II

En tout cas, si plus d’une chose, dans la vie sociale des termites, nous

inspire du dégoût et de l’horreur, il est certain qu’une grande idée, un

grand instinct, une grande impulsion automatique ou mécanique, une suite

de grands hasards, si vous le préférez, peu importe la cause à nous qui

ne pouvons voir que les effets, les élève au-dessus de nous: à savoir

leur dévouement absolu au bien public, leur renoncement incroyable à

toute existence, à tout avantage personnel, à tout ce qui ressemble à

l’égoïsme, leur abnégation totale, leur sacrifice ininterrompu au salut

de la cité, qui en feraient parmi nous des héros ou des saints. Nous

retrouvons chez eux les trois vœux les plus redoutables de nos ordres

les plus rigoureux: pauvreté, obéissance, chasteté, poussée ici jusqu’à

la castration volontaire; mais quel est l’ascète ou le mystique qui, par

surcroît, ait jamais songé à imposer à ses disciples d’éternelles

ténèbres et le vœu de cécité perpétuelle en leur crevant les yeux?

«L’insecte, proclame quelque part J.-H. Fabre, le grand entomologiste,

n’a pas de morale.» C’est bien vite dit. Qu’est-ce que la morale? A

prendre la définition de Littré, «c’est l’ensemble des règles qui

doivent diriger l’activité libre de l’homme». Cette définition, mot pour

mot, ne s’applique-t-elle pas à la termitière? Et l’ensemble des règles

qui la dirigent n’est-il pas plus haut et surtout plus sévèrement

observé que dans la plus parfaite des sociétés humaines? On ne pourrait

ergoter que sur les mots: «activité libre», et dire que l’activité des

termites ne l’est point, qu’ils ne peuvent se soustraire à l’aveugle

accomplissement de leur tâche; car que deviendrait l’ouvrier qui

refuserait de travailler ou le soldat qui fuirait le combat? On

l’expulserait et il périrait misérablement au dehors; ou plus

probablement il serait immédiatement exécuté et dévoré par ses

concitoyens. N’est-ce pas une liberté tout à fait comparable à la nôtre?

Si tout ce que nous avons observé dans la termitière ne constitue pas

une morale, qu’est-ce donc? Rappelez-vous l’héroïque sacrifice des

soldats qui tiennent tête aux fourmis pendant que derrière eux les

ouvriers murent les portes par lesquelles ils pourraient échapper à la

mort et les livrent ainsi, à leur su, à l’ennemi implacable. N’est-ce

pas plus grand que les Thermopyles où il y avait encore un espoir? Et

que dites-vous de la fourmi qui, enfermée dans une boîte et laissée à

jeun durant plusieurs mois, consomme sa propre substance,--corps

graisseux, muscles thoraciques,--pour nourrir ses jeunes larves?

Pourquoi tout cela ne serait-il pas méritoire et admirable? Parce que

nous le supposons mécanique, fatal, aveugle et inconscient? De quel

droit et qu’en savons-nous? Si quelqu’un nous observait aussi

obscurément que nous les observons, que penserait-il de la morale qui

nous mène? Comment expliquerait-il les contradictions, les illogismes de

notre conduite, les folies de nos querelles, de nos divertissements, de

nos guerres? Et quelles erreurs dans ses interprétations? C’est le

moment de répéter ce que disait, il y a trente-cinq ans, le vieil Arkël:

«Nous ne voyons jamais que l’envers des destinées, l’envers même de la

nôtre.»

La vie des termites · 第 32 / 46 题