Prise de Pujols et bataille de Muret.
«Les clercs et les Français veulent déshériter le comte, mon beau-frère
et le chasser de sa terre, sans tort ni faute qu’on lui puisse
reprocher, mais uniquement parce que cela leur plaît ainsi. Je prie donc
mes amis, ceux qui me veulent honorer, de songer à s’apprêter, car d’ici
un mois je passerai les ports avec tous les compagnons qui voudront me
suivre!» Tous répondirent: «Seigneur, il sied de faire ainsi; nous ne
voulons point vous faire opposition, quoi que vous veuillez». Là-dessus
ils se séparent, et vont faire leurs préparatifs.
Le comte Raimon pense, entre temps, à reconquérir Pujols[15]. Les
capitouls adhèrent à son projet et convoquent les habitants de
Toulouse dans les prés de Montaudran. La proposition du comte est
accueillie avec enthousiasme.
[15] Petit château fort aux environs de Toulouse, dont on n’a pas
exactement déterminé l’emplacement: il y a deux villages de ce nom
près de Toulouse: l’un dépendant de la commune d’Escalquens, l’autre
de la commune de Sainte-Foy d’Aigrefeuille. Aug. Molinier (_Hist.
gén. de Languedoc_, VI, p. 420, n. 1) se prononce en faveur du
dernier nommé.
Les soudoyers français sont entrés à Pujols, et le puissant comte de
Toulouse a investi la place; avec lui étaient le comte de Foix, le preux
Rogier Bernart, le comte de Comminges, les Catalans que leur a laissés
le roi [d’Aragon], et le peuple de Toulouse, chevaliers, bourgeois, et
le commun, qui vint en hâte. Le premier qui parla fut un sage homme de
loi, fort bien emparlé, qui faisait partie du conseil de la ville:
«Sire, dit-il, puissant comte et marquis, s’il vous plaît, écoutez-moi,
vous et tous ceux qui êtes assemblés ici. Nous avons chargé sur des
chariots les pierrières et les engins, afin que vous combattiez
énergiquement les ennemis et j’ai confiance que Dieu nous donnera la
victoire, puisque le droit est pour nous, et le péché du côté de ces
gens que nous voyons détruire nos terres. Sachez, seigneurs, que nous
avons appris par des lettres scellées que nous ont envoyées nos chers
amis que, si demain soir nous n’avons point forcé les assiégés, il leur
viendra aide et grand secours, nombre de chevaliers équipés et de
sergents en armes; et ils nous feront grande honte et double dommage, si
nous partons avant de les avoir mis en pièces. Nous avons quantité
d’arbalètes et de flèches empennées; allons ramasser des matériaux, et
hâtons-nous, pour que les actes suivent de près les paroles: allons tous
ensemble chercher des branchages et des gerbes et apportons-en
suffisamment pour combler les fossés, car dans ce château se trouve la
fleur de tous les croisés, et si nous réussissons à les faire
prisonniers, l’orgueil de notre ennemi juré Simon de Montfort en sera
abaissé. Et maintenant montrons pourquoi nous sommes réunis! Allons aux
matériaux!»
L’ost, en toute hâte, court ramasser des matériaux; il n’y a chevalier,
bourgeois ni sergent qui n’apporte sans tarder un faix de branches; ils
jettent le tout dans les fossés et les emplissent si bien qu’ils
atteignent le pied de la muraille qu’ils se mettent à creuser avec les
grands ferrements. Les Français se défendent et jettent du feu ardent,
de gros moellons, des pierres, puis de l’eau bouillante; ceux de
dessous, quand ils la sentent s’éloignent en se secouant, et se disent
l’un à l’autre: «La gale est plus douce que cette eau bouillante!» Les
archers lancent sur eux tant de flèches que nul Français n’ose se
montrer, de crainte d’être blessé par la joue ou par les dents, et les
pierrières leur font tant de mal que nul ne peut se tenir sur les
courtines sans être renversé ou obligé de s’en aller tout sanglant ou
mortellement blessé, sans espoir de guérison. Galeries ni parapets ne
leur servent de rien! Les chevaliers de Toulouse crient à haute voix:
«Jetons-nous sur eux, bourgeois, car voilà qu’ils en ont assez!»
Aussitôt ils s’emparent de la place et des maisons, où il ne reste aucun
français, pauvre ou riche, qui ne soit pris. Les uns sont passés au fil
de l’épée, les autres pendus, sans rémission.
Entre temps (septembre 1213) Pierre d’Aragon est arrivé à Muret[16],
où le comte de Toulouse et ses gens vont le rejoindre. La ville est
bientôt prise, et les Français qui l’occupent doivent se réfugier dans
le donjon; mais le roi persuade alors aux Toulousains d’évacuer la
ville, et d’y laisser entrer les troupes de Simon: de cette façon, on
pourra s’emparer de tous les croisés. Le lendemain le roi réunit ses
compagnons:
[16] Sur la bataille de Muret, cf. la savante étude de M. Dieulafoy,
_La bataille de Muret_, in _Mémoires de l’Académie des Inscriptions
et Belles Lettres_, tome XXXVI, 2e partie, p. 95-135, et
l’importante introduction de M. Anglade, en tête de son édition de
_La bataille de Muret_, Toulouse 1913. On y trouvera un plan de la
bataille (p. 38) et un résumé de l’étude de M. Dieulafoy (p. 42-83).
