Dans _La Vie des Abeilles_, j’ai, faute de mieux, attribué la direction,
l’administration prévoyante et occulte de la communauté à l’«Esprit de
la Ruche». Mais ce n’est là qu’un mot qui revêt une réalité inconnue et
qui n’explique rien.
Une autre hypothèse pourrait considérer la ruche, la fourmilière et la
termitière comme un individu unique, mais encore ou déjà disséminé, un
seul être vivant qui ne serait pas encore ou qui ne serait déjà plus
coagulé ou solidifié et dont les divers organes, formés de milliers de
cellules, bien qu’extériorisés et malgré leur apparente indépendance,
resteraient toujours soumis à la même loi centrale. Notre corps aussi
est une association, un agglomérat, une colonie de soixante trillions de
cellules, mais de cellules qui ne peuvent pas s’éloigner de leur nid, ou
de leur noyau, et demeurent, jusqu’à la destruction de ce nid ou de ce
noyau, sédentaires et captives. Si terrible, si inhumaine que paraisse
l’organisation de la termitière, celle que nous portons en nous est
calquée sur le même modèle. Même personnalité collective, même sacrifice
incessant d’innombrables parties au tout, au bien commun, même système
défensif, même cannibalisme des phagocytes envers les cellules mortes ou
inutiles, même travail obscur, acharné, aveugle, pour une fin ignorée,
même férocité, mêmes spécialisations pour la nutrition, la reproduction,
la respiration, la circulation du sang, etc., mêmes complications, même
solidarité, mêmes appels en cas de danger, mêmes équilibres, même police
intérieure. C’est ainsi qu’après une abondante hémorragie, sur un ordre
venu on ne sait d’où, les globules rouges se mettent à proliférer de
façon fantastique, que les reins suppléent le foie fatigué qui laisse
passer des toxines, que les lésions valvulaires du cœur se compensent
par l’hypertrophie des cavités en arrière de l’obstacle, sans que jamais
notre intelligence qui croit régner au sommet de notre être soit
consultée ou à même d’intervenir.
Tout ce que nous savons, et nous venons à peine de l’apprendre, c’est
que les fonctions les plus importantes de nos organes dépendent de nos
glandes endocrines à sécrétions internes ou hormones dont jusqu’à ce
jour on soupçonnait à peine l’existence, notamment de la glande thyroïde
qui modère ou ralentit l’action des cellules conjonctives, de la glande
pituitaire qui règle la respiration et la température, de la glande
pinéale, des glandes surrénales, de la glande génitale, qui distribue
l’énergie à nos trillions de cellules. Mais ces glandes, qui règle à
leur tour leurs fonctions? Comment se fait-il que dans des circonstances
rigoureusement pareilles elles donnent aux uns la santé et le bonheur de
vivre, aux autres la maladie, les souffrances, la misère et la mort? Y
aurait-il donc, dans cette région inconsciente, comme dans l’autre, des
intelligences inégales; et le malade serait-il victime de son
inconscient? Ne voyons-nous pas souvent qu’un inconscient ou un
subconscient inexpérimenté ou manifestement imbécile gouverne le corps
de l’homme le plus intelligent de son siècle, un Pascal par exemple? A
quelle responsabilité remonter si ces glandes se trompent?
Nous n’en savons rien, nous ignorons totalement qui, dans notre propre
corps, donne les ordres essentiels dont dépend le maintien de notre
existence; nous doutons s’il s’agit de simples effets mécaniques ou
automatiques ou de mesures délibérées émanées d’une sorte de pouvoir
central ou de direction générale qui veille au bien commun. Dès lors,
comment pourrions-nous pénétrer ce qui a lieu hors de nous et très loin
de nous, dans la ruche, la fourmilière ou la termitière, et savoir qui
la gouverne, l’administre, y prévoit l’avenir, y promulgue des lois?
Apprenons d’abord à connaître ce qui se passe en nous.
Ce que nous pouvons constater pour l’instant, c’est que notre
confédération de cellules, quand elle a besoin de manger, de dormir, de
se mouvoir, de se réchauffer ou de se refroidir, de se multiplier, etc.,
fait ou ordonne de faire le nécessaire; de même quand la confédération
de la termitière a besoin de soldats, d’ouvriers, de reproducteurs, etc.
J’y reviens, il n’y a peut-être pas d’autre solution que de considérer
la termitière comme un individu. «L’individu, dit très justement le
docteur Jaworski, n’est constitué ni par l’ensemble des parties, ni par
l’origine commune, ni par la continuité de substance, mais uniquement
par la réalisation d’une fonction d’ensemble, en d’autres termes, par
l’unité du but.»
Attribuons ensuite, si nous le croyons préférable, les phénomènes qui
s’y succèdent aussi bien que ceux qui se déroulent dans notre corps à
une intelligence éparse dans le Cosmos, à la pensée impersonnelle de
l’univers, au génie de la nature, à l’_Anima Mundi_ de certains
philosophes, à l’harmonie préétablie de Leibnitz, avec ses confuses
explications des causes finales auxquelles obéit l’âme et des causes
efficientes auxquelles obéit le corps, rêveries géniales mais qui, somme
toute, ne reposent sur rien; faisons appel à la force vitale, à la force
des choses, à la «Volonté» de Schopenhauer, au «Plan morphologique», à
l’«Idée directrice» de Claude Bernard, à la Providence, à Dieu, au
premier moteur, à la Cause-sans-Cause-de-toutes-les-Causes, ou même au
simple hasard: ces réponses se valent, car toutes avouent plus ou moins
franchement que nous ne savons rien, que nous ne comprenons rien et que
l’origine, le sens et le but de toutes les manifestations de la vie nous
échapperont longtemps encore et peut-être à jamais.