Quand on suit d’un peu près les choses de l’Amérique du Sud, on est
frappé de la fréquence des litiges qui surviennent entre ses différents
Etats au sujet des questions de limites. La plupart des frontières sont
restées jusque dans ces derniers temps indécises; nombre d’entre elles
manquent encore aujourd’hui sur les cartes elles-mêmes de la précision
désirable; à combien plus forte raison ne les rencontre-t-on pas
marquées sur le terrain par des monuments solides. Cela est vrai surtout
quand on s’éloigne des routes frayées, c’est-à-dire du lit des fleuves,
les seuls chemins de communications faciles dans cette partie du Nouveau
Continent.
Les assistants techniques des diplomates n’ont pas eu, en effet, une
besogne aisée, lorsqu’il leur a fallu préciser les contours des
frontières que la politique imposait à leurs collègues de reconnaître.
S’il est simple d’écrire, par exemple, que la frontière se confondra
avec tel parallèle, que sa ligne suivra tel degré du méridien, il est
bien rare que des déterminations aussi rigoureusement mathématiques
s’accommodent avec les nécessités économiques, historiques, sociales ou
même simplement politiques. Il est plus rare que les démarcateurs,
chargés de reconnaître sur le terrain les lignes ainsi arbitrairement
indiquées, parviennent à mettre en harmonie les décisions des traités
avec les exigences non moins impératives de la topographie.
Un peu de réflexion fait vite comprendre la cause toute naturelle de
cette difficulté à laquelle se heurtent diplomates et géomètres. De nos
jours, l’intérieur du continent sud-américain est beaucoup moins connu
qu’il y a deux siècles, à l’époque où les expéditions d’aventuriers le
sillonnaient dans tous les sens, à la recherche de l’or et des diamants,
ou à la poursuite des Indiens fuyant devant la terrible menace de
l’esclavage. Longtemps on avait oublié dans la poussière des archives,
les relations et les itinéraires de ces hardis coureurs des bois, et
l’on commence à peine à les fouiller curieusement, bien plus pour
reconstituer le passé que pour en tirer des connaissances géographiques
exactes. La science, avec ses constatations précises, ses déterminations
rigoureuses, n’était guère le fait de ces ardents chercheurs.
Si de leurs courses diverses on a conservé une notion générale des
rivières et des montagnes qu’ils ont jadis explorées, jamais encore on
n’a pu exécuter de ces traits topographiques une reconnaissance exacte
comme le voudrait la clause d’un traité de limites. Celles-ci ne sont
fixées, à vrai dire, qu’à peu près, et c’est une besogne aussi grosse
que périlleuse souvent, pour les commissaires chargés de tracer ensuite
sur le terrain les lignes indiquées par les conventions internationales.
Sans parler des mécomptes dus à l’ignorance où étaient leurs signataires
de la géographie réelle des régions visées, et qui engendrent
d’interminables disputes, comme celle qui se prolonge encore entre le
Brésil et la République Argentine, au sujet du territoire des Missions;
comme la querelle qui s’élève entre la Bolivie et le Paraguay à propos
du Chaco; comme le conflit entre le Venezuela et l’Angleterre
relativement aux rives de l’Essequibo; comme le débat bi-séculaire entre
la France et le Brésil au sujet de l’Oyapock, il est des dangers moins
redoutables pour la paix des peuples intéressés, mais plus pénibles à
affronter pour les démarcateurs eux-mêmes.
Il ne faut pas oublier, en effet, que si l’on sort du lit des grands
fleuves que sillonnent régulièrement les steamers du commerce, pour
remonter leurs affluents presque aussi considérables, on pénètre presque
aussitôt dans l’inconnu. Et puisqu’il s’agit le plus souvent de cours
d’eau, mille questions se posent, dont celle-ci, qui est fort
importante: Quel est le lit principal, entre ces bouches qui s’ouvrent
devant vous? En supposant cette question résolue après beaucoup de
recherches souvent très longues et très fatigantes, on peut se demander
si le passage sera libre. Car c’est dans les hautes vallées de ces
affluents inexplorés que se sont réfugiées les tribus aborigènes les
plus réfractaires à la civilisation et au contact de la race blanche.
Ces Indiens défendent leur retraite contre cette invasion qu’ils
supposent à bon droit devoir troubler leur paisible jouissance, et en
raison des difficultés du transport, des nombreux _impedimenta_ que
traîne forcément derrière elle une expédition un peu forte, les
vaillants et dévoués pionniers de la civilisation sont forcés d’aborder
ces tribus avec des effectifs très restreints, avec des moyens de
défense un peu trop sommaires. Souvent ils tombent au champ d’honneur,
et leurs compagnons peuvent s’estimer fort heureux quand ils ont été
épargnés par les atteintes non moins redoutables des fièvres paludéennes
et de toutes les maladies telluriques par lesquelles la nature vierge
protège son inviolabilité.
