--Tout ce que vous désirez que je rapporte à Maurin lui sera transmis
fidèlement, monsieur le préfet.
--Ah! une idée! fit le préfet. Des trois bandits poursuivis par Maurin
et les gens de Bormes, deux sont toujours dans vos maquis provençaux.
On les a aperçus, paraît-il, un jour à la Garde-Freïnet, puis, le
surlendemain, à la Verne. Ils ne paraissent pas décidés à quitter les
Maures. Toute cette région intéressante s'inquiète. Pourquoi Maurin,
qui connaît les moindres recoins de ces montagnes, ne donne-t-il pas
de nouveau la chasse à ces coquins, avec l'aide de quelques compagnons
déterminés?... Cela arrangerait, peut-être, ses affaires avec la
justice... Je pourrais moi-même, en ce cas, demander pour lui une
médaille, une récompense de l'État. Parlez-lui de tout cela.
--C'est entendu...
--C'est un homme si «empoignant»! J'ai fini par l'aimer, moi. Il a
l'instinct de la vraie liberté et je ne le trouve pas sans noblesse.
--A ce propos, dit M. Cabissol, un mot de lui m'est revenu à la
mémoire, que je veux vous rapporter pour fixer encore un trait de son
caractère ou de son génie. Je l'ai entendu dire un jour, avec son
impayable accent et ses tournures de phrases à la provençale:
--«Moi, les femmes, j'en connais de toutes, même de celles à qui on
dit des «madame» gros comme le bras. Eh bé, quand on les embrasse, de
la plus pauvre à la plus riche, elles sont toutes pareilles! Et même
des fois nos petites paysannes, elles valent mieux. Alors, messiés, je
pense qu'il n'y a entre les hommes point de différence, à moins que ce
soit dans le _talent!_»
«Le mot «talent» est le mot provençal qui représente l'idée
d'instruction, ou simplement d'intellectualité, ou encore
d'intelligence. Ne voyez-vous pas bien que, grâce à des discours
pareils, tenus dans tous les cabarets du département, l'influence
du roi des Maures sur son petit champ d'action, vaste pour lui, est
comparable, toutes proportions gardées, à l'action révolutionnaire de
Napoléon Ier empereur? La révolution n'avait coupé qu'une tête de roi,
Napoléon mit le pied sur la tête de tous les rois. Je ne vois entre
Maurin et ce grand civilisateur qu'une différence et à l'avantage de
Maurin: Napoléon détestait et Maurin vénère les idéologues. C'est
par l'intermédiaire de l'un d'eux, et non des moindres, que je ferai
communiquer vos instructions à Maurin, si je ne le vois pas en
personne.»
Le préfet s'étonna. Cabissol lui expliqua les relations de Maurin et de
M. Rinal.
--Ce M. Rinal, lui dit-il, vous l'avez vu à Bormes, le jour de
l'enterrement de Crouzillat...
--Ah! oui.
--Eh bien, je vais lui parler.
M. Cabissol se présenta, dès le lendemain, chez M. Rinal et lui exposa
ce qu'il fallait faire entendre à ce brave Maurin:
Maurin devait se garder de tout acte de révolte, se conserver au
service de la République, faire campagne, si cela lui était possible,
avec quelques compagnons contre les gredins qui tenaient le maquis
des Maures; et pour terminer, M. Cabissol parla à M. Rinal de la
candidature Vérignon.
--Je suis sûr, dit-il, de votre opinion sur ce publiciste éminent, qui
est l'auteur d'un beau livre sur les Jacobins.
--Un chef-d'œuvre, dit M. Rinal. Il y a là tout le génie de la
Révolution aimée et révélée.
--Eh bien, si vous le voulez, Vérignon sera député du Var. Vous tenez
son élection entre vos mains.
--Comment cela? à moi tout seul?
--Oui, car Maurin, qui ne se fie à personne dès qu'il est question de
politique, sera définitivement acquis à Vérignon si vous lui dites
sur ce candidat votre opinion complète. Vous aimez le peuple. Vous
avez reconnu en Maurin une âme plébéienne digne de sympathie et qui
en conduit beaucoup d'autres. De Saint-Raphaël à la Londe-des-Maures,
Maurin, en passant par Saint-Tropez, a bien dix mille, que dis-je,
quinze ou vingt mille électeurs à sa suite...
--Je m'en doutais, dit M. Rinal. Ce Maurin, c'est une puissance. Bravo,
car il a une conscience bien supérieure à celle de la masse, ou plutôt
dans laquelle je crois voir, en formation, la conscience même de la
masse. Cette conscience, il faut l'éclairer de plus en plus, je suis de
votre avis. Seulement, que Maurin prenne garde. Il préfère l'équité à
la justice, le bon sens aux préjugés et l'idéal au bon sens...
--Rien n'est plus dangereux, dit M. Cabissol.
--Oui, dit M. Rinal. C'est une maladie rare et dont on meurt. C'est une
faute anti-sociale. Les pouvoirs établis ne l'ont jamais pardonnée,
et les républiques pas plus que les autres; car c'est une sottise de
croire qu'il existe une forme de gouvernement qui impose la pratique
des vertus! Même de bonnes lois ne sauraient assurer de bonnes mœurs...
Tâchons de sauver Maurin!... Du diable si le brave homme se doute de
l'idée que nous avons de lui... Au revoir, monsieur.
--Toute réflexion faite, dit M. Cabissol, je ne verrai pas Maurin.
Vous aurez sur lui, et pour cause, plus d'influence en tout ceci que
personne.
Il se trouva que le soir même, à la nuit close, Maurin entrait dans
sa bonne ville de Bormes par la partie haute, évitant ainsi de passer
devant la gendarmerie qui est au bas de la ville, et qui,--il n'en
pouvait pas douter,--avait, comme celle d'Hyères, l'ordre de l'arrêter,
le cas échéant.
Il allait voir M. Rinal et s'informer de son fils; il fut heureux
d'apprendre que le petit montrait de l'intelligence et du cœur; il
remercia avec effusion le vieux savant et reçut enfin de lui les
conseils et les bons avis qui venaient de la préfecture.
Quant à l'idée de poursuivre les deux évadés et de les capturer
sans l'aide de la gendarmerie, elle lui était venue toute seule à
lui-même, par la raison, confia-t-il à M. Rinal, qu'ils avaient, à
sa connaissance, _insurté_ (insulté) une femme, et même une jeune
fille, de ses amies... Lorsqu'il songeait à eux, il ne les appelait
plus lui-même que les insulteurs de Tonia, et le sang lui bouillait de
colère.
--Bravo!... tout cela est d'un chevalier français... ou maure! répliqua
en riant le bon M. Rinal.
Puis Maurin alla embrasser son fils chez les braves gens qui
l'hébergeaient et passa la plus grande partie de la nuit sous leur
toit; et, une heure avant le lever du soleil, il repartait pour arriver
premier aux bons endroits à bécasses, lesquelles se montrent à la
Toussaint comme chacun sait. Pastouré l'attendait. Ils en tuèrent
cinq, puis jugeant d'un commun accord que, toute affaire cessante,
ils devaient _tracer_ les deux évadés comme de simples sangliers, ils
quittèrent l'autre chasse pour celle-là.