Il faut tout subordonner à la nature et notamment la société, disent les
axiomes fondamentaux de la science d’aujourd’hui. Il est très naturel de
penser et de parler ainsi. Dans l’immense isolement, dans l’immense
ignorance où nous nous débattons, nous n’avons d’autre modèle, d’autre
repère, d’autre guide, d’autre maître que la nature; et ce qui parfois
nous conseille de nous écarter d’elle, de nous révolter contre elle,
c’est encore elle qui nous le souffle. Que ferions-nous, où irions-nous,
si nous ne l’écoutions point?
Les termites se trouvèrent dans le même cas. N’oublions pas qu’ils nous
précèdent de plusieurs millions d’années. Ils ont un passé
incomparablement plus ancien, une expérience incomparablement plus
vieille que la nôtre. De leur point de vue, dans le temps, nous sommes
les derniers venus, presque des enfants en bas âge. Objecterons-nous
qu’ils sont moins intelligents que nous? Ce n’est pas parce qu’ils n’ont
pas de locomotives, de transatlantiques, de cuirassés, de canons,
d’automobiles, d’aéroplanes, de bibliothèques et d’éclairage électrique
que nous avons le droit de le supposer. Leurs efforts intellectuels, de
même que ceux des grands sages de l’Orient, ont pris une autre
direction, voilà tout. S’ils ne sont pas allés, comme nous, du côté des
progrès mécaniques et de l’exploitation des forces de la nature, c’est
qu’ils n’en avaient pas besoin, c’est que, doués d’une puissance
musculaire formidable, deux ou trois cents fois supérieure à la nôtre,
ils n’entrevoyaient même pas l’utilité d’expédients pour lui venir en
aide ou la multiplier. Il est de même à peu près certain que des sens
dont nous soupçonnons à peine l’existence et l’étendue, les dispensent
d’une foule d’auxiliaires dont nous ne pouvons plus nous passer. Au
fond, toutes nos inventions ne naissent que de la nécessité de seconder
notre faiblesse et de secourir nos infirmités. Dans un monde où tous se
porteraient bien, où il n’y aurait jamais eu de malades, on ne
trouverait aucune trace d’une science qui, chez nous, a pris le pas sur
la plupart des autres, je veux dire la médecine et la chirurgie.
V
Et puis, l’intelligence humaine est-elle le seul canal par où puissent
passer, le seul lieu où puissent se faire jour les forces spirituelles
ou psychiques de l’Univers? Est-ce par l’intelligence que les plus
grandes, les plus profondes, les plus inexplicables et les moins
matérielles de ces forces se manifestent en nous qui sommes convaincus
que cette intelligence est la couronne de cette terre et peut-être de
tous les mondes? Tout ce qu’il y a d’essentiel dans notre vie, le fond
même de cette vie n’est-il pas étranger et hostile à notre intelligence?
Et cette intelligence même est-elle autre chose que le nom que nous
donnons à l’une des forces spirituelles que nous comprenons le moins?
Il y a probablement autant d’espèces ou de formes d’intelligence qu’il y
a d’êtres vivants ou plutôt existants, car ceux que nous appelons morts
vivent autant que nous; et rien, sinon notre outrecuidance ou notre
aveuglement, ne prouve que l’une d’elles est supérieure à l’autre.
L’homme n’est qu’une bulle du néant qui se croit la mesure de l’univers.
Au surplus, nous rendons-nous compte de ce qu’ont inventé les termites?