Ces considérations suffisent à expliquer comment jusqu’en 1874, en
dehors même des controverses sans cesse renouvelées entre les diplomates
des deux pays depuis plus d’un siècle, la frontière entre le Brésil et
le Pérou, par le cours du Javary, n’avait pas encore été reconnue. Le
traité du 23 octobre 1851, par son article 7, avait fixé cette frontière
sur la base de l’_Uti possidetis_, et à partir de Tabatinga vers le Sud,
avait décidé qu’elle suivrait le cours du Javary depuis son confluent
avec l’Amazone. La convention du 22 octobre 1858 avait confirmé ces
déterminations, et un premier pas avait été fait le 28 juillet 1866, par
une commission mixte qui avait posé une première borne à 2,410 mètres
de Tabatinga, au coude de l’_Igarapé_ de Santo Antonio, d’où devait
partir la ligne droite allant au nord rencontrer le Japura, en face du
confluent de l’Apaporis.
Quant au Javary, la commission Brazileiro-Péruvienne avait, la même
année, essayé de le remonter et de triompher du redoutable obstacle
qu’opposait la férocité tenace et acharnée des Indiens sauvages.
Malheureusement, elle était devenue la victime de leur cruelle et
mémorable hostilité. Soares Pinto, le chef brésilien, avait été massacré
dans un combat livré aux Indiens Mangeronas; Paz Soldan, le chef
péruvien, avait été par eux criblé de flèches et avait dû subir
l’amputation de la jambe droite; presque tous les soldats de l’escorte
étaient revenus gravement blessés.
C’était donc un échec formel; c’était la perte des sacrifices que
l’expédition avait coûtés aux deux Etats et aux explorateurs surtout,
car bien peu parvinrent à rentrer indemnes, et ils durent abandonner à
la rage des sauvages, avec la gloire du triomphe, les plus précieuses
dépouilles, parmi lesquelles le plus grand des deux canots sur lesquels
ils avaient remonté le fleuve, puis les armes, les vivres, les
instruments scientifiques qu’ils avaient apportés. Dans leur fuite même,
pourchassés encore par les _Mangeronas_ et les _Catuquinas_, les tribus
les plus guerrières et les plus féroces de ces forêts inexplorées,--on
les dit même anthropophages,--les malheureux compagnons de Soares Pinto
eurent la plus grande peine à aborder, exténués et affolés, au premier
comptoir de _Seringueiros_, exploiteurs de caoutchouc, situé un peu en
amont du confluent de l’Amazone.
Une pareille défaite infligée à une commission officielle de
démarcation, ne pouvait que renforcer la légende traditionnelle qui a
cours parmi les populations du Haut-Amazone, au sujet de la valeur et de
l’indomptable férocité des sauvages dominateurs du Haut Javary. La
réputation terrible de ces tribus, parmi lesquelles le rapport de Paz
Soldan affirmait qu’il en existait encore une entièrement composée
d’Amazones, avait fait tomber un projet vivement caressé par les
Seringueiros, celui de profiter des relations amicales que les
explorateurs devraient naturellement nouer avec les indigènes, pour
remonter le fleuve à leur suite et s’installer dans ces parages si
riches en produits naturels, et néanmoins demeurés jusque-là fermés à
l’exploitation des spéculateurs les plus hardis.
Quand on songe que depuis plus de trois siècles aucun aventurier n’avait
osé se hasarder à la remonte du Javary au delà du 3ᵐᵉ parallèle sud, il
est bien évident que la défaite infligée à l’expédition militaire de
1866 devait retenir _regatoes_ (camelots-colporteurs) et _Seringueiros_,
prudemment confinés aux abords du confluent et des localités habitées,
dont la proximité écarte toujours les sauvages; les plus audacieux ne
s’aventuraient pas dans l’intérieur à une distance de plus de trois
jours de canotage.
Il était donc fort naturel que le gouvernement brésilien fût vivement
préoccupé, lorsqu’au début de 1870, on se disposait à trancher
définitivement les divergences relatives à la frontière entre le Pérou
et le Brésil; les craintes qu’il éprouvait au sujet des dangers
qu’allaient affronter de nouveau les explorateurs officiels du Javary ne
trouvaient que de trop sérieux motifs dans le désastre de la tentative
antérieure.
C’est dans ces conditions que le 17 janvier 1874, après avoir terminé la
démarcation de la frontière septentrionale, de Tabatinga au Japura, la
nouvelle commission mixte pénétra dans les eaux du Javary. Elle était
présidée, pour le Brésil par le capitaine de frégate baron de Teffé, et
pour le Pérou par le capitaine de frégate don Guilhermo Black.
La commission brésilienne comprenait quatre membres, dont un, le
médecin, jugea prudent de tomber malade au dernier moment et de demeurer
au _quartier de la Santé_; la commission péruvienne en comptait quatre
également; toutes deux s’étaient embarquées dans huit _chalanas_, canots
à fond plat du pays, couvertes d’une _tolda_, sorte de cabane en
planches de sapin, et défendues latéralement par des filets de fil de
fer à mailles serrées. L’équipage se composait de marins bien armés et
d’Indiens _mansos_, c’est-à-dire demi-civilisés, recrutés sur les bords
du Solimôes et de l’Ucayale, formant un total de 82 personnes, en y
comprenant les chefs.
