Ces questions sont encore bien obscures et les observations les plus
rigoureuses se contredisent fréquemment. Ainsi nous voyons les abeilles
merveilleusement s’affranchir de routines séculaires. Elles ont par
exemple compris tout de suite le parti qu’elles peuvent tirer des rayons
de cire mécaniquement gaufrée que l’homme leur fournit. Ces rayons où
les cellules sont simplement esquissées bouleversent de fond en comble
leurs méthodes de travail et leur permettent d’édifier en quelques jours
ce qui normalement exige plusieurs semaines de sueurs, d’angoisse et de
prodigieuses dépenses de miel. Nous remarquons encore que transportées
en Australie ou en Californie, dès la seconde ou la troisième année,
ayant constaté que l’été y est perpétuel, que les fleurs n’y font jamais
défaut, elles vivent au jour le jour, se contentent de récolter le miel
et le pollen nécessaires à la consommation quotidienne, et leurs
observations récentes et raisonnées l’emportant sur l’expérience
héréditaire, elles ne font plus de provisions pour l’hiver; de même qu’à
la Barbade, au milieu de raffineries où durant toute l’année elles
trouvent le sucre en abondance, elles cessent complètement de visiter
les fleurs.
D’autre part, qui de nous observant les fourmis au travail, n’a été
frappé de l’imbécile incohérence des efforts qu’elles font en commun?
Elles se mettent douze tirant à hue et à dia pour déplacer une proie que
deux d’entre elles, si elles s’entendaient, porteraient facilement au
nid. La fourmi Moissonneuse (_Messor barbarus_), d’après les
observations des myrmécologues V. Cornetz et Ducellier, offre des
exemples d’incohérence et de stupidité encore plus nets et plus
topiques. Alors que certaines ouvrières sont occupées sur un épi à
couper à la base les glumes enveloppant les grains de blé, on peut voir
une grande ouvrière cisailler la tige même un peu au-dessous de l’épi,
ignorant qu’elle accomplit un long et pénible travail tout à fait
superflu. Ces mêmes moissonneuses engrangent dans leur nid bien plus de
grains qu’il n’est nécessaire, ces grains germent à la saison des pluies
et les touffes de blé qui surgissent révèlent l’emplacement de la
fourmilière aux cultivateurs qui s’empressent de la détruire. Voilà des
siècles que se répète le même phénomène fatal et l’expérience n’a pas
modifié les habitudes du _Messor barbarus_ et ne lui a rien appris.
Le _Mirmécocystus cataglyphis bicolor_, autre fourmi de l’Afrique du
Nord, est très haut sur pattes, ce qui lui permet de sortir au soleil et
de braver les brûlures d’un sol dont la température dépasse quarante
degrés, alors que d’autres insectes moins bien enjambés y succombent. Il
s’élance à une vitesse folle qui atteint douze mètres à la minute (tout
est relatif), si bien que ses yeux qui ne portent pas au delà de cinq ou
six centimètres, ne voient rien dans le tourbillon de la course. Il
passe sur des morceaux de sucre, dont il est très friand, sans les
apercevoir, et rentre au logis n’y rapportant rien de ses longues et
folles randonnées. Depuis des millions d’années, des millions de fourmis
de cette espèce recommencent chaque été les mêmes explorations héroïques
et dérisoires et ne se sont pas encore rendu compte qu’elles sont
inutiles.
La fourmi serait-elle moins intelligente que l’abeille? Ce que nous en
savons d’autre part ne permet guère de l’affirmer. Est-ce nous qui
attribuons à la raison de simples réflexes de nos mouches à miel ou qui
comprenons mal les fourmis; et toutes nos interprétations ne sont-elles
que des phantasmes de notre imagination? Est-ce l’_Anima Mundi_ qui se
trompe plus souvent que nous n’osons le supposer? Les bévues de ces
insectes lui sont-elles imputables? Et les nôtres? Je sais bien que
l’une des plus irritantes énigmes de la nature, ce sont les erreurs
souvent manifestes, les actes irrationnels qu’on y rencontre. On en
arrive à croire qu’elle a du génie mais pas de bon sens et qu’elle n’est
pas toujours intelligente. Mais de quel droit, du haut de notre petit
cerveau qui n’est qu’une moisissure de cette même nature, estimons-nous
que ses actes sont irrationnels? Le rationnel de la nature, si jamais
nous le découvrons, ce qui est possible, écrasera peut-être notre
minuscule raison. Nous jugeons tout du sommet de notre logique dressée
sur ses ergots, comme s’il était indubitable qu’il n’en puisse exister
d’autre ni rien qui soit au rebours de celle qui est notre seul guide.
Cela n’est pas du tout certain. Dans les champs immenses de l’infini, ce
n’est peut-être qu’une erreur d’optique. Il se peut que la nature ait
tort plus d’une fois, mais avant de le proclamer trop haut, n’oublions
point que nous vivons encore dans une ignorance, dans des ténèbres dont
nous ne nous ferons une idée que dans un autre monde.