L’ennemie-née c’est la fourmi, ennemie héréditaire, ennemie depuis deux
ou trois millions d’années, car elle est géologiquement postérieure au
termite[4]. On peut dire que, n’était la fourmi, l’insecte dévastateur
dont nous nous occupons serait peut-être, à l’heure qu’il est, maître de
la partie méridionale de ce globe; à moins qu’on ne soutienne, d’autre
part, que c’est à la nécessité de se défendre contre elle que le termite
doit le meilleur de lui-même, le développement de son intelligence, les
admirables progrès qu’il a réalisés et la prodigieuse organisation de
ses républiques, problème qu’il est difficile de résoudre.
[4] L’homme a tiré parti de cette inimitié mortelle: c’est ainsi que
les indigènes de Madras utilisent certaines espèces de fourmis,
notamment le _Pheidologeton_, pour détruire les termites dans les
entrepôts de marchandises.
En remontant aux espèces inférieures, nous rencontrons, entre autres,
l’_Archotermopsis_ et le _Calotermes_. Ils ne sont pas encore
constructeurs et creusent leurs galeries dans des troncs d’arbres. Tous
accomplissent à peu près la même besogne et les castes sont à peine
différenciées. Pour empêcher la fourmi de pénétrer dans le nid, ils se
contentent d’en boucher l’orifice avec des crottes mêlées de sciure de
bois. Néanmoins, un _Calotermes_, le _Dilatus_, a déjà créé un type de
soldat tout à fait spécial dont la tête n’est qu’une sorte d’énorme
tampon taillé en pointe, qui, pour boucher un trou, remplace
avantageusement la sciure de bois.
Nous arrivons ainsi aux espèces les plus civilisées, les grands termites
à champignons et les _Eutermes_ à seringue, en retrouvant, échelon par
échelon,--il y en a des centaines,--toutes les étapes d’une évolution,
tous les progrès d’une civilisation qui, probablement, n’a pas encore
atteint son apogée. Ce travail à peine esquissé par E. Bugnion[5] est,
du reste, pour l’instant, impossible, car, sur les douze ou quinze cents
espèces qu’on présume qui existent, Nils Holmgren, en 1912, n’en avait
classé que 575, dont 206 pour l’Afrique et l’on ne connaît,
approximativement, les mœurs que d’une centaine d’entre elles. Mais ce
que nous savons permet déjà d’affirmer qu’entre les espèces étudiées
existe la même échelle de valeurs qu’entre les anthropophages de la
Polynésie et les races européennes qui tiennent les sommets de notre
civilisation.
[5] Voici, d’après E. Bugnion, quelques degrés de cette évolution: 1er
degré: tassement de la sciure de bois dans la partie externe des
galeries. Boudins plus ou moins compacts, formés de sciure et de
crottes, destinés à boucher les issues (_Calotermes_, _Termopsis_).
2e degré: Agglutination de débris de bois au moyen de la salive ou
du liquide contenu dans le rectum, de manière à former des tunnels,
des cloisons protectrices et des nids entièrement clos. Industrie du
carton de bois en général (_Coptotermes_, _Arrhinotermes_,
_Eutermes_).
3e degré: Art de maçonner au moyen d’un mortier formé de grains de
terre et de salive. Perfectionnement graduel à partir de simples
encroûtements de terre jusqu’aux termitières les plus parfaites.
4e degré: Culture des champignons. Art de plus en plus parfait des
termites champignonnistes (_Termes_).
La fourmi rôde donc jour et nuit sur la meule, à la recherche d’une
ouverture. C’est surtout contre elle que toutes les précautions sont
prises et que les moindres fissures sont sévèrement gardées, notamment
celles que nécessitent les cheminées d’aérage, car la ventilation de la
termitière est assurée par une circulation d’air à laquelle nos
meilleurs hygiénistes ne trouveraient rien à reprocher.
Mais quel que soit l’agresseur, dès que le nid est attaqué et que brèche
y est faite, on voit surgir l’énorme tête d’un défenseur qui donne
l’alarme en frappant le sol de ses mandibules. Aussitôt accourt le corps
de garde, puis toute la garnison qui de ses crânes obture la percée, en
agitant au hasard, aveuglément, un buisson de redoutables, d’effroyables
et bruyantes mâchoires ou, toujours à tâtons, se précipitant comme une
meute de bouledogues sur l’adversaire qu’ils mordent rageusement,
emportant le morceau et ne lâchant jamais prise[6].
[6] E. Bugnion, dans son opuscule, nous donne, pris sur le fait, un
bien curieux exemple de cette défense intelligente et vigilante. Il
avait mis, dans une caissette couverte d’un verre, une colonie
d’_Eutermes Lacustris_. Le lendemain, il trouve la table sur
laquelle il l’avait déposée couverte de fourmis terribles, les
_Pheidologeton diversus_. La vitre joignant mal, il crut sa colonie
perdue. Il n’en était rien. Avertis du danger, les soldats s’étaient
rangés sur la table tout autour de la caissette; une garde bien
alignée se tenait en outre le long de la rainure qui tenait la vitre
en place. Faisant face à l’ennemi avec leurs seringues, les
vaillants petits soldats avaient veillé toute la nuit et n’avaient
pas laissé passer une seule fourmi.