Cette fois, l’expédition atteignit son but; elle détermina les sources
du Javary, après l’avoir, durant trois mois et demi de fatigues les plus
désagréables, exploré en tous sens, et planta la borne finale de
démarcation à la place exacte indiquée par le traité des limites. Il
fallut aux explorateurs passer leur existence, durant tout ce laps de
temps, dans les canots plats, où étaient les vivres, les armes, les
munitions, les effets. Dans l’espace que n’occupait pas le matériel,
chefs, officiers, marins et indigènes étaient entassés, tous
affreusement mal assis ou accroupis des jours entiers, qu’il plût à
seaux ou qu’un soleil enflammé dardât perpendiculairement ses rayons sur
la mince _tolda_, dont la couverture était à peine séparée par quelques
centimètres de leurs têtes. A ces désagréments s’ajoutaient ceux plus
sensibles des privations de tout genre, d’une détestable alimentation;
car les vivres déjà gâtés par une chaleur excessive, étaient en outre
insuffisants, et le dernier mois on se vit réduit à subir les tourments
de la faim, parce que la violence de la crue ne permettait pas de
recourir à la pêche; et l’hostilité des naturels, qui pullulaient sur
les deux rives, exigeait mille précautions pour la moindre tentative de
chasse.
D’autre part les dangers se présentaient à chaque pas des explorateurs;
tantôt les _caldeiroès_, ces gouffres en forme de chaudières, qu’il
fallait éviter par un effort inouï des rameurs, tantôt des rapides
impétueux, des troncs submergés, des éboulements terribles causés par la
crue et entraînant des arbres séculaires qui s’abattaient dans le fleuve
avec un horrible fracas. Parfois les embuscades des sauvages prenaient
un caractère plus sérieux; leurs hordes nombreuses cherchaient à
surprendre les voyageurs afin de les massacrer. Ce goût des surprises
était si naturel, si ancré chez elles, qu’elles essayèrent encore de
recourir à ce stratagème après la bataille rangée qu’elles n’avaient pas
hésité à offrir à poitrine découverte et dans laquelle elles avaient
éprouvé le terrible effet des armes à répétition.
Pour triompher de ces obstacles divers et néanmoins également
redoutables, il fallait un homme comme celui que le gouvernement
brésilien, alors dirigé par le marquis de S. Vicente, avait désigné. Le
passé du capitaine Hoonholtz[1] répondait de son intrépidité à toute
épreuve, de son audacieuse sagacité, de sa ténacité persévérante.
[1] Après baron de Teffé.
Parti avec ses collègues de Rio-de-Janeiro dès le mois d’octobre 1871,
il allait terminer par un nouveau succès cette lutte de deux ans et neuf
mois contre les hommes et la nature, contre l’ignorance alliée à
l’ingratitude du climat.
Il venait de parcourir l’Amazone jusqu’au delà du Pongo de Manseriche,
dans le Pérou; il avait remonté le Huallaga jusqu’aux rapides des
contreforts de la cordillère des Andes; le Rio-Negro et le Japura
jusqu’aux cataractes; l’Apaporis, le Madeira, le Purus, le Jutahy, l’Iça
et une partie du Jurua. Restait le Javary, mais cette dernière
exploration coûta aux démarcateurs de 1874 les plus cruels sacrifices.
Nous ne pouvons ici en exposer le récit minutieux; si toutes les
journées de ce pénible voyage furent laborieuses et accidentées,
fatigues et dangers se répétaient trop semblables pour que leur
description ne parût pas monotone. Le rapport officiel qui les relate
est encore inédit, néanmoins nous extrairons quelques données de
plusieurs pages du journal écrit sur le terrain par le baron de Teffé,
et y puiserons quelques détails d’un vif intérêt.
Étant entré, le 17 janvier, dans le Javary, dès la fin de février, après
un premier mois de fatigues incessantes, les fièvres paludéennes et le
_beriberi_ s’abattirent sur les membres de l’expédition, enlevant le
jeune et robuste capitaine Joâo Ribeiro da Silva, secrétaire du baron de
Teffé, et après lui successivement trois hommes de l’équipage.
A partir de ce moment, tout conspira contre les explorateurs, soumis à
toutes sortes de privations et de souffrances.
Le 1ᵉʳ mars fut une journée fort dure et marquée par un incident
désagréable. «Dès l’aurore, écrit le chef de l’expédition brésilienne,
nous avons été réveillés par les bruits d’alarme des sauvages. On
entendait alternativement le _trocana_ et la _sapopemba_; le premier
retentit comme un tambour monstrueux et le second produit le son
lointain du canon dans une salve prolongée. C’est le ban de
rassemblement que nous avons entendu jusqu’ici tous les matins, mais qui
aujourd’hui a commencé de meilleure heure et se trouvait plus
rapproché».
Ce _trocana_ est depuis des siècles l’instrument d’appel, d’alarme, de
ralliement de presque toutes les tribus indigènes de l’Amazone; c’est
aussi un organe de transmission des nouvelles. La première _malocca_, le
premier campement, qui entend ce signal, le répète à sa voisine, et
ainsi de suite; de la sorte, un avis est communiqué fort au loin avec
une rapidité qui tient du prodige. Il va de soi que la façon de battre
le _trocana_ diffère selon le sens qu’on attache aux sons émis.
