Pour nous consoler, disons-nous que l’intelligence est la faculté à
l’aide de laquelle nous comprenons finalement que tout est
incompréhensible, et regardons les choses du fond de l’illusion humaine.
Cette illusion est peut-être, après tout, elle aussi une sorte de
vérité. En tout cas, c’est la seule que nous puissions atteindre. Car il
y a toujours au moins deux vérités, l’une qui est trop haute, trop
inhumaine, trop désespérée et ne conseille que l’immobilité et la mort,
et l’autre que nous savons moins vraie, mais qui en nous mettant des
œillères, nous permet de marcher droit devant nous, de nous intéresser à
l’existence et de vivre comme si la vie que nous devons suivre jusqu’au
bout pouvait nous mener autre part qu’au tombeau.
De ce point de vue, il est difficile de nier que les essais de la nature
dont nous parlons en ce moment semblent se rapprocher d’un certain
idéal. Cet idéal qu’il n’est pas mauvais de connaître afin de dépouiller
quelques espoirs dangereux ou superflus, en nulle autre occurrence sur
cette terre, ne se manifeste aussi clairement que dans les républiques
des hyménoptères et des orthoptères. Laissant de côté les castors dont
la race a presque disparu et que nous ne pouvons plus guère étudier; de
tous les êtres vivants qu’il nous est permis d’observer, les abeilles,
les fourmis et les termites sont les seuls qui nous offrent le spectacle
d’une vie intelligente, d’une organisation politique et économique qui,
partie de la rudimentaire association d’une mère avec ses enfants, est,
graduellement, au cours d’une évolution dont nous retrouvons encore,
comme je l’ai déjà dit, dans les diverses espèces, toutes les étapes,
arrivée à un sommet terrible, à une perfection qu’au point de vue
pratique et strictement utilitaire,--car nous ne pouvons juger les
autres,--au point de vue de l’exploitation des forces, de la division du
travail et du rendement matériel, nous n’avons pas encore atteinte. Ils
nous dévoilent aussi, à côté de celle que nous rencontrons en
nous-mêmes, mais qui sans doute est trop subjective, une face assez
inquiétante de l’_Anima Mundi;_ et c’est en dernière analyse que
l’intérêt véritable de ces observations entomologiques qui, privées de
ce fond, pourraient paraître assez petites, oiseuses et presque
enfantines. Qu’elles nous apprennent à nous méfier des intentions de
l’univers à notre égard. Méfions-nous d’autant plus que tout ce que la
science nous enseigne nous pousse sournoisement à nous rapprocher de ces
intentions qu’elle se flatte de découvrir. Ce que dit la science, c’est
la nature ou l’univers qui le lui dicte; ce ne peut être une autre voix,
ce ne peut être autre chose et ce n’est pas rassurant. Nous ne sommes
aujourd’hui que trop portés à n’écouter qu’elle sur des points qui ne
sont pas de son domaine.