers les rues. Il se tient pour fortuné, celui qui
peut courir le mieux! Les uns crient: «Toulouse!» en l’honneur du père
et du fils, et les autres: «Joie! Désormais Dieu sera avec nous!» D’un
cœur résolu et les yeux mouillés de larmes, tous viennent s’agenouiller
devant le comte, et tous ensemble disent: «Christ, Seigneur glorieux,
donnez-nous le pouvoir et la force de leur rendre à tous deux leur
héritage!» Si grande est la presse et la procession qu’il faut recourir
aux menaces, aux verges, aux bâtons!
Le comte et son fils entrent au moutier pour faire leurs prières. Puis
vient un repas abondant et savoureux, où l’on sert mainte sorte de
ragoûts et de poissons, vins blancs, roux et rouges, parfumés de
girofle: et c’est alors le tour des jongleurs, des vielles, des danses
et des chansons.
Le dimanche matin, on célèbre la cérémonie du serment et tous disent:
«Seigneur légitime et bien aimé, ne craignez ni de donner ni de
dépenser: nous vous fournirons l’argent et les hommes nécessaires,
jusqu’à ce que vous recouvriez votre terre ou que nous mourions avec
vous.»--«Seigneurs, dit le comte, belle en sera la récompense, car grâce
à Dieu et à moi, vous serez plus puissants.»