--«Seigneurs, leur dit-il, écoutez ce que je veux vous dire: Simon est
ici, et ne peut nous échapper. Je vous annonce donc que la bataille aura
lieu avant la tombée de la nuit. Préparez-vous à conduire vos gens et à
frapper de grands coups, car, seraient-ils dix fois plus nombreux, nous
leur ferons tourner bride!»
Le comte de Toulouse se mit alors à parler: «Sire roi d’Aragon, si vous
me voulez écouter, je vous dirai mon sentiment. Faisons dresser les
barrières autour de notre camp, afin que nul cavalier n’y puisse entrer;
et, si les Français viennent nous attaquer, avec les arbalètes nous les
blesserons tous; puis, quand ils auront tourné le dos, nous pourrons
leur donner la chasse et les mettre en déroute.»
--«Il ne me semble pas bon, dit Miquel de Luzia, que le roi d’Aragon
commette cet acte indigne, et ce sera grand péché si, ayant la
place [pour combattre], vous vous laissez dépouiller par
couardise!»--«Seigneurs, dit le comte, je n’en puis mais. Qu’il en soit
à votre volonté! Avant la nuit, on verra bien qui sera le dernier à
lever le camp.»
Les Toulousains essayent vainement d’entrer dans Muret et regagnent
leur camp, où ils se mettent à dîner; mais Simon donne à ses troupes
l’ordre de sortir en armes et il les harangue ainsi:
--«Seigneurs barons de France, je ne sais que vous dire, si ce n’est que
nous sommes tous venus ici pour risquer notre vie. De toute cette nuit,
je n’ai fait que penser et mes yeux n’ont pu trouver le repos. Or j’ai
découvert, à bien réfléchir, que c’est par ce sentier qu’il nous faudra
passer pour aller droit aux tentes, comme si nous voulions livrer
bataille. Si nos ennemis sortent, nous les attaquerons; mais si nous ne
pouvons les amener à quitter leurs tentes, il ne nous restera plus qu’à
fuir vers Auvillar.»--«Allons essayer, dit le comte Baudouin, et sachons
bien frapper, car mieux vaut mourir honorablement que vivre comme un
mendiant!» Alors l’évêque Folquet les bénit, et Guillaume de la Barre
les disposa en trois corps, toutes les enseignes en tête.
Tous vont droit vers les tentes, à travers les marais, enseignes
déployées et pennons au vent. Des écus, des heaumes dorés, des hauberts
et des épées reluit toute la place. Le bon roi d’Aragon, quand il les
aperçut, se dirigea vers eux avec quelques compagnons; et ceux de
Toulouse y sont tous accourus, car ils ne crurent ni roi ni comte. Tout
à coup, sans qu’ils se soient doutés de rien, les Français arrivent et
se dirigent tous vers l’endroit où le roi avait été reconnu. Il s’écrie:
«Je suis le roi!» Mais on n’y prit pas garde, et il fut si malement
frappé et blessé que le sang se répandit sur le sol, et qu’il tomba
raide mort.
Les autres, à cette vue, se croient trahis; ils fuient de çà, de là: nul
ne se défend. Les Français les poursuivent, les taillent en pièces et
les combattent avec tant d’acharnement que celui qui en réchappe vivant
peut s’estimer heureux; le carnage se prolongea jusqu’au ruisseau[17].
Les hommes de Toulouse, qui étaient demeurés au camp, se tenaient tous
ensemble en grande angoisse. Dalmatz de Creixell s’est jeté à l’eau en
criant: «Dieu nous aide! Grand malheur nous est advenu, car le bon roi
d’Aragon est mort, et beaucoup d’autres barons sont morts et vaincus.
Jamais plus on n’éprouvera si grand dommage!» A ces mots, il est sorti
de la Garonne, et les gens de Toulouse, grands et petits, ont couru vers
l’eau tous ensemble; les uns passent, mais beaucoup y restent, car le
courant, rapide en cet endroit, en a noyé bon nombre. Dans le camp est
demeuré tout leur bagage...
[17] La Louge, qui baigne Muret.
Grands furent le dommage, le deuil et la perte, quand le roi d’Aragon
resta sur le champ de bataille, mort et sanglant, ainsi que bien
d’autres barons. Ce fut grande honte pour toute la chrétienté et pour le
monde entier.
Le comte de Toulouse, conseille secrètement aux capitouls de traiter
avec Simon, cependant que lui même ira se plaindre au pape des
violences dont il est victime.