Mais, en attendant mieux, ne pourrait-on provisoirement rattacher
l’instinct des insectes et particulièrement des fourmis, des abeilles et
des termites à l’âme collective, et, par suite, à la sorte d’immortalité
ou plutôt d’indéfinie durée collective dont ils jouissent? La population
de la ruche, de la fourmilière ou de la termitière, comme je l’ai dit
plus haut, paraît être un individu unique, un seul être vivant, dont les
organes, formés d’innombrables cellules, ne sont disséminés qu’en
apparence, mais restent toujours soumis à la même énergie ou
personnalité vitale, à la même loi centrale. En vertu de cette
immortalité collective, le décès de centaines, voire de milliers de
termites auxquels d’autres succèdent immédiatement, n’atteint pas,
n’altère pas l’être unique, de même que, dans notre corps, la fin de
milliers de cellules que d’autres remplacent à l’instant, n’atteint pas,
n’altère pas la vie de notre moi. Depuis des millions d’années, comme un
homme qui ne mourrait jamais, c’est toujours le même termite qui
continue de vivre; par conséquent, aucune des expériences de ce termite
ne peut se perdre, puisqu’il n’y a pas d’interruption dans son
existence, puisqu’il n’y a jamais morcellement ou disparition de
souvenirs; mais que subsiste une mémoire unique qui n’a cessé de
fonctionner et de centraliser toutes les acquisitions de l’âme
collective. Ainsi s’expliquerait, entre autres mystères, que les reines
des abeilles, qui depuis des milliers d’années n’ont fait que pondre,
n’ont jamais visité une fleur, récolté le pollen, ou pompé le nectar,
puissent donner naissance à des ouvrières qui, à leur sortie de
l’alvéole, sauront tout ce que leurs mères, depuis des temps
préhistoriques, ont ignoré; et dès leur premier vol, connaîtront tous
les secrets de l’orientation, du butinage, de l’élevage des nymphes et
de la chimie compliquée de la ruche. Elles savent tout parce que
l’organisme dont elles font partie, dont elles ne sont qu’une cellule,
sait tout ce qu’il doit savoir pour se maintenir. Elles semblent se
disperser librement dans l’espace, mais si loin qu’elles aillent, elles
demeurent liées à l’unité centrale, à laquelle elles ne cessent de
participer. Elles baignent à la façon des cellules de notre être, dans
le même fluide vital qui est pour elles beaucoup plus étendu, plus
élastique, plus subtil, plus psychique ou plus éthérique que celui de
notre corps. Et cette unité centrale est sans doute reliée à l’âme
universelle de l’abeille et probablement à l’âme universelle proprement
dite.
Il est à peu près certain qu’autrefois nous étions bien plus étroitement
qu’aujourd’hui reliés à cette âme universelle avec laquelle notre
subconscient communique encore. Notre intelligence nous en a séparés,
nous en sépare chaque jour davantage. Notre progrès serait donc
l’isolement? Ne serait-ce pas là notre erreur spécifique? Voilà qui
contredit naturellement ce que nous avancions à propos de la souhaitable
hypertrophie de notre cerveau; mais, en ces matières, rien n’étant
assuré, les hypothèses nécessairement se combattent; et puis, parfois,
il arrive qu’en poussant à l’extrême une regrettable erreur, elle se
transforme en profitable vérité; de même qu’une vérité qu’on regarde
longtemps, se trouble, ôte son masque et n’est plus qu’une erreur ou un
mensonge.
V
Est-ce un modèle d’organisation sociale, un tableau futur, une sorte
«d’anticipation» que nous offrent les termites? Est-ce vers un but
analogue que nous allons? Ne disons pas que ce n’est pas possible, que
jamais nous n’en viendrons là. On en vient beaucoup plus facilement et
plus vite qu’on ne pense à des choses qu’on n’osait pas imaginer. Il
suffit souvent d’un rien pour changer toute la morale, toute la destinée
d’une longue suite de générations. L’immense rénovation du christianisme
ne repose-t-elle pas sur une pointe d’aiguille? Nous entrevoyons, nous
espérons une existence plus haute, une existence plus intelligente de
beauté, de bien-être, de loisirs, de paix et de bonheur. Deux ou trois
fois, au cours des siècles, peut-être à Athènes, peut-être dans l’Inde,
peut-être à certains moments du christianisme, nous avons failli, sinon
l’atteindre, du moins nous en rapprocher. Mais il n’est pas certain que
ce soit de ce côté que l’humanité se dirige réellement, fatalement. Il
est tout aussi raisonnable de prévoir qu’elle marchera dans un sens
diamétralement opposé. Si un dieu jouait aujourd’hui à pile ou face,
avec d’autres dieux éternels, les probabilités de notre sort, que
gageraient les plus prévoyants? «Par raison, dirait Pascal, nous ne
pouvons défendre nul des deux.»