L’instrument lui-même est fait d’un tronc d’arbre, d’un bois dur et
compact, qui n’étouffe pas le son, mais soit au contraire très
résonnant. Le _cupi-ihua_ est un des plus employés. Les Indiens creusent
le tronc avec le feu, ils le polissent avec un fermoir fait des dents de
_cutia_ (agouti), de _caitetu_ (pécari fauve) et avec une écaille _urua_
avec lesquelles ils le décorent de ciselures. Le nombre des ouvertures
varie; il est au moins de deux, souvent de trois et quelquefois
davantage. La forme aussi se modifie et parfois elle est celle d’une
contre-basse. Les baguettes sont deux pommeaux pareils à des tuyaux de
seringue, formés d’étoupes tirées des filaments de l’arbre à
caoutchouc, ou des rafles de grappes du palmier _pataua_. Pour battre la
_trocana_, on la suspend au-dessus du sol avec une liane _timbo-titica_,
sur deux fourches.
* * * * *
«A 6 heures, continue l’officier explorateur, j’ai donné le signal du
départ et désigné la chalana _Mario_ pour marcher à l’avant-garde. A 6h.
50, dans une étroite sinuosité du fleuve, la chalana nous signale
qu’elle a aperçu les sauvages; en effet, pour la première fois ils se
sont montrés en grand nombre et hors de la forêt, traversant de la rive
gauche à la rive droite sur un arbre servant de pont.
«J’ai voulu profiter de l’occasion pour essayer d’obtenir les bonnes
grâces des seigneurs d’une terre si inhospitalière; m’avançant à la
proue de mon canot, je me suis mis à leur faire des signes avec un
mouchoir et à leur montrer quelques uns des colliers et des miroirs que
j’apportais pour leur en faire cadeau. Le résultat de ma démonstration,
je m’en suis aperçu immédiatement, a été de les faire courir plus vite
vers le pont, sans même qu’ils daignassent faire attention aux appels
amicaux des Indiens _mansos_ qui leur offraient mes cadeaux en langue
tupy.
«J’ai ordonné alors d’amarrer les barques à un petit talus de la rive
qu’ils avaient laissée pendant qu’on couperait l’arbre, car celui-ci
était trop bas placé pour que nous pussions passer dessous et nous
empêchait de remonter.
«Ce travail est de tous le plus pénible et le plus dangereux pour mes
pauvres hommes; exposés sur le tronc aux ardeurs du soleil durant des
heures entières, aux piqûres des _carapanans_, gros cousins à longues
jambes qui nous martyrisent sans relâche, aux flèches des sauvages qui
nous suivent et nous épient, ils y vont comme s’ils marchaient à
l’échafaud.
«Aussi bien sur 30 haches que nous avions apportées, 8 seulement nous
restent et encore sont-elles bien abîmées; les arbres que choisissent
les Indiens pour servir de ponts sont toujours les plus gros; pour les
arracher, ils fouillent le talus du fleuve au-dessous des racines et
mettent le feu à celles-ci par la partie supérieure.
«Pour nous ouvrir la route, nous avons déjà jusqu’à ce jour coupé 103
ponts de cette espèce, mais la besogne nous devient maintenant
extrêmement pénible, faute d’hommes valides; nous sommes en effet tous
amaigris, affaiblis par une alimentation mauvaise et pauvre; la seule
pensée qui me réconforte, c’est que les sources du fleuve ne peuvent
être désormais bien loin.
«Pour ne pas perdre de temps, je fais distribuer notre _somptueux_
déjeuner: deux biscuits moisis et une tasse d’eau chaude à peine sucrée;
cette collation plus que frugale terminée, je fais placer deux
sentinelles aux extrémités du pont qu’on allait couper; je dissémine les
12 hommes de l’escorte en sentinelles avancées à l’intérieur du bois,
sur la rive gauche, où j’avais à exécuter des observations
astronomiques; le tout suivant la coutume que j’ai adoptée depuis que
j’ai pénétré dans la région dominée par ces races féroces.
«Pendant que j’étais en train de prendre la seconde série de hauteurs,
j’ai été interrompu par la détonation d’un coup de fusil, suivi aussitôt
de plusieurs autres. Je saisis à terre ma carabine Winchester à 18
coups, et accompagné par mon frère qui m’aidait dans mes observations,
je m’avançai dans la direction de l’attaque. Mes hommes avaient cessé le
feu; genou en terre, abrités par les troncs colossaux de cette forêt de
géants, ils épiaient dans toutes les directions, cherchant à pénétrer du
regard l’intérieur de ce labyrinthe, où filtraient à peine quelques
rayons de soleil.
«Celui qui avait ouvert le feu me raconta avoir perçu un léger mouvement
dans le feuillage de quelques plantes rampantes, à quelques pas de lui.
Croyant à la présence d’un serpent, d’un de ces terribles _jararacussus_
(_trigonocephalus atrox_) si abondants dans ces parages, il avait
apprêté son fusil, quand soudain il avait vu un sauvage bondir du fourré
et senti une flèche passer en sifflant près de son oreille. Il avait
alors tiré, et l’Indien était tombé, en même temps que de tous côtés
surgissaient de terre d’autres ennemis qui, après avoir envoyé leurs
flèches, s’étaient de nouveau jetés sur le sol, s’échappant sans laisser
d’eux aucune trace; les derniers coups de feu n’avaient produit d’autre
effet que de les mettre en fuite.
«Je vérifiai d’abord qu’aucun de mes hommes n’était blessé, puis je fis
procéder à une reconnaissance du terrain environnant; nous y trouvâmes
15 flèches à pointes d’os et 4 de bambou (_taquara_) aiguisé, les unes
enterrées dans le sol et les autres fichées dans les troncs d’arbres; il
n’y avait qu’un seul arc.
