Comment M. Labarterie fut conduit par Maurin à la chasse aux merles,
et comment M. Cabissol fut entraîné à conter, lui aussi, une
galégeade.
Le dîner fut joyeux comme tout repas de chasseurs. Le menu était simple
et substantiel, par recommandation du préfet. Pastouré, bien entendu,
ne desserra les dents que pour manger. Jusqu'au dessert, Maurin
l'imita, bien que, de temps à autre, M. Désorty lui adressât la parole
avec beaucoup de simplicité et de sympathie.
--Voilà de fameuses pintades, hein, Maurin? Voilà un excellent petit
vin?...
Mais Maurin hochait la tête sans rien dire; Maurin mangeait et buvait
ferme, sans souffler mot. Et Pastouré riait dans sa barbe.
Un des convives, le général X..., Provençal d'origine et fils
d'un bottier de village (détail connu), prononça au milieu de la
conversation, une phrase banale, celle-ci à peu près:
--L'évolution, tant que vous voudrez, mais plus de révolution! Les
révolutions sont des moyens du passé.
Maurin crut que la République était en péril:
--Pourtant, dit-il, sans la révolution (et il répéta: _sans la
révolution_), les savetiers ne deviendraient pas généraux!
Le préfet eut un mouvement d'inquiétude; mais le général avait de
l'esprit.
--Maurin, dit-il, les savetiers d'aujourd'hui peuvent devenir
généraux--sans révolution; il ne faut pas l'oublier.
--Bien répondu! fit Maurin. Mais tout de même, il y a beaucoup de
vos bourgeois qui ne veulent plus de révolutions parce qu'ils ont
profité de la première. Maintenant qu'ils sont bien, ils ne veulent
plus rien pour les autres. Si vous n'êtes pas de ceux-là, tant mieux:
je m'aperçois que je m'étais trompé sur vous... C'est que j'en ai
connu, voyez-vous, dans nos promenades, à la chasse, qui tiraient de
leur carnier des pâtés de truffes et qui ne se gênaient pas, devant
nous, pour mépriser entre eux les pauvres; et à l'un d'eux j'ai dit un
jour,--j'ai dit comme ça,--j'ai dit: «Monsieur le marquis, lorsqu'on
parle avec mépris des pauvres bougres, c'est peut-être un droit que
l'on a, mais noum dé pas Dioù! si l'on avait du cœur, lorsqu'on veut
parler mal des crève-la-faim, faudrait d'abord cracher dans son
assiette les truffes qu'on a dans sa bouche!»
--Maurin, dit le préfet, nous pouvons allumer nos pipes. Voici le café
et les liqueurs.
Maurin tira sa pipe de Cogolin, sa bonne pipe de bruyère qui lui
rappelait les belles «pipières» toutes roses de la tête aux pieds,
couvertes qu'elles sont de la poussière du bois des pipes et si
jolies,--selon l'expression de M. Cabissol--sous leur coiffure de
sphinx d'Egypte.
La conversation allait bon train, et, par les soins du préfet attentif,
glissa bientôt aux histoires de chasse.