Évidemment, nous ne trouverons un bonheur complet et stable que dans une
vie toute spirituelle, de ce côté ou de l’autre côté de la tombe, car
tout ce qui tient à la matière est essentiellement précaire, changeant
et périssable. Une telle vie est-elle possible? Oui, théoriquement, mais
en fait, nous ne voyons partout que matière, tout ce que nous percevons
n’est que matière, et comment espérer que notre cerveau qui lui-même
n’est que matière puisse comprendre autre chose que la matière? Il
essaye, il s’évertue, mais au fond, dès qu’il la quitte, il s’agite dans
le vide.
La situation de l’homme est tragique. Son principal, peut-être son seul
ennemi, et toutes les religions l’ont senti et sur ce point sont
d’accord, car sous le nom de mal ou de péché, c’est toujours d’elle
qu’il s’agit, c’est la matière; et d’autre part, en lui, tout est
matière, à commencer par ce qui la dédaigne, la condamne et voudrait à
tout prix s’en évader. Et non seulement en lui, mais en tout, car
l’énergie, la vie n’est sans doute qu’une forme, un mouvement de la
matière; et la matière même, telle que nous la voyons dans son bloc le
plus massif, où elle nous paraît à jamais morte, inerte et immobile,
suprême contradiction, est animée d’une existence incomparablement plus
spirituelle que celle de notre pensée, puisqu’elle doit à la plus
mystérieuse, à la plus impondérable, à la plus insaisissable des forces,
fluidique, électrique ou éthérique, la formidable, la vertigineuse,
l’infatigable, l’immortelle vie de ses électrons qui depuis l’origine
des choses tourbillonnent comme des planètes folles autour d’un noyau
central.
Mais enfin, de quelque côté que nous allions, nous arriverons quelque
part, nous atteindrons quelque chose; et ce quelque chose sera autre
chose que le néant, car de toutes les choses incompréhensibles qui
tourmentent notre cerveau, la plus incompréhensible est assurément le
néant. Il est vrai que pratiquement, pour nous, le néant c’est la perte
de notre identité, des petits souvenirs de notre moi, c’est-à-dire
l’inconscience. Mais ce n’est là, somme toute, qu’un point de vue de
clocher, qu’il faut outrepasser. De deux choses l’une: ou bien notre moi
deviendra tellement grand, tellement universel qu’il perdra ou négligera
complètement le souvenir du petit animal dérisoire qu’il fut sur cette
terre; ou bien il restera petit et traînera cette misérable image à
travers des éternités sans nombre et aucun supplice de l’enfer des
chrétiens ne sera comparable à une telle malédiction.
Arrivés n’importe où, conscients ou inconscients, et y trouvant
n’importe quoi, nous nous en accommoderons jusqu’à la fin de notre
espèce; puis une autre espèce recommencera un autre cycle et ainsi
indéfiniment, car n’oublions pas que notre mythe essentiel n’est point
Prométhée, mais Sisyphe ou les Danaïdes. En tout cas, disons-nous, tant
que nous n’aurons pas de certitudes, que l’idéal de l’âme de ce monde
n’est pas tout à fait conforme à l’idéal étranger à tout ce que nous
voyons autour de nous, à toute réalité, que nous avons très lentement et
très péniblement tiré d’un silence, d’un chaos, d’une barbarie
épouvantables.
Il est donc recommandable de n’attendre aucune amélioration; mais d’agir
comme si tout ce que nous promet on ne sait quel vague instinct, quel
optimisme héréditaire, était aussi certain, aussi inévitable que la
mort. L’une hypothèse est somme toute aussi vraisemblable, aussi
invérifiable que l’autre; car tant que nous nous trouvons dans notre
corps, nous sommes presque complètement exclus des mondes spirituels
dont nous présumons l’existence et incapables de communiquer avec eux.
Dans le doute, pourquoi ne pas choisir la moins décourageante? Il est
vrai qu’on peut se demander si la plus décourageante est bien celle qui
n’espère rien, car il est probable qu’un espoir trop assuré, nous ne
tarderions pas à le trouver trop petit, à le prendre en dégoût, et c’est
alors que nous désespérerions tout de bon. Quoi qu’il en soit, «ne
prétendons pas changer la nature des choses, nous dit Épictète, cela
n’est ni possible ni utile; mais les prenant telles qu’elles sont,
sachons y accommoder notre âme». Près de deux mille ans écoulés depuis
la disparition du philosophe de Nicopolis ne nous ont pas encore apporté
de plus riantes conclusions.