«L’Indien qui était tombé face contre terre était un homme d’une taille
au-dessus de la moyenne, aux épaules larges, aux bras musculeux, mais
aux jambes fines. Il n’avait pas de tuyau de plume ni de roseau
traversant les cartilages des narines; pour tout ornement, il portait
des stylets en os passés à travers les oreilles. Sa peinture était en
quelque sorte sous-cutanée; c’étaient des lignes bleues tracées avec un
certain goût et avec art. Elle commençait sur le ventre, près du
nombril, et montait sous la figure de deux palmes jusqu’aux seins,
lesquels se trouvaient au centre d’une série de lignes croisées. Sur le
visage il y avait, seulement à chaque joue, trois lignes bleues partant
de la bouche et se terminant aux yeux.
«Comme presque tous les Indiens de l’Amazone, il n’avait pas un seul
poil sur la figure, ni sur le reste du corps; ni barbe, ni sourcils, ni
cils; en revanche, sa chevelure était abondante, longue au sommet de la
tête, coupée court tout autour et sur la nuque avec un instrument en os
ou en bambou. La partie conservée dans toute sa croissance devait avoir
environ 40 centimètres de longueur; elle était fixée par une cordelette
à 10 centimètres au-dessus du crâne, formant ainsi un panache naturel
qui retombait sur les côtes.
«Ce qui m’a paru extraordinaire, c’est de n’avoir rencontré sur tout son
corps aucune cicatrice, pas même des traces de morsures de reptiles ou
de ces maudits insectes qui nous faisaient constamment porter les mains
à nos visages enflammés.
«Désirant savoir si la tribu dominante dans cette région était la même
que celle des _Mangeronas_ qui, à 50 milles au-dessous du point où nous
sommes, détruisit en 1866 la commission mixte présidée par Soares Pinto
et Paz Soldan, j’ai fait examiner le cadavre par les Indiens _Ticunas_
que j’ai amenés avec moi en qualité de rameurs et d’interprètes, puis
aussi par les Indiens _Javeros_, qui conduisent les Chalanas
péruviennes; mais ni à la peinture, ni aux armes, ils n’ont pu
reconnaître la nation. Nous sommes donc sur un territoire dominé par une
tribu complétement inconnue.
«Quand l’arc et les flèches ont été ramassés, j’avais fait transporter
le corps du sauvage dans un endroit plus découvert et examiner sa
blessure, afin de voir s’il était possible de le sauver. Malheureusement
pour lui, la balle l’avait atteint au front juste entre les deux yeux
et la mort avait été instantanée.
«Cet incident m’a contrarié beaucoup, non seulement parce qu’il s’est
produit dans une journée qui est pour moi une fête (l’anniversaire de la
naissance de mon fils Octavio), mais parce que je vois dans ce fait le
prélude de grands dangers. Dorénavant nous devons à tout instant nous
attendre à une surprise; la vengeance ne tardera pas!
«En revenant à l’endroit où j’avais laissé les instruments, j’ai encore
eu le temps de prendre une série de hauteurs du soleil, pendant que les
marins achevaient de couper le pont.»
* * * * *
Les prévisions qu’exprimait, le 1ᵉʳ mars, le baron de Teffé, ne
tardèrent pas à se réaliser après quatre jours d’alertes continuelles
provoquées par les simulacres d’attaque des Indiens, qui tantôt
cherchaient à surprendre l’expédition aux premières lueurs du jour,
tantôt envoyaient de l’intérieur de la forêt des nuées de flèches sur
les embarcations, où elles restaient fichées dans le bois ou bien
empêtrées dans les mailles serrées du filet de fer.
Le 5 mars eut lieu la bataille pour laquelle depuis si longtemps les
sauvages se réunissaient.
* * * * *
«Ç’a été là pour nous une grande journée, dit le baron dans son journal
écrit à huit heures du soir du 5 mars; désormais les sauvages
n’approcheront plus les rives, encore moins se hasarderont-ils à nous
attaquer, après l’effrayante leçon qu’ils ont reçue, ou plutôt qu’ils
sont venus chercher en nous assaillant à poitrine découverte. Je suis
enfin tranquille sous ce rapport, et je sens un véritable soulagement à
le consigner dans ce journal.
«L’attaque en masse tant attendue a eu lieu aujourd’hui à onze heures du
matin; le combat a été commencé par les Indiens, qui se sont comportés
bravement, il faut bien leur en faire honneur, en ne tirant pas une
seule flèche à l’abri de la forêt, mais en venant se poster sur le talus
de la rive opposée à la nôtre, à une distance de 20 mètres.
«Cet obstacle vivant, qui de jour en jour devenait plus menaçant, va
disparaître désormais; nous pourrons avoir l’esprit en repos, poursuivre
le fatigant travail de surmonter les difficultés que la nature nous
oppose à chaque pas, jusqu’à ce que nous atteignions, comme récompense
de si grands sacrifices, la source principale tant désirée de ce Nil
américain.
«Qui pourra s’imaginer notre critique position? Qui pourra se faire une
idée des soins et des précautions qu’il a fallu pour éviter une surprise
de ces rusés fils des forêts, qui, se réunissant par milliers, nous
suivant avec persévérance, épiant tous nos mouvements, n’attendaient
qu’une occasion de nous écraser et de s’emparer d’un si beau butin?
