IV

Mais, en attendant mieux, ne pourrait-on provisoirement rattacher

l’instinct des insectes et particulièrement des fourmis, des abeilles et

des termites à l’âme collective, et, par suite, à la sorte d’immortalité

ou plutôt d’indéfinie durée collective dont ils jouissent? La population

de la ruche, de la fourmilière ou de la termitière, comme je l’ai dit

plus haut, paraît être un individu unique, un seul être vivant, dont les

organes, formés d’innombrables cellules, ne sont disséminés qu’en

apparence, mais restent toujours soumis à la même énergie ou

personnalité vitale, à la même loi centrale. En vertu de cette

immortalité collective, le décès de centaines, voire de milliers de

termites auxquels d’autres succèdent immédiatement, n’atteint pas,

n’altère pas l’être unique, de même que, dans notre corps, la fin de

milliers de cellules que d’autres remplacent à l’instant, n’atteint pas,

n’altère pas la vie de notre moi. Depuis des millions d’années, comme un

homme qui ne mourrait jamais, c’est toujours le même termite qui

continue de vivre; par conséquent, aucune des expériences de ce termite

ne peut se perdre, puisqu’il n’y a pas d’interruption dans son

existence, puisqu’il n’y a jamais morcellement ou disparition de

souvenirs; mais que subsiste une mémoire unique qui n’a cessé de

fonctionner et de centraliser toutes les acquisitions de l’âme

collective. Ainsi s’expliquerait, entre autres mystères, que les reines

des abeilles, qui depuis des milliers d’années n’ont fait que pondre,

n’ont jamais visité une fleur, récolté le pollen, ou pompé le nectar,

puissent donner naissance à des ouvrières qui, à leur sortie de

l’alvéole, sauront tout ce que leurs mères, depuis des temps

préhistoriques, ont ignoré; et dès leur premier vol, connaîtront tous

les secrets de l’orientation, du butinage, de l’élevage des nymphes et

de la chimie compliquée de la ruche. Elles savent tout parce que

l’organisme dont elles font partie, dont elles ne sont qu’une cellule,

sait tout ce qu’il doit savoir pour se maintenir. Elles semblent se

disperser librement dans l’espace, mais si loin qu’elles aillent, elles

demeurent liées à l’unité centrale, à laquelle elles ne cessent de

participer. Elles baignent à la façon des cellules de notre être, dans

le même fluide vital qui est pour elles beaucoup plus étendu, plus

élastique, plus subtil, plus psychique ou plus éthérique que celui de

notre corps. Et cette unité centrale est sans doute reliée à l’âme

universelle de l’abeille et probablement à l’âme universelle proprement

dite.

Il est à peu près certain qu’autrefois nous étions bien plus étroitement

qu’aujourd’hui reliés à cette âme universelle avec laquelle notre

subconscient communique encore. Notre intelligence nous en a séparés,

nous en sépare chaque jour davantage. Notre progrès serait donc

l’isolement? Ne serait-ce pas là notre erreur spécifique? Voilà qui

contredit naturellement ce que nous avancions à propos de la souhaitable

hypertrophie de notre cerveau; mais, en ces matières, rien n’étant

assuré, les hypothèses nécessairement se combattent; et puis, parfois,

il arrive qu’en poussant à l’extrême une regrettable erreur, elle se

transforme en profitable vérité; de même qu’une vérité qu’on regarde

longtemps, se trouble, ôte son masque et n’est plus qu’une erreur ou un

mensonge.

V

Est-ce un modèle d’organisation sociale, un tableau futur, une sorte

«d’anticipation» que nous offrent les termites? Est-ce vers un but

analogue que nous allons? Ne disons pas que ce n’est pas possible, que

jamais nous n’en viendrons là. On en vient beaucoup plus facilement et

plus vite qu’on ne pense à des choses qu’on n’osait pas imaginer. Il

suffit souvent d’un rien pour changer toute la morale, toute la destinée

d’une longue suite de générations. L’immense rénovation du christianisme

ne repose-t-elle pas sur une pointe d’aiguille? Nous entrevoyons, nous

espérons une existence plus haute, une existence plus intelligente de

beauté, de bien-être, de loisirs, de paix et de bonheur. Deux ou trois

fois, au cours des siècles, peut-être à Athènes, peut-être dans l’Inde,

peut-être à certains moments du christianisme, nous avons failli, sinon

l’atteindre, du moins nous en rapprocher. Mais il n’est pas certain que

ce soit de ce côté que l’humanité se dirige réellement, fatalement. Il

est tout aussi raisonnable de prévoir qu’elle marchera dans un sens

diamétralement opposé. Si un dieu jouait aujourd’hui à pile ou face,

avec d’autres dieux éternels, les probabilités de notre sort, que

gageraient les plus prévoyants? «Par raison, dirait Pascal, nous ne

pouvons défendre nul des deux.»

