En tout cas, si plus d’une chose, dans la vie sociale des termites, nous
inspire du dégoût et de l’horreur, il est certain qu’une grande idée, un
grand instinct, une grande impulsion automatique ou mécanique, une suite
de grands hasards, si vous le préférez, peu importe la cause à nous qui
ne pouvons voir que les effets, les élève au-dessus de nous: à savoir
leur dévouement absolu au bien public, leur renoncement incroyable à
toute existence, à tout avantage personnel, à tout ce qui ressemble à
l’égoïsme, leur abnégation totale, leur sacrifice ininterrompu au salut
de la cité, qui en feraient parmi nous des héros ou des saints. Nous
retrouvons chez eux les trois vœux les plus redoutables de nos ordres
les plus rigoureux: pauvreté, obéissance, chasteté, poussée ici jusqu’à
la castration volontaire; mais quel est l’ascète ou le mystique qui, par
surcroît, ait jamais songé à imposer à ses disciples d’éternelles
ténèbres et le vœu de cécité perpétuelle en leur crevant les yeux?
«L’insecte, proclame quelque part J.-H. Fabre, le grand entomologiste,
n’a pas de morale.» C’est bien vite dit. Qu’est-ce que la morale? A
prendre la définition de Littré, «c’est l’ensemble des règles qui
doivent diriger l’activité libre de l’homme». Cette définition, mot pour
mot, ne s’applique-t-elle pas à la termitière? Et l’ensemble des règles
qui la dirigent n’est-il pas plus haut et surtout plus sévèrement
observé que dans la plus parfaite des sociétés humaines? On ne pourrait
ergoter que sur les mots: «activité libre», et dire que l’activité des
termites ne l’est point, qu’ils ne peuvent se soustraire à l’aveugle
accomplissement de leur tâche; car que deviendrait l’ouvrier qui
refuserait de travailler ou le soldat qui fuirait le combat? On
l’expulserait et il périrait misérablement au dehors; ou plus
probablement il serait immédiatement exécuté et dévoré par ses
concitoyens. N’est-ce pas une liberté tout à fait comparable à la nôtre?
Si tout ce que nous avons observé dans la termitière ne constitue pas
une morale, qu’est-ce donc? Rappelez-vous l’héroïque sacrifice des
soldats qui tiennent tête aux fourmis pendant que derrière eux les
ouvriers murent les portes par lesquelles ils pourraient échapper à la
mort et les livrent ainsi, à leur su, à l’ennemi implacable. N’est-ce
pas plus grand que les Thermopyles où il y avait encore un espoir? Et
que dites-vous de la fourmi qui, enfermée dans une boîte et laissée à
jeun durant plusieurs mois, consomme sa propre substance,--corps
graisseux, muscles thoraciques,--pour nourrir ses jeunes larves?
Pourquoi tout cela ne serait-il pas méritoire et admirable? Parce que
nous le supposons mécanique, fatal, aveugle et inconscient? De quel
droit et qu’en savons-nous? Si quelqu’un nous observait aussi
obscurément que nous les observons, que penserait-il de la morale qui
nous mène? Comment expliquerait-il les contradictions, les illogismes de
notre conduite, les folies de nos querelles, de nos divertissements, de
nos guerres? Et quelles erreurs dans ses interprétations? C’est le
moment de répéter ce que disait, il y a trente-cinq ans, le vieil Arkël:
«Nous ne voyons jamais que l’envers des destinées, l’envers même de la
nôtre.»