Ces guerriers qui d’abord semblent n’être que les mercenaires, mais des
mercenaires fidèles et toujours héroïques, d’une Carthage impitoyable,
remplissent d’autres emplois. Chez l’_Eutermes Monoceros_, bien
qu’aveugles (mais personne n’y voit dans la colonie), ils sont envoyés
en reconnaissance avant que l’armée aborde un cocotier. Nous venons de
dire que dans les expéditions du _Termes Viator_, ils agissent comme de
véritables officiers. Il est assez probable qu’il en va de même dans les
termitières cloîtrées, encore qu’ici l’observation soit presque
impossible, puisqu’à la moindre alerte ils courent à la brèche et ne
sont plus que des soldats. Un instantané pris au magnésium par W.
Saville-Kent, en Australie, nous en montre deux qui semblent surveiller
une escouade d’ouvriers en train de ronger une planche. Ils tâchent de
se rendre utiles, transportent les œufs sur leurs mandibules, se
tiennent aux carrefours comme s’ils y réglaient la circulation et
Smeathmann affirme même en avoir vu qui, par de petits tapotements
affectueux, assistaient la reine dans l’expulsion difficile d’un œuf
récalcitrant.
Ils semblent avoir plus d’initiative et être plus intelligents que les
ouvriers et forment, en somme, au sein de la république soviétique, une
sorte d’aristocratie. Mais c’est une aristocratie bien misérable qui,
comme la nôtre--et c’est encore un trait humain--est incapable de
subvenir à ses besoins et dépend pour le vivre entièrement du peuple.
Heureusement pour elle, qu’au rebours de ce qui se passe ou paraît se
passer chez nous, leur sort n’est pas entièrement lié aux caprices
aveugles de la foule, mais se trouve aux mains d’une autre puissance
dont nous n’avons pas encore rencontré la face et dont nous chercherons
plus loin à percer le mystère.
Nous verrons, en parlant de l’essaimage, qu’aux heures tragiques où la
cité est en péril de mort, ils assurent seuls la police des sorties,
gardent leur sang-froid au milieu de la folie qui les environne et
paraissent agir au nom d’une sorte de comité de salut public qui leur
délègue des pouvoirs absolus. Toutefois, malgré l’autorité dont ils
semblent en plusieurs circonstances revêtus, et dont les armes terribles
qu’ils possèdent leur permettraient aisément d’abuser, ils n’en
demeurent pas moins à la merci de la puissance souveraine et occulte qui
gouverne leur république. Ils forment, en général, un cinquième de la
population totale. S’ils dépassent cette proportion, si, par exemple,
comme on en a fait l’expérience dans les petites termitières, les seules
où l’on puisse tenter des observations de ce genre, on en met en
surnombre, la puissance inconnue qui doit savoir assez exactement
compter, en fait périr à peu près autant qu’on en a introduits, non
point parce qu’ils sont étrangers,--les ayant marqués, on a pu le
constater--mais parce qu’ils sont de trop.
Ils ne sont pas massacrés comme les mâles des abeilles; cent ouvriers ne
viendraient pas à bout d’un de ces monstres qui ne sont vulnérables qu’à
l’arrière-train. Tout simplement on ne leur donne plus la becquée et,
incapables de manger, ils meurent de faim.
Mais comment la puissance occulte s’y prend-elle pour compter, désigner
ou parquer ceux qu’elle a condamnés? C’est une des mille questions qui
jaillissent de la termitière et restent jusqu’ici sans réponse.
N’oublions pas, avant de clore ces chapitres consacrés aux milices de la
ville sans lumière, de mentionner d’assez bizarres aptitudes plus ou
moins musicales qu’elles manifestent fréquemment. Elles paraissent être,
en effet, sinon les mélomanes, du moins ce que les «futuristes»
appelleraient les «bruiteuses» de la colonie. Ces bruits qui sont tantôt
un signal d’alarme, un appel à l’aide, une sorte de lamentation, des
crépitements divers, presque toujours rythmés, auxquels répondent des
murmures de la foule, font croire à plusieurs entomologistes qu’ils
communiquent entre eux, non seulement par les antennes, comme les
fourmis, mais encore à l’aide d’un langage plus ou moins articulé. En
tous cas, au rebours des abeilles et des fourmis qui ont l’air d’être
complètement sourdes, l’acoustique joue un certain rôle dans la
république de ces aveugles qui ont l’ouïe très fine. Il est difficile de
s’en rendre compte quand il s’agit de termitières souterraines ou
enrobées de plus de six pieds de bois mâché, d’argile et de ciment qui
absorbent tous les sons; mais pour celles qui sont installées dans des
troncs d’arbre, si on en approche l’oreille, on entend toute une série
de bruits qui ne donnent pas l’impression d’être dus seulement au
hasard.
Il est du reste évident qu’une organisation aussi délicate, aussi
complexe, où tout est solidaire, où tout est rigoureusement équilibré,
ne saurait subsister sans concert, à moins d’attribuer ses miracles à
une harmonie préétablie, beaucoup moins vraisemblable que l’entente.
Entre les mille preuves de cette entente que nous voyons s’accumuler au
long de ces pages, j’appellerai l’attention sur celle-ci, parce qu’elle
est assez topique: il existe des termitières dont une seule colonie
occupe plusieurs troncs d’arbres parfois assez distants les uns des
autres, et n’a qu’un couple royal. Ces agglomérations séparées, mais
soumises à la même administration centrale, communiquent si bien entre
elles que si, dans un des troncs, on supprime l’équipe de prétendantes
que les termites tiennent toujours en réserve, afin de remplacer, en cas
d’accident, la reine morte ou trop peu féconde, les habitants d’un tronc
voisin commencent immédiatement l’élevage d’une nouvelle troupe de
candidates au trône. Nous reviendrons sur ces formes substitutives ou
supplémentaires qui sont une des particularités les plus curieuses et
les plus ingénieuses de la politique termitienne.
V
Outre ces bruits divers, crépitements, tic-tac, sifflements, cris
d’alarme presque toujours rythmés et qui dénotent une certaine
sensibilité musicale, les termites ont encore, en de nombreuses
circonstances, des mouvements d’ensemble, également rythmés, comme s’ils
appartenaient à une chorégraphie ou à une orchestique tout à fait
singulière, qui ont toujours prodigieusement intrigué les entomologistes
qui les ont observés. Ces mouvements sont exécutés par tous les membres
de la colonie, excepté les nouveau-nés. C’est une sorte de danse
convulsive où, sur les tarses immobiles, le corps agité de tremblements
se balance d’avant en arrière avec une légère oscillation latérale. Elle
se prolonge durant des heures, coupée de courts intervalles de repos.
Elle précède notamment le vol nuptial et prélude comme une prière ou une
cérémonie sacrée au plus grand sacrifice que la nation puisse s’imposer.
Fritz Müller, en cette occurrence, y voit ce qu’il appelle les «Love
Passages». On remarque des mouvements analogues quand on agite ou
éclaire brusquement les tubes dans lesquels on emprisonne les sujets en
observation, qu’il n’est du reste pas facile d’y maintenir longtemps,
car ils percent à peu près tous les bouchons ligneux ou même
métalliques, et, chimistes incomparables, parviennent à corroder le
verre.