«Il y a cinq jours principalement que la situation s’était aggravée, car
dès l’aurore le son lugubre du _trocano_ se faisait entendre sur les
deux rives et à une distance chaque fois plus rapprochée; d’autres
tambours y répondaient dans la partie supérieure du cours du fleuve.
Chaque fois que nous devions nous ouvrir un passage la hache à la main
en coupant un arbre-pont, les escortes des deux rives se voyaient
obligées à faire des décharges en l’air pour mettre en fuite les
sauvages qui nous avaient suivis en grand nombre, par l’intérieur du
bois, se laissant voir de temps à autre, mais ne répondant à nos
démonstrations amicales que par des envois de flèches et des cris
gutturaux, qui trouvaient dans différentes directions des échos plus
semblables à des aboiements de chiens qu’à des sons de la voix humaine!
«L’impossibilité de chasser et de pêcher, le manque de vivres fort
sensible déjà et qui s’ajoute aux maladies pour épuiser nos forces, sont
autant de puissants motifs qui m’ont décidé à précipiter les événements,
en ménageant à nos persécuteurs l’occasion de mesurer leurs forces avec
nous.
«J’ai, en conséquence, conféré ce matin avec mon collègue don Guilhermo
Black, chef de la commission péruvienne, et d’un commun accord nous
avons adopté la seule résolution à prendre dans les conditions
désespérées où nous nous trouvons: _diminuer le nombre des bouches,
puisqu’il nous est maintenant impossible d’augmenter les vivres!!!_
«La discussion a été animée et chaude, parce qu’en réalité nous nous
trouvons dans la zone la plus périlleuse, parce que nous avons plus que
jamais besoin de monde; j’ai fait observer cependant que les malades et
les _découragés_ sont des consommateurs inutiles et qu’en conséquence,
j’étais décidé à les faire rétrograder aujourd’hui même, après avoir
débarqué ma troupe dans l’endroit le plus propice pour attendre
l’attaque des sauvages.
«En effet, à neuf heures cinquante, au moment où nous doublions une
longue pointe de sable sur la rive gauche, nous avons aperçu un pont des
plus gros, au milieu duquel deux flèches étaient plantées verticalement;
ce signal était une menace ou un défi, et j’ai pris aussitôt les
précautions que le cas exigeait.
«Avant de débarquer, j’ai fait décharger, puis recharger à nouveau
toutes les armes; les sentinelles placées ensuite et les 8 _chalanas_
échouées le long de la plage, les unes à la poupe des autres, j’ai
procédé à un rigoureux examen des munitions de guerre et à la pesée du
peu de vivres qui nous restent; au moment où j’allais en faire la
distribution proportionnelle, puis désigner l’embarcation qui devrait
redescendre les malades à l’Amazone, la sentinelle du pont cria: «Voici
les Indiens!» et vint en courant nous rejoindre.
«Effectivement les sauvages apparaissaient en groupes nombreux sur la
rive opposée, occupant tout le talus de la courbe qui s’étendait en
face de nous sur une étendue d’environ 400 mètres, de façon que le
centre de leurs troupes était à peine séparé de nous par le lit du
fleuve, sur ce point tout au plus large de vingt mètres. Tous étaient
absolument nus, peints avec l’argile rouge _taua_, et avaient les
cheveux dressés en panache sur la tête.
«Comme je l’avais prescrit d’avance, chaque matelot se posta rapidement
derrière son embarcation, tous se mettant ainsi à l’abri de l’attaque de
la rive droite, puisque les chalanas échouées avec leurs filets de fil
de fer descendus formaient, grâce à la hauteur de la _tolda_, un rempart
sûr; dans le cas où nous serions en même temps attaqués à
l’arrière-garde, nous devions embarquer sans retard et sous la
protection des filets de fil d’archal qui nous avaient déjà rendu tant
de bons services, nous aurions repoussé les ennemis.
«Une autre de mes prescriptions était l’interdiction absolue de tirer un
seul coup sans mon commandement, car je comptais beaucoup sur l’effet du
bruit d’une seule décharge pour les effrayer et épargner des existences.
«Heureusement, les Indiens n’ont pas employé la tactique pourtant facile
à deviner de nous attaquer simultanément par devant et par derrière; au
contraire, et à notre grand étonnement à tous, ils n’ont entamé les
hostilités qu’après s’être réunis en files compactes sur la partie
découverte de la rive opposée, appuyés par le gros de leurs forces
resté à l’intérieur de l’épaisse forêt qui abritait leur arrière-garde.
«Aussitôt qu’ils eurent pris position, ils commencèrent à pousser des
cris infernaux, sans doute pour nous défier, frappant leurs arcs du
faisceau de leurs flèches, tandis que le _Tuchaua_, le chef principal,
le seul sauvage qui eût la tête ornée d’une aigrette (_cocar_) de plumes
blanches, exécutait en avant un mouvement du corps, comme s’il eût voulu
se précipiter dans l’eau, mouvement que les autres imitaient en faisant
onduler le panache de leurs cheveux durs et noirs, tantôt leur couvrant
le visage, tantôt leur retombant sur les côtes. Pour la première fois,
dans ces deux années et demie d’explorations sur le territoire des
Indiens, au Sud et au Nord du Haut-Amazone, je me vois au milieu de
véritables sauvages. Tous ceux que nous avions jusqu’ici rencontrés
avaient été plus ou moins, sinon civilisés, du moins en contact indirect
avec les blancs.
