III

Pour nous consoler, disons-nous que l’intelligence est la faculté à

l’aide de laquelle nous comprenons finalement que tout est

incompréhensible, et regardons les choses du fond de l’illusion humaine.

Cette illusion est peut-être, après tout, elle aussi une sorte de

vérité. En tout cas, c’est la seule que nous puissions atteindre. Car il

y a toujours au moins deux vérités, l’une qui est trop haute, trop

inhumaine, trop désespérée et ne conseille que l’immobilité et la mort,

et l’autre que nous savons moins vraie, mais qui en nous mettant des

œillères, nous permet de marcher droit devant nous, de nous intéresser à

l’existence et de vivre comme si la vie que nous devons suivre jusqu’au

bout pouvait nous mener autre part qu’au tombeau.

De ce point de vue, il est difficile de nier que les essais de la nature

dont nous parlons en ce moment semblent se rapprocher d’un certain

idéal. Cet idéal qu’il n’est pas mauvais de connaître afin de dépouiller

quelques espoirs dangereux ou superflus, en nulle autre occurrence sur

cette terre, ne se manifeste aussi clairement que dans les républiques

des hyménoptères et des orthoptères. Laissant de côté les castors dont

la race a presque disparu et que nous ne pouvons plus guère étudier; de

tous les êtres vivants qu’il nous est permis d’observer, les abeilles,

les fourmis et les termites sont les seuls qui nous offrent le spectacle

d’une vie intelligente, d’une organisation politique et économique qui,

partie de la rudimentaire association d’une mère avec ses enfants, est,

graduellement, au cours d’une évolution dont nous retrouvons encore,

comme je l’ai déjà dit, dans les diverses espèces, toutes les étapes,

arrivée à un sommet terrible, à une perfection qu’au point de vue

pratique et strictement utilitaire,--car nous ne pouvons juger les

autres,--au point de vue de l’exploitation des forces, de la division du

travail et du rendement matériel, nous n’avons pas encore atteinte. Ils

nous dévoilent aussi, à côté de celle que nous rencontrons en

nous-mêmes, mais qui sans doute est trop subjective, une face assez

inquiétante de l’_Anima Mundi;_ et c’est en dernière analyse que

l’intérêt véritable de ces observations entomologiques qui, privées de

ce fond, pourraient paraître assez petites, oiseuses et presque

enfantines. Qu’elles nous apprennent à nous méfier des intentions de

l’univers à notre égard. Méfions-nous d’autant plus que tout ce que la

science nous enseigne nous pousse sournoisement à nous rapprocher de ces

intentions qu’elle se flatte de découvrir. Ce que dit la science, c’est

la nature ou l’univers qui le lui dicte; ce ne peut être une autre voix,

ce ne peut être autre chose et ce n’est pas rassurant. Nous ne sommes

aujourd’hui que trop portés à n’écouter qu’elle sur des points qui ne

sont pas de son domaine.

La vie des termites · 第 36 / 46 题