Sans nous émerveiller une fois de plus à leurs constructions colossales,
à leur organisation économique et sociale, à leur division du travail, à
leurs castes, à leur politique qui va de la monarchie à l’oligarchie la
plus souple, à leurs approvisionnements, à leur chimie, à leurs
emménagements, à leur chauffage, à leur reconstitution de l’eau, à leur
polymorphisme; comme ils nous précèdent de plusieurs millions d’années,
demandons-nous s’ils n’ont point passé par des épreuves que nous aurons
probablement à surmonter à notre tour. Savons-nous si le bouleversement
des climats, aux époques géologiques, alors qu’ils habitaient le nord de
l’Europe, puisqu’on retrouve leurs traces en Angleterre, en Allemagne et
en Suisse, ne les a pas obligés de s’adapter à l’existence souterraine
qui, graduellement, amena l’atrophie de leurs yeux et la cécité
monstrueuse de la plupart d’entre eux? La même épreuve ne nous
attend-elle pas dans quelques millénaires, quand nous aurons à nous
réfugier aux entrailles de la terre afin d’y rechercher un reste de
chaleur; et qui nous dit que nous la surmonterons aussi ingénieusement,
aussi victorieusement qu’ils l’ont fait? Savons-nous comment ils
s’entendent et communiquent entre eux? Savons-nous comment, à la suite
de quelles expériences, de quels tâtonnements, ils sont arrivés à la
double digestion de la cellulose? Savons-nous ce que c’est que la sorte
de personnalité, d’immortalité collective à laquelle ils font des
sacrifices inouïs et dont ils paraissent jouir d’une façon que nous ne
pouvons même pas concevoir? Savons-nous enfin comment ils ont acquis le
prodigieux polymorphisme qui leur permet de créer, selon les besoins de
la communauté, cinq ou six types d’individus si différents qu’ils ne
semblent pas appartenir à la même espèce? N’est-ce pas une invention qui
va beaucoup plus loin dans les secrets de la nature que l’invention du
téléphone ou de la télégraphie sans fil? N’est-ce point un pas décisif
dans les mystères de la génération et de la création? Où en sommes-nous
sur ce point qui est le point vital par excellence? Non seulement nous
ne pouvons pas engendrer à volonté un mâle ou une femelle; mais jusqu’à
la naissance de l’enfant, nous ignorons complètement le sexe qu’il aura;
au lieu que si nous savions ce que savent ces malheureux insectes, nous
produirions à notre gré des athlètes, des héros, des travailleurs, des
penseurs qui, spécialisés à outrance, dès avant leur conception et
véritablement prédestinés, ne seraient plus comparables à ceux que nous
avons. Pourquoi ne réussirions-nous pas un jour à hypertrophier le
cerveau, notre organe spécifique, notre seule défense en ce monde, comme
ils ont réussi à hypertrophier les mandibules de leurs soldats et les
ovaires de leurs reines? Il y a là un problème qui ne doit pas être
insoluble. Savons-nous ce que ferait, jusqu’où irait un homme qui ne
serait que dix fois plus intelligent que le plus intelligent d’entre
nous, un Pascal, un Newton, cérébralement décuplé, par exemple? En
quelques heures, il franchirait dans toutes nos sciences, des étapes que
nous mettrons sans doute des siècles à parcourir; et ces étapes
franchies, il commencerait peut-être à comprendre pourquoi nous vivons,
pourquoi nous sommes sur cette terre, pourquoi tant de maux, tant de
souffrances sont nécessaires pour arriver à la mort, pourquoi nous
croyons à tort que tant d’expériences douloureuses sont inutiles,
pourquoi tant d’efforts des éternités antérieures n’ont abouti qu’à ce
que nous voyons, c’est-à-dire à une misère sans nom et sans espoir. Pour
l’instant, aucun homme en ce monde n’est capable de faire à ces
questions une réponse qui ne soit pas dérisoire.
Il découvrirait peut-être, d’une façon aussi certaine qu’on a découvert
l’Amérique, une vie sur un autre plan, cette vie dont nous avons le
mirage dans le sang et que toutes les religions ont promise, sans
pouvoir apporter un commencement de preuve. Tout débile qu’est à présent
notre cerveau, nous nous sentons parfois au bord des grands gouffres de
la connaissance. Une petite poussée pourrait nous y plonger. Qui sait si
aux siècles glacés et sombres qui la menacent, l’humanité ne devra pas à
cette hypertrophie son salut ou du moins un sursis à sa condamnation?
Mais qui nous assure qu’un tel homme n’ait jamais existé en quelque
monde de l’éternité antérieure? Et peut-être un homme non pas dix, mais
cent mille fois plus intelligent? Il n’y a pas de limites à l’étendue
des corps, pourquoi y en aurait-il à celles de l’esprit? Pourquoi ne
serait-ce pas possible, et étant possible, n’y a-t-il pas à parier que
ç’a été, et si ç’a été, est-il concevable qu’il n’en soit pas resté
trace; et s’il n’en est pas resté trace pourquoi espérer quelque chose,
ou pourquoi ce qui n’a pas été ou n’aurait pu être aurait-il quelque
chance d’être jamais?
Il est du reste probable que cent mille fois plus intelligent, cet homme
apercevrait le but de la terre qui, pour nous, n’est autre que la mort;
mais celui de l’univers qui ne peut être la mort, le verrait-il, et ce
but, peut-il exister puisqu’il n’est pas atteint?
Mais quoi? un tel homme eût été bien près d’être Dieu et si Dieu même
n’a pu faire le bonheur de ses créatures, il y a lieu de croire que
c’était impossible; à moins que le seul bonheur qui se puisse supporter
durant une éternité ne soit le néant ou ce que nous appelons ainsi et
qui n’est autre chose que l’ignorance, l’inconscience absolue.
Voilà, sans doute, sous le nom d’absorption en Dieu, le dernier secret,
le grand secret des grandes religions, celui qu’aucune n’a avoué, de
peur de jeter au désespoir l’homme qui ne comprendrait pas que garder
telle quelle sa conscience actuelle jusqu’à la fin des fins de tous les
mondes, serait le plus impitoyable de tous les châtiments.