Évidemment, nous ne trouverons un bonheur complet et stable que dans une

vie toute spirituelle, de ce côté ou de l’autre côté de la tombe, car

tout ce qui tient à la matière est essentiellement précaire, changeant

et périssable. Une telle vie est-elle possible? Oui, théoriquement, mais

en fait, nous ne voyons partout que matière, tout ce que nous percevons

n’est que matière, et comment espérer que notre cerveau qui lui-même

n’est que matière puisse comprendre autre chose que la matière? Il

essaye, il s’évertue, mais au fond, dès qu’il la quitte, il s’agite dans

le vide.

La situation de l’homme est tragique. Son principal, peut-être son seul

ennemi, et toutes les religions l’ont senti et sur ce point sont

d’accord, car sous le nom de mal ou de péché, c’est toujours d’elle

qu’il s’agit, c’est la matière; et d’autre part, en lui, tout est

matière, à commencer par ce qui la dédaigne, la condamne et voudrait à

tout prix s’en évader. Et non seulement en lui, mais en tout, car

l’énergie, la vie n’est sans doute qu’une forme, un mouvement de la

matière; et la matière même, telle que nous la voyons dans son bloc le

plus massif, où elle nous paraît à jamais morte, inerte et immobile,

suprême contradiction, est animée d’une existence incomparablement plus

spirituelle que celle de notre pensée, puisqu’elle doit à la plus

mystérieuse, à la plus impondérable, à la plus insaisissable des forces,

fluidique, électrique ou éthérique, la formidable, la vertigineuse,

l’infatigable, l’immortelle vie de ses électrons qui depuis l’origine

des choses tourbillonnent comme des planètes folles autour d’un noyau

central.

Mais enfin, de quelque côté que nous allions, nous arriverons quelque

part, nous atteindrons quelque chose; et ce quelque chose sera autre

chose que le néant, car de toutes les choses incompréhensibles qui

tourmentent notre cerveau, la plus incompréhensible est assurément le

néant. Il est vrai que pratiquement, pour nous, le néant c’est la perte

de notre identité, des petits souvenirs de notre moi, c’est-à-dire

l’inconscience. Mais ce n’est là, somme toute, qu’un point de vue de

clocher, qu’il faut outrepasser. De deux choses l’une: ou bien notre moi

deviendra tellement grand, tellement universel qu’il perdra ou négligera

complètement le souvenir du petit animal dérisoire qu’il fut sur cette

terre; ou bien il restera petit et traînera cette misérable image à

travers des éternités sans nombre et aucun supplice de l’enfer des

chrétiens ne sera comparable à une telle malédiction.

Arrivés n’importe où, conscients ou inconscients, et y trouvant

n’importe quoi, nous nous en accommoderons jusqu’à la fin de notre

espèce; puis une autre espèce recommencera un autre cycle et ainsi

indéfiniment, car n’oublions pas que notre mythe essentiel n’est point

Prométhée, mais Sisyphe ou les Danaïdes. En tout cas, disons-nous, tant

que nous n’aurons pas de certitudes, que l’idéal de l’âme de ce monde

n’est pas tout à fait conforme à l’idéal étranger à tout ce que nous

voyons autour de nous, à toute réalité, que nous avons très lentement et

très péniblement tiré d’un silence, d’un chaos, d’une barbarie

épouvantables.

Il est donc recommandable de n’attendre aucune amélioration; mais d’agir

comme si tout ce que nous promet on ne sait quel vague instinct, quel

optimisme héréditaire, était aussi certain, aussi inévitable que la

mort. L’une hypothèse est somme toute aussi vraisemblable, aussi

invérifiable que l’autre; car tant que nous nous trouvons dans notre

corps, nous sommes presque complètement exclus des mondes spirituels

dont nous présumons l’existence et incapables de communiquer avec eux.

Dans le doute, pourquoi ne pas choisir la moins décourageante? Il est

vrai qu’on peut se demander si la plus décourageante est bien celle qui

n’espère rien, car il est probable qu’un espoir trop assuré, nous ne

tarderions pas à le trouver trop petit, à le prendre en dégoût, et c’est

alors que nous désespérerions tout de bon. Quoi qu’il en soit, «ne

prétendons pas changer la nature des choses, nous dit Épictète, cela

n’est ni possible ni utile; mais les prenant telles qu’elles sont,

sachons y accommoder notre âme». Près de deux mille ans écoulés depuis

la disparition du philosophe de Nicopolis ne nous ont pas encore apporté

de plus riantes conclusions.

La vie des termites · 第 42 / 46 题