«Je profitai de ces quelques minutes d’hésitation pour ordonner aux
interprètes de l’_Ucayali_ de leur parler, en leur offrant des miroirs,
des colliers et autres objets, pendant que mon frère, se rappelant qu’il
avait apporté un orgue de Barbarie pour nous distraire pendant nos
longues et monotones soirées, lui faisait jouer un air joyeux, afin de
voir s’il parviendrait ainsi à les calmer.
«Ils firent réellement une pause dans leurs cris, mais ou bien ces
sauvages détestent la musique et ne comprennent pas les amabilités, ou
bien ils ont supposé que nous agissions de cette sorte pour implorer
grâce auprès d’eux, car c’est après toutes ces démonstrations d’amitié
que, jetant le pied en arrière et bandant leurs arcs, ils nous ont lancé
une bonne centaine de flèches, qui ont passé en sifflant au-dessus de
nos têtes, se sont enterrées dans le sable, plantées dans la coque et
dans la _tolda_ des chalanas, ou sont restées prises dans nos filets de
fer.
«A cette occasion, j’ai répondu par le commandement de: Feu!
«Notre décharge aurait dû faire de nombreuses éclaircies dans leurs
rangs; cependant il en venait d’autres en avant et, contre notre
attente, loin d’être terrifiés, ils ont continué à nous lancer des nuées
de flèches qui heureusement ne nous atteignaient pas, grâce à notre
retranchement. La ténacité de l’attaque pouvait toutefois rendre notre
position critique; nous avons dû par suite exécuter un feu nourri
d’environ une demi-heure, pendant lequel nos _Winchester_ de 18 coups,
_Spencers_ et _Comblains_ se sont comportés de façon à les convaincre de
notre supériorité.
«La multitude qui sortait du bois et venait grossir les rangs de
l’avant-garde était parvenue même à avancer jusqu’au milieu du pont, et
déjà je prévoyais le passage de l’ennemi sur notre rive, puis une lutte
désespérée à l’épée et à la baïonnette, quand subitement une véritable
panique s’est emparée des sauvages; ils ont tout à coup cessé les
vociférations dont ils nous étourdissaient, puis tournant le dos et
courbés en avant, ils ont fui vers la forêt dans le plus grand désordre
et la plus grande confusion, s’embarrassant les uns dans les autres.
«C’est qu’à la fin le _Tuchaua_ était tombé.....
* * * * *
..... «J’ai là, près de moi, son modeste _diadème_, une espèce de
guirlande de plumes blanches que je conserverai comme un souvenir de
cette journée si heureuse pour nous, puisque, sans perdre un seul homme,
nous avons, par notre victoire d’aujourd’hui, affirmé notre suprématie
dans cette région des indomptables habitants de la forêt.
«Le danger passé et, maître du champ de bataille, j’ai employé le reste
de la journée à faire couper l’énorme arbre-pont qui nous barrait le
passage, à recueillir les arcs et les flèches dispersés et à faire
enterrer les quelques morts que dans leur fuite précipitée, après la
chute du _Tuchaua_, ils n’avaient pas songé à emporter dans l’intérieur,
comme ils l’avaient toujours pratiqué auparavant. Il n’était pas non
plus resté un seul blessé, et je le regrette beaucoup, car j’aurais
désiré l’emmener avec moi et domestiquer à force de soins affectueux un
Indien d’une tribu aussi vaillante, dont je ne puis désigner la nation
par le nom, car je n’ai pu par aucun moyen le découvrir.
«Enfin, aujourd’hui a été un grand jour pour nous, et en terminant le
récit de ces événements, j’espère dormir tranquille cette nuit, chose
que je n’ai pu faire depuis longtemps.....»
* * * * *
C’est au milieu de ces luttes, des souffrances de toute nature dues aux
privations et à la maladie, que l’expédition acheva de remonter le
Javary. Deux épidémies exercèrent à la fois leur action meurtrière sur
cette poignée d’hommes résolus, martyrisés jour et nuit, par l’horrible
fléau des moustiques, _borrachudos_ (ivres) et des _moscas-varejas_
(mouches vivipares); elles ne purent cependant les faire reculer.
Des 82 personnes qui, le 17 janvier, avaient pénétré dans le Javary
pleines de vie et d’enthousiasme, 55 seulement en atteignirent, le 14
mars, la source tant désirée.
Rouvrons ici encore, à cette date, le journal du baron de Teffé:
«14 Mars.
«Voici finie notre épineuse mission! écrit-il; la satisfaction que nous
en éprouvons est réellement inexprimable.
«L’impétueux Javary, par le bras principal duquel nous avons remonté
jusqu’à présent, a commencé à diminuer de volume un peu au-dessus du
confluent du _Paysandú_, par 6° 36′ de lat. sud et 30° 11′ de longitude
occidentale du méridien de Rio de Janeiro. A partir de 6° 53′ et 30°
51′, il a diminué encore après la bifurcation d’un autre de ses
affluents, auquel j’ai donné le nom de _Rio da Esperança_, rivière de
l’Espérance, parce que désormais le tronc principal ayant beaucoup moins
d’eau, nous avions l’espoir d’arriver promptement à la source.
«A un jour de voyage au-dessus de cet affluent, nous en avons rencontré
un autre qui, se trouvant sur la rive gauche, et par conséquent
péruvienne, a été baptisé par mon collègue du nom de _Rio de la
Fortuna_.
«Finalement le Javary, réduit à un insignifiant _igarapé_, comme
l’Indien appelle les ruisseaux navigables seulement pour sa pirogue,
lequel, malgré la crue produite par les pluies incessantes de ce mois,
n’avait pas plus de 50 centimètres de profondeur et de 15 mètres de
largeur, avait encore diminué au-dessus d’un autre affluent de la rive
brésilienne, auquel, en raison de ses eaux noires, silencieuses et
littéralement couvertes par les arbres des deux rives, j’ai donné le nom
de _Rio Triste_.
«Jusqu’ici nous n’avions eu à couper que des ponts, 176 au total,--mais
voici quatre jours que l’obstruction complète de cet insignifiant
ruisseau nous donne un travail insensé. A tout instant nous échouons,
nous devons sauter à l’eau et pousser les _chalanas_ à force de bras, ou
alors ouvrir un chemin en coupant avec nos sabres les branches les plus
basses de cette épaisse voûte de verdure formée par les arbres des deux
rives. La largeur du Javary est telle dans ces derniers trois milles,
que nous devrons descendre la poupe en avant; l’espace manque pour
retourner les _chalanas_.
«Du point où nous sommes, il est absolument impossible d’aller plus
loin, ce n’est déjà plus un _rio_, ni un _igarapé_, c’est un torrent
insignifiant formé des filets d’eau sortis des _igapos_, ou grands
bourbiers de cette région humide et marécageuse, où dans la saison
pluvieuse ils se réunissent aux eaux qui découlent sur le sol des
hauteurs environnantes.
«C’est hier, à 2 heures de l’après-midi, que nous avons atteint ce
point; ayant constaté que la navigation est complètement impraticable
dorénavant, j’ai débarqué avec tout mon monde pour achever l’exploration
par terre.
«J’ai monté aussitôt mon léger observatoire sur un point découvert de la
rive gauche et j’ai pris quelques séries de hauteurs, aidé par mon frère
Carlos von Hoonholtz, qui, bien qu’assez malade, me rend encore
d’excellents services en comptant à l’unique chronomètre qui ait
conservé une marche régulière sur les neuf que j’avais apportés avec
moi.
«Nous avons coupé un arbre très droit et très élevé de _Pao Mulato_
(bois cuivre) pour servir de borne finale, et j’ai chargé le charpentier
Mirales d’en faire une énorme croix, symbole de la rédemption, que je
veux laisser dans cette région inhospitalière.
«Pendant la nuit, j’ai fait des observations pour la latitude et ce
matin je suis revenu prendre trois séries de hauteurs du soleil pour la
longitude; cela fait, j’ai laissé mon frère se charger d’écrire
l’inscription sur le monument de délimitation, et je me suis mis en
marche avec mon collègue don Guilhermo Black, ses adjoints et une
escorte de huit marins impériaux à la recherche de la source. Le plan de
cet _igarapé_ a été levé, en indiquant les directions magnétiques au
moyen d’une boussole portative et en prenant avec le micromètre de
Lugeol la distance d’une courbe à l’autre.
«Au bout de huit milles de marche avec de courts zigzags, l’_igarapé_
s’est perdu dans un _igapo_, sur un terrain complètement marécageux à
l’Est comme à l’Ouest. Je puis dire qu’à cet endroit la source
principale du grand fleuve Javary sortait sous nos pieds!
«Il était quatre heures du soir; nous sommes revenus en hâtant le pas
pour atteindre les _chalanas_ avant la nuit, lorsque soudain nous avons
vu une flèche nous croiser par devant et immédiatement ensuite une
seconde frôlant l’épaule d’un marin s’est fixée dans la manche de sa
chemise. Nous nous retournons aussitôt et apprêtant nos armes, nous
apercevons sur notre droite une troupe d’Indiens qui se confondent
presque avec les troncs d’arbre de cette forêt obscure, mais dont le sol
est aussi propre que celui du verger le mieux entretenu.
«Nous faisons une décharge qui les met en fuite, puis avançant de
quelques mètres, nous feignons de les poursuivre en tirant toujours, et
aussitôt obliquant à gauche, nous continuons notre marche et nous
arrivons sains et saufs à la nuit tombante.
«J’ai trouvé la croix érigée et entièrement ornée de guirlandes de
fleurs du _Manaca_ sylvestre. A cette source principale du Javary, j’ai
donné le nom d’_Igarapé 14 mars_, pour rappeler l’anniversaire de la
naissance de notre bien-aimée Impératrice, date mémorable pour nous
Brésiliens et surtout pour cette poignée d’explorateurs, qui dans ce
jour heureux ont atteint le but tant souhaité de tant de sacrifices!
«Demain sera dressé le procès-verbal d’établissement de la dernière
borne de délimitation entre le Brésil et le Pérou, quand nous aurons
calculé les coordonnées de ce point et celles de la source du fleuve que
nous avons visitée tantôt.»