III

Le régime normal est donc la monarchie. Mais beaucoup plus prudente que

la ruche dont le sort,--et c’est le point faible d’une organisation

admirable,--est toujours suspendu à la vie d’une reine unique, la

termitière, quant à sa prospérité, est à peu près indépendante du couple

royal. Ce qu’on pourrait appeler la «Constitution», la loi fondamentale,

y est infiniment plus souple, plus élastique, plus prévoyant, plus

ingénieux, et marque un incontestable progrès politique. Si la reine

termite, ou plutôt la pondeuse déléguée, car elle n’est pas autre chose,

accomplit généreusement son devoir, on ne lui donne pas de rivale. Dès

que fléchit sa fécondité, on la supprime en s’abstenant de la nourrir,

ou on lui adjoint un certain nombre de coadjutrices. C’est ainsi qu’on a

trouvé jusqu’à trente reines dans une colonie non point désorganisée et

tombée à l’anarchie et à la ruine, comme y tombe la ruche où se

multiplient les pondeuses, mais au contraire, extrêmement forte et

florissante. Grâce à l’extraordinaire plasticité de leur organisme qui

participe des avantages de l’existence la plus primitive, encore

unicellulaire, et de ceux de la vie la plus évoluée; et peut-être aussi,

il faut bien, manque d’autre explication, le conjecturer, grâce à des

connaissances chimiques et biologiques encore ignorées de l’homme, les

termites semblent pouvoir, à tout moment, quand ils en ont besoin, par

une alimentation et des soins appropriés, transformer n’importe quelle

larve ou quelle nymphe en insecte parfait, y faire poindre des yeux et

des ailes, en moins de six jours, ou tirer du premier œuf venu un

ouvrier, un soldat, un roi ou une reine. A cette fin, pour gagner du

temps, ils tiennent toujours en réserve un certain nombre d’individus

prêts à subir les dernières transformations[8].

[8] On sait que les abeilles possèdent, plus restreinte, la même

faculté. Elles peuvent, durant trois jours, par une nourriture

appropriée, par l’élargissement et l’aération plus abondante de la

cellule, transformer en reine n’importe quelle larve d’ouvrière,

c’est-à-dire en tirer un insecte trois fois plus volumineux dont la

forme et les organes essentiels sont notablement différents; c’est

ainsi que les mâchoires de la reine sont dentelées, au lieu que

celles des travailleuses sont lisses comme le fil d’un couteau, que

sa langue est plus courte et la spatule de celle-ci plus étroite,

qu’elle n’a pas l’appareil compliqué qui sécrète la cire, qu’elle

n’est munie que de quatre ganglions abdominaux alors que les autres

en portent cinq, que son dard est recourbé comme un cimeterre tandis

que l’aiguillon de son peuple est droit, qu’elle est dépourvue de

corbeilles à pollen, etc.

Mais bien qu’ils puissent apparemment le faire, en général, pour des

raisons que nous ne pénétrons pas encore, ils ne transforment pas un de

ces œufs ou de ces candidats, en reine parfaite, pourvue d’ailes et

d’yeux à facettes, c’est-à-dire pareille à celles qui ont pris leur vol

par milliers et prête à être fécondée par le roi dans la loge nuptiale.

Ils se contentent presque toujours d’en tirer des pondeuses aveugles et

aptères qui accomplissent toutes les fonctions d’une reine proprement

dite, sans détriment pour la cité. Il n’en va pas de même, comme on

sait, chez les abeilles, où l’ouvrière pondeuse qui remplace la

souveraine morte, ne donnant le jour qu’à d’insatiables mâles, mène, en

quelques semaines, à la ruine et à la mort la colonie la plus riche et

la plus prospère.

Autant que peuvent s’en rendre compte les regards de l’homme, il n’y a

pas de différence appréciable entre une termitière qui possède une reine

authentique et celle qui n’a que des pondeuses plébéiennes. Certains

termitologues prétendent que ces pondeuses néotéiniques ne peuvent pas

produire de rois ni de reines et que leurs descendants sont privés

d’ailes et d’yeux, c’est-à-dire ne deviennent jamais des insectes

parfaits. C’est possible, mais insuffisamment démontré, au demeurant

sans importance pour la colonie, attendu que ce qui lui est

indispensable, c’est une mère d’ouvriers et de soldats, au lieu qu’elle

peut aisément se passer d’une fécondation croisée, qui, nous l’avons vu,

est extrêmement aléatoire. Au surplus, tout ce qui a trait à ces formes

substitutives est encore controversé et l’un des points les plus

mystérieux de la termitière.

La vie des termites · 第 24 / 46 题