Il n'y a pas de bon mariage morganatique auquel ne préside au moins
un ermite.
Ils étaient assis côte à côte sur un lit de braïsse dans une baume
étroite, une grotte ouverte sous une grande roche, où bien des fois il
s'était abrité.
Après qu'ils eurent partagé le matinal déjeuner du chasseur, servi
sur la souple peau flottante qui recouvre les carniers de cuir des
Provençaux, elle lui dit:
--Maintenant, tu sais, tu es mien... Je veux être ta femme.
J'obtiendrai tôt ou tard le consentement de mon père,--mais, femme
ou maîtresse, je te veux pour moi toute seule. On dit que tu «les as
toutes» et je le crois bien, car tu es beau, courageux et fort, mais à
partir d'aujourd'hui tu ne seras qu'à moi... Est-ce vrai que tu les as
toutes?
Le Sarrazin répondit négligemment:
--Oh! moi, j'ai des femmes un peu partout.
La chrétienne bondit, se mit toute droite sur ses pieds:
--Il les faut quitter. Penses-tu que j'aie été sacrilège et que je
t'aie donné mes lèvres, sous l'image de la Vierge,--pour accepter
d'être une de celles-là?
--Il fallait parler avant, dit l'imperturbable Maurin; et je n'aurais
pas consenti à ce que tu me demandes parce que ce serait vraiment
difficile, mais au moins nous aurions joué franc jeu. Maintenant
c'est trop tard et je ne veux pas, moi, promettre une chose presque
impossible. Un autre te dirait: «Oui», pour se débarrasser de ta
demande, mais moi je ne te mentirai pas. Toutes me tiennent un peu et
je tiens un peu à toutes. Je ne peux pas les toutes fâcher.
--Aimes-tu mieux n'en fâcher qu'une et que ce soit moi? Tu sais bien
que je suis Corse?
--Oh bien! moi, dit Maurin tranquillement, je suis _Teur_ (turc),
pauvre de moi!
Le Turc, pour un Provençal, c'est l'homme aux mille femmes. Le grand
Turc a un grand sérail et les petits Turcs ont de petits sérails.
Des Turcs, voilà tout ce que sait le bon Provençal, le Sarrazin de
Provence, le Maure; mais cela, il le sait bien.
--Regarde! dit-elle.
Et lui montra son stylet, qu'elle tira enfin de sa poitrine et dont
elle fit briller hors du fourreau la lame triangulaire.
--Celui-là vient trop tard, beaucoup trop tard! répéta Maurin en
riant... Les filles ne le sortent jamais qu'après.
--Prends garde à toi, je te dis.
Et son front se plissa, son œil jeta une flamme.
Elle tenait son stylet de la main gauche. Il lui saisit le poignet
gauche et détourna la main droite de Tonia qui cherchait à reprendre
son arme très aiguë.
--Voyons, ma belle, réfléchis. Je t'ai bien expliqué qu'un autre,
quitte à faire plus tard à sa guise, promettrait vitement tout ce
qu'il te plaît de demander. Un autre serait lâche. Moi, ça m'ennuie de
mentir. Je t'aimerai par-dessus toutes, si tu veux, car par-dessus
toutes tu me plais! mais je ne veux pas les chagriner, pecaïre!
Elle se dégagea d'un mouvement violent et lui porta maladroitement un
coup de son fin stylet, au hasard, comme elle put et de haut en bas. Si
prompt qu'il eût été à se reculer, il eut la main égratignée du poignet
à l'ongle. Il regarda tranquillement sa blessure.
--On dirait, fit-il, une piqûre d'_argeria_ (genêt épineux) ou
d'_agulancier_ (églantier). Tu es une fleur qui pique, mais qui sent
bougrement bon!
Elle le regardait, surprise de lui, et malgré tout charmée; déjà elle
regrettait son geste de colère.
--Console-toi, dit-il, ça n'est rien. En frappant comme ça, tu ne
pouvais pas me faire grand mal. Les agulanciers piquent et les vrais
Corses aussi,--mais mieux que ça. On voit que tu as depuis longtemps
quitté ton île. Attends que je t'apprenne le jeu, quoi qu'à dire vrai
il ne me plaise guère!
Il lui saisit les deux poignets, un dans chaque main; il fit alors, du
poignet droit jusqu'à la main de Tonia qui tenait le stylet, glisser
sa main fermée en anneau coulant, et prit l'arme terrible sans peine:
«Comme on cueille une figue... une figue mûre», dit-il.
Elle s'étonnait de lui toujours davantage, et de plus en plus
l'admirait. Il le voyait bien et il souriait.
--Tiens! fit-il, jamais de haut en bas! Il ne faut frapper que comme
ceci:
Et abaissant l'arme serrée à plein poing, il porta un coup dans le
vide, d'avant en arrière.
--A ton tour, essaie.
Gravement il lui rendit le stylet.
Elle eut envie de se jeter à son cou, mais elle se contint et reprit
le poignard pour le lancer rageusement à terre, se sentant impuissante
et vaincue; puis, cachant sa tête entre ses mains, elle se mit à
pleurer.
Il s'approcha d'elle alors, la saisit à pleins bras; elle se débattait;
il attira sa tête contre lui et murmura:
--_Ah! vaï_, aime-moi comme je suis!
Il enlaçait sa taille. Elle fléchit, se laissant aller de tout son
poids entre ses bras. Il s'abandonna à ce mouvement de chute et tomba
près d'elle sur le souple lit d'herbes séchées... Elle se taisait,
donnée et furieuse de l'être, consentante et révoltée.
Autour d'eux, au niveau de leurs visages, au seuil de la grotte, parmi
quelques touffes de bruyère, des champignons orangés dressaient leur
parasol qui semble ouvert pour abriter les bestioles de l'herbe.
Et un peu plus tard, elle lui disait:
--Tu ne m'as pas trompée, c'est vrai. Sans ça, vois-tu, je t'aurais
tué. C'est égal, cache-toi de moi si un jour tu me trompes! Et si
jamais je deviens ta femme, c'est que tu m'auras promis fidélité.
--Quand je t'aurai promis fidélité, alors, voui, tu seras ma femme! dit
Maurin avec solennité.
La réponse était insolente, mais Tonia ne la releva point. Pourquoi?
c'est qu'elle ne s'appartenait plus.
Voilà bien cinq heures qu'ils étaient ensemble! Le déjeuner du matin
était oublié.
--J'ai faim, dit Maurin. C'est une chose beaucoup connue qu'il faut
manger pour vivre. Allons faire chez l'ermite notre repas de midi; nous
aurons là une table et une chaise, et du café bien chaud.
Le temps n'était plus aux paroles. Il leur fallait gagner en toute hâte
la chapelle où ils arrivèrent vers midi. Et dans la chapelle, Tonia
disait maintenant: «Sainte Vierge couronnée, ce n'est plus moi, mais
lui qu'il faut convertir!»
Du haut de Notre-Dame-des-Anges, le sommet le plus élevé des Maures, le
spectacle est magnifique.
A l'horizon, vers le sud, par delà le moutonnement des collines aux
vagues de verdure, la mer bleue flamboyait, berçant à pleine houle les
Iles d'or.
Pendant que Maurin enlevait soigneusement une épine de la patte de son
chien, l'ermite, qui habite une cabane près de la chapelle, montrait
les îles à Tonia:
--Et d'ici, disait-il, quand il fait beau temps, on voit même la
Corse!... Tenez, tenez, la brume a fondu; voyez cette ligne là-bas, si
mince, c'est elle, c'est la Corse!
--Un fameux pays! dit Tonia, où l'on sait ce que c'est qu'un serment,
et ce que c'est qu'une vendetta.
--Vous la connaissez, la Corse?
--Je suis Corsoise, répondit-elle en regardant d'un air menaçant Maurin
qui s'avançait.
Et Maurin saluant l'ermite:
--Bonjour, saint homme! fit-il. Vous voyez deux amoureux qui se
contenteraient de votre bénédiction, si avec ça vous leur donniez la
table et le couvert. J'ai des perdreaux au carnier; pour la salade nous
comptons sur vous; pour les champignons aussi, et surtout pour le café
chaud. Le café! dites-moi si on peut boire quelque chose de meilleur?
Rien! Rien!
--Il y a à cela une raison, dit l'ermite, c'est que cette graine toute
brûlée et par conséquent couleur de nègre fut apportée au berceau de
Jésus par un des rois mages, celui qu'on nomme Gaspard, et qui était
noir comme... l